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Traitements de l'alcoolisme et de la toxicomanie

L’application devenue tenace du modèle pathologique et de la philosophie des Douze Étapes au comportement empathique, communément appelé co-dépendance, constitue à mes yeux le concept le plus troublant et le plus iatrogène du domaine de la psychologie clinique.
 

Thérapies de modification du comportement pour ceux et celles qui consomment de l’alcool ou des drogues de façon nuisible pour eux-mêmes et pour autrui. 

La police, les politiciens et les leaders religieux parlent souvent de l’alcoolisme et de la toxicomanie comme de maux si grands qu’ils menacent l’existence même de notre société. On ne sait combien de gens passent le plus clair de leur temps à s’inquiéter de leurs propres problèmes de consommation d’alcool ou de drogues, ou de ceux des autres. Des milliers de spécialistes et d’«aidants» sont prêts à intervenir auprès de ceux qui souffrent de tels «problèmes», mais leurs procurent-ils un véritable coup de main? Et si les principaux traitements de l’alcoolisme et de la toxicomanie n’étaient que des escroqueries, destinées avant tout à remplir les poches de ceux qui les exploitent, ou à assouvir certaines de leurs passions égoïstes, sans égards pour la santé ni le bien-être de leurs patients? À moins que ces traitements soient un mélange de bon et de mauvais, à l’image des patients qu’ils sont censés aider?

Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions

Critiquer les experts qui prétendent aider les alcooliques ou les toxicomanes est peu susceptible d’avoir bonne presse auprès de ceux qui considèrent l’alcoolisme et la toxicomanie comme contraires aux valeurs établies, ou qui croient que leur propre vie ou celle d’êtres chers a été détruite par de tels problèmes. Les psychologues, psychiatres, intervenants et aidants qui travaillent dans des centres de traitement sont également peu susceptibles de goûter la critique. Il en ira sans doute de même pour les propriétaires et dirigeants de tels établissements. Malgré tout, comment fermer les yeux sur toute une industrie simplement parce qu’elle se fonde sur de bonnes intentions? 

Charles Dederich (1913-1997), le fondateur de Synanon, désirait venir en aide aux toxicomanes. Il était pétri de bonnes intentions. En un peu plus d’une vingtaine d’années, de 1958 à 1980, Synanon est devenu une secte totalitaire, une organisation dont l’actif se chiffrait quelque part entre 30 millions et 50 millions de dollars américains. Au lieu de venir en aide aux familles qui s’adressaient à lui, Synanon les détruisaient. Des quelque 6000 à 10 000 personnes qui sont passées par Synanon de 1958 à 1968, seules 65 ont été réhabilitées (Ofsche 1980, p. 110). L’empire de Dederich s’est écroulé lorsqu’il a décidé de ne pas contester l’accusation de complot dans le but de commettre un meurtre qu’on portait contre lui. Comment les Dederich de ce monde réussissent-ils à s’imposer de la sorte? En s’occupant de toxicomanes, il soulageait la société d’une sale besogne. S’attaquer à des gens ou à des organismes d’aide, ça ne se fait tout simplement pas, et quiconque ose le faire s’expose à la réprobation générale. En outre, nous désirons tous que de telles œuvres soient couronnées de succès, et nous recevrons les bonnes nouvelles qui les concernent bien plus volontiers que les critiques de leurs échecs. Des programmes comme ceux qu’offraient Synanon s’attirent les faveurs de médias – et des politiciens – jusqu’à ce que leurs défauts deviennent trop évidents pour qu’on puisse y passer outre. Malheureusement, ces tendances naturelles donnent carte blanche à des gens sans scrupules qui cherchent à tromper le public. 

L’objectif des traitements a beau être noble, la fin ne justifie pas toujours les moyens. On ne devrait jamais tolérer un traitement qui nie au patient ses droits en tant que citoyen et être humain. On ne devrait jamais tolérer de traitement pour une maladie dont on n’est pas sûr qu’elle existe. On ne devrait jamais tolérer l’utilisation de techniques de traitement dont aucune preuve réelle ne démontre l’efficacité. Bien qu’il y ait des formes de traitement qui respectent les droits fondamentaux de leurs patients et qui aident véritablement les toxicomanes, on retrouve aussi beaucoup de programmes du genre qui ne font pas l’objet d’un contrôle réel, et qui peuvent, par voie de conséquence, entraîner des abus.

