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Effet inhibiteur

(Shyness Effect)

Terme inventé par le physicien John Taylor dans son livre de 1975, Superminds: a Scientist Looks at the Paranormal, pour décrire ce qu'il considérait comme une caractéristique essentielle des phénomènes paranormaux, soit leur inhibition lorsqu'ils font l'objet d'un examen approfondi, quelle qu'en soit la forme. Les phénomènes paranormaux, d'après lui, posséderaient des sentiments, des préférences et des aversions. Voilà pourquoi, d'après Taylor, les enfants dont il étudiait les pouvoirs psychokinétiques pouvaient tordre des cuillers et des fourchettes avec leur esprit uniquement lorsque personne ne les regardait. James Randi a offert une explication plus prosaïque de la chose dans son livre de 1982, The Truth about Uri Geller (La vérité sur Uri Geller): les morveux trichaient. Taylor mettait ses objets à tordre dans des tubes qu'il scellait, et laissait les enfants les ramener chez eux pour qu'ils y fassent leurs devoirs paranormaux. Il croyait, fort naïvement, qu'on avait altéré les objets sans y toucher uniquement parce qu'il ne trouvait aucun signe qu'on avait ouvert les tubes. Ce n'était ni la première ni la dernière fois que des enfants parviendraient à tromper un éminent scientifique. (Taylor a déjà fait partie d'une liste des 20 plus grands scientifiques au monde établie par le magazine New Scientist).*

En 1882, Sir William Fletcher Barrett, professeur de physique au Royal College of Science de Dublin, et quelques amis, dont le philosophe de Cambridge Henry Sidgwick, ont créé la Society for Psychical Research (SPR). Selon Sidgwick, le but de la société, dont l'existence s'est prolongée jusqu'à nos jours, était, en partie,

d'amener les opposants dans une position telle qu'ils soient forcés ou bien de reconnaître que les phénomènes étudiés sont inexplicables, du moins par eux, ou bien d'accuser les chercheurs de mensonge ou de fraude, ou encore d'un aveuglement ou d'une étourderie incompatible avec toute autre condition intellectuelle sinon une absolue idiotie.

Barrett a mené la première étude de la Société, de 1882 à 1888. Elle portait sur les quatre filles adolescentes d'un pasteur protestant et une des domestiques du ménage qui se disaient capables de communiquer par télépathie. Pour vérifier leurs affirmations, Barrett a eu recours à une méthode appelée à demeurer populaire pendant plus d'un siècle, mais qui n'est plus employée que rarement par les chercheurs scientifiques: il demandait à ses sujets de deviner des cartes à jouer. Après avoir soumis le petit groupe à un certain nombre d'expériences (non seulement avec des cartes, mais aussi avec des noms de personnes et des objets familiers), il a déclaré que les probabilités que les jeunes filles réussissent l'une des expériences grâce au hasard seulement étaient «de une sur plus d'un million». Les probabilités qu'elles devinent cinq cartes de suite étaient «de une sur plus de 142 millions», et celles qu'elles voient juste pour huit noms consécutifs étaient «incroyablement plus faibles» (Christopher 1970, 10). On fit venir davantage d'experts intègres et bardés de diplômes pour qu'ils constatent les pouvoirs télépathiques des filles Creery et de Jane Dean, la domestique. Tous les scientifiques tombèrent d'accord: il n'y avait aucun trucage. Comment le savaient-ils? Ils en avaient recherché le moindre signe avec soin et n'avaient rien pu découvrir!* Finalement, au bout de plusieurs années de tests, on a fini par découvrir que les petites trichaient.

Ensuite, il y a eu le Projet Alpha. Pendant quatre ans (de 1979 à 1983), deux jeunes formés par James Randi ont réussi à faire croire au physicien Peter Phillips qu'ils possédaient des pouvoirs psychokinétiques. Mais tandis que les diablotins de Taylor complotaient à l'abri des regards, Steve Shaw (qui a pris le nom de scène de Banachek) et Mike Edwards, eux, ont déployé leurs talents sous les yeux mêmes de Phillips.

Alan M. MacRobert a été l'un des premiers à remarquer que l'effet inhibiteur s'appliquait également aux parapsychologues.* En effet, ni Taylor ni Phillips ne voulait laisser Randi étudier de près leurs expériences afin de s'assurer qu'elles étaient à l'épreuve de la tricherie. (Le sens de l'humour de Randi s'est pleinement révélé dans ses tractations avec les deux scientifiques. Pour le projet Alpha, il a formé lui-même ses deux jeunes fraudeurs, puis a offert son aide aux scientifiques pour détecter les fraudes possibles. Il s'est même déguisé en journaliste pour rencontrer Taylor, et a ouvert et refermé ses tubes «scellés» sous son nez sans qu'il remarque quoi que ce soit. Par-dessus le marché, il a gratté les mots «Courbé par Randi» à l'intérieur d'un des tubes.)

L'effet inhibiteur a reçu son coup de grâce lorsqu'une autre équipe de scientifiques a décidé de reproduire ce que Taylor avait trouvé. Six de ses prodiges tordeurs de métaux ont été testés dans une pièce où se trouvait un observateur, qui n'a remarqué aucune tricherie, même si des manifestations «psychokinétiques» se