Les intervenants professionnels

Les interventions se font auprès de ceux qui, d’après leurs proches, présentent un problème d’alcool ou de toxicomanie. La surprise en constitue souvent un élément important. Plusieurs personnes, y compris, dans certains cas, un intervenant professionnel, affrontent le sujet, qui se met immédiatement sur la défensive, ce qui n’a pas grand importance, car tout mouvement défensif est considéré comme du déni. Le choc de l’intervention, ses aspects humiliants, la forme d’intimidation que constitue le groupe, tous ces éléments se combinent pour empêcher toute évaluation rationnelle de la situation par le sujet. Encore là, la chose n’a pas d’importance, puisque l’intervention doit être une expérience émotionnelle, et non intellectuelle. Le sujet est censé sentir a) à quel point il est aimé, et b) comment l’alcool ou la drogue est en train de détruire sa vie. On peut présumer que le sujet a déjà compris toutes ces choses, mais la valeur de cette connaissance toute intellectuelle ne modifie en rien le comportement des personnes qu’il doit affronter.

L’intervenant est un professionnel rémunéré. On ne le paie pas pour s’occuper du sujet qui se soumettra au traitement, mais pour faire admettre le sujet dans l’établissement qui dispense ce traitement. L’intervenant se retrouve investi d’un rôle de Grand Inquisiteur et de sauveur plutôt que de conseiller professionnel. Mais que peut justifier une telle position? Et en premier lieu, pourquoi y a-t-il des intervenants? Leur rôle consiste à aider les familles à convaincre un des leurs à se soumettre à un traitement. Ils offrent un soutien professionnel à ceux qui désirent qu'un être cher se fasse soigner. Mais pourquoi a-t-on besoin d'un professionnel, d’une personne de l’extérieur, pour convaincre un être cher de se faire soigner? Est-ce parce que l'intervenant joue le rôle d'un conseiller indépendant, d'un expert désintéressé? Dans ce cas, ce rôle est fondé sur un mensonge, car l'intervenant n'est ni indépendant ni désintéressé. On lui a fait la leçon pour qu'il croie que le sujet est alcoolique ou toxicomane, et ont le paie pour qu'il livre un nouveau client au centre de traitement.

Si le sujet accepte d'être hospitalisé au centre de traitement, il pénètre en même temps dans un monde du concepts dont le principal veut que l'alcoolisme et la toxicomanie soient des maladies. Beaucoup de sujets joignent des groupes comme les Alcooliques Anonymes, dans lesquels ils apprennent à connaître des choses comme le Programme des Douze Étapes, qui vise à renforcer la volonté vacillante de l’alcoolique. Certains sujets pourront même se retrouver dans des établissements qui tentent de traiter la maladie qu'est l'alcoolisme à l'aide du programme des douze étapes, ce qui est contradictoire. En effet, on ne peut guérir d'une maladie simplement par la volonté, malgré ce que prétendent des guérisseurs «parallèles» comme Deepak Chopra. Le diabète n'est pas un manque de volonté. On ne peut ordonner à son cancer de disparaître.

Le lecteur familiarisé avec les AA relèvera la contradiction entre le modèle pathologique de l'alcoolisme et le modèle du vil pécheur qui a besoin d'une «Force supérieure» (qui peut aller du groupe des AA lui-même au Dieu de la Bible) pour venir à bout de la puissance satanique de l'alcool. Ces deux images, celle de la victime et celle du pécheur, forment une antinomie: la première fait de la victime une personne passive, non responsable de son problème; la deuxième fait porter à l'alcoolique tout le fardeau de sa responsabilité. Mais c'est une fausse responsabilité, car pour se racheter, le pécheur n'a qu'à reconnaître son état et à se tourner vers la «Force supérieure». Il y a même des programmes des AA qui penchent vers un «modèle génétique» de l'alcoolisme. Apparemment, les contradictions comptent pour des prunes lorsqu'on poursuit un objectif noble.

Le modèle pathologique de l'alcoolisme

Quels sont les symptômes de cette maladie? Outre le besoin impérieux de boire et l'incapacité de cesser de consommer de l'alcool après un ou deux verres, un des symptômes de cette maladie est la quantité d'alcool que l'on consomme. Un alcoolique peut avoir besoin de grandes quantités d'alcool avant d'atteindre une certaine euphorie, et encore davantage pour arriver à l'état d'ébriété. Si vous ne buvez pas plus que l'Américain moyen, vous ne souffrez sans doute pas de cette maladie. Sinon, vous êtes probablement alcoolique. D’après le National Institue on Alcohol Abuse and Alcoholism (l'Institut national de l'alcoolisme des Etats-Unis), le buveur modéré boit en moyenne 3 à 14 verres par semaine. Le buveur excessif prend en moyenne plus de deux verres par jour. Un verre représente 75 ml de bière, un verre de vin ou une bonne rasade d'alcool. (Aux États-Unis, seulement 27 % de la population consomme trois verres ou plus par semaine.)

Les raisons pour lesquelles on consomme de l’alcool constituent également un autre symptôme. Quiconque boit sous l’effet du stress, de la solitude, de l’ennui, du désir de se motiver ou de performer sexuellement est très probablement alcoolique. Les symptômes de sevrage paraissent bien plus sûrs, toutefois: la personne qui présente des nausées, des sueurs froides ou des tremblements quand elle ne consomme pas d’alcool souffre indubitablement d’alcoolisme.

Caractéristique unique de cette maladie, c’est habituellement l’entourage de la personne atteinte qui en ressent le premier les effets. Dans le cas de la plupart des pathologies, c’est d’abord la victime qui pâtit. Si elle n’est pas souffrante, personne de son entourage ne va souffrir. Si l’alcoolisme est une maladie, ce doit être une maladie mentale. Les malades mentaux nient souvent leur état, et ce sont souvent leur famille et leurs amis qui remarquent les premiers leur comportement bizarre ou autodestructeur. Comme pour les autres maladies mentales, il n’y a pas de test d’urine ou de sang pour l’alcoolisme. Il n’y a pas de marqueur physique servant à identifier l’alcoolisme; tous ses signes relèvent du comportement.

Contrairement à la maladie mentale, toutefois, l’alcoolisme est une maladie qu’on s’inflige à soi-même.

Les cyniques diront que l’alcoolisme en tant que pathologie est avant tout une question de définition. Ceux qui prétendent qu’il s’agit d’une maladie sont ceux-là mêmes qui affirment avoir trouvé le moyen de la guérir. Quelle chance de pouvoir se faire soigner par les découvreurs de la maladie! En fait, ils n’ont pas trouvé de remède, mais un simple traitement. Les inventeurs de la maladie déclarent tout net qu’on ne peut en guérir. Alcolo un jour, alcolo toujours. Vous avez passé les cinquante dernières années sans qu’un goulot n’approche de vos lèvres? Il ne faut pas en conclure que vous n’êtes plus un alcoolique. Un remède signifierait la fin de vos problèmes. Un traitement garantit une source de revenu à long terme pour celui qui l’offre.

On entame le traitement en répétant encore et encore au sujet que la première étape vers son rétablissement, c’est la reconnaissance qu’il est un alcoolique. Pour être sauvé, le pécheur doit d’abord s’avouer comme tel. Un refus montre qu’il n’a pas reçu la grâce, qu’il est en plein déni. La seule façon de montrer qu’on n’est pas en déni, c’est d’admettre son problème. Et ce n’est là que la première phase. La deuxième consiste à faire une confession publique: le sujet doit déclarer devant témoins comment il s’est rabaissé lui-même et comment il a trahi son humanité par son accoutumance. Il s’agit, peut-on croire, d’en amener le sujet à penser qu’il est alcoolique ou toxicomane sans espoir d’échapper jamais à sa condition ou qu’il est possédé par le diable (ou les deux), de façon à s’abandonner à «l’Être supérieur».

Pas plus le programme des A.A. que bien d’autres traitements du genre ne sont fondés sur la science, et aucune de ces associations ne semble intéressée à utiliser des études scientifiques pour savoir à quel point leurs méthodes sont efficaces. Les membres des A.A. savent que leur programme est efficace, ils n’ont donc pas besoin d’études scientifiques. Ils peuvent compter sur des témoignages prenants de membres comme Bill Wilson, le fondateur des A.A., ou d’autres alcooliques dont le salut n’a pu venir que d’une expérience religieuse. Certains mauvais esprits aimeraient cependant bien savoir combien abandonnent le programme en cours de route, ou refusent carrément d’y participer? On n’entend parler que des succès, jamais des échecs, dont on ne tient aucun compte. On n’entend jamais parler de comparaison avec des programmes autres que ceux des AA, pas plus qu’il n’est question des toxicomanes qui s’affranchissent de leur accoutumance eux-mêmes, sans l’aide d’un traitement. Ils n’ont pas eu besoin d’un «Être supérieur» ni d’un groupe; ils se sont débrouillés seuls. Comment est-ce possible? Si l’alcoolisme est une maladie dont on ne guérit pas, et pour laquelle le malade doit s’en remettre entièrement à un «Être supérieur», comment certains alcooliques ou toxicomanes font-ils pour arrêter de consommer d’eux-mêmes? Si la philosophie des AA ou la thèse de la pathologie sont justes, la chose doit être infaisable. Si l’alcoolisme n’est pas une maladie, il est idiot d’en chercher le remède. Il est idiot de créer des centres de traitement pour des patients qui «souffrent d’alcoolisme».

D’autre part, même si l’alcoolisme est un péché et une question de contrôle de soi, il est particulièrement absurde de traiter tous les alcooliques par le programme en 12 étapes des AA. Les alcooliques ne sortent pas tous du même moule. Ils ne présentent pas tous une accoutumance physique. Ils ne présentent pas tous une accoutumance psychologique. Ils ne présentent pas tous une accoutumance tout court. Ils ne sont pas tous des victimes. Ils ne sont pas tous malades. Ils ne sont pas tous désespérément incapables de se maîtriser. Ils ne sont pas tous complètement irrationnels et incompétents. Ils ne sont pas tous malades mentaux. Ils n’ont pas tous besoin d’une thérapie ou de médicaments. Il existe probablement beaucoup de bons programmes outre ceux qui se fondent sur le modèle de la «maladie» ou du «pécheur». L’alcoolique ou le toxicomane qui désire retrouver la maîtrise de sa vie aurait intérêt à s’informer à leur sujet plutôt que d’en rester à croire qu’il a le choix entre les AA, la «dépendance chimique» ou rien.

Une dernière remarque: il semble curieux que Bill Wilson, fondateur des AA, exprime sa reconnaissance à des gens comme Carl Jung et William James, auteur de Varieties of Religious Experiences pour l’avoir aidé à comprendre que «l’effondrement de l’ego» constitue le dénominateur commun de toute conversion, et que c’était ce que devait vivre un alcoolique pour changer. (Wilson avait aussi affectueusement écrit à Jung que certains AA étaient devenus très intéressés par les pouvoirs occultes et le Yi King, pour lequel Jung avait une prédilection). Jung croyait simplement qu’il n’y avait rien à faire avec certaines personnes, qu’une thérapie ne servirait à rien dans leur cas, mais que la religion pourrait leur être utile. James, en homme pragmatique, pensait qu’on jugeait l’arbre à ses fruits: la religion est bonne par l’effet bénéfique qu’elle a sur l’homme. L’idée est attrayante si l’on choisit d’oublier les Jim Jones, Jerry Falwell, David Koresh, Peter Popov et Pat Robertson de ce monde.

 


 

Les Douze Étapes des Alcooliques Anonymes 

  1. Nous avons admis que nous étions impuissants devant l’alcool - que nous avions perdu la maîtrise de notre vie.
  2. Nous en sommes venus à croire qu’une Puissance supérieure à nous-mêmes pouvait nous rendre la raison.
  3. Nous avons décidé de confier notre volonté et notre vie aux soins de Dieu tel que nous Le concevions.
  4. Nous avons procédé sans crainte à un inventaire moral approfondi de nous-mêmes.
  5. Nous avons avoué à Dieu, à nous-mêmes et à un autre être humain la nature exacte de nos torts.
  6. Nous étions tout à fait prêts à ce que Dieu élimine tous ces défauts.
  7. Nous Lui avons humblement demandé de faire disparaître nos défauts.
  8. Nous avons dressé une liste de toutes les personnes que nous avions lésées et nous avons consenti à réparer nos torts envers chacune d’elles.
  9. Nous avons réparé nos torts directement envers ces personnes dans la mesure du possible, sauf lorsqu’en ce faisant, nous risquions de leur nuire ou de nuire à d’autres.
  10. Nous avons poursuivi notre inventaire personnel et promptement admis nos torts dès que nous nous en sommes aperçus.
  11. Nous avons cherché par la prière et la méditation à améliorer notre contact conscient avec Dieu, tel que nous Le concevions, Lui demandant seulement de connaître Sa volonté à notre égard et de nous donner la force de l’exécuter.
  12. Ayant connu un réveil spirituel comme résultat de ces étapes, nous avons alors essayé de transmettre ce message à d’autres alcooliques et de mettre en pratique ces principes dans tous les domaines de notre vie.

 


 

Voir également: Co-dépendance.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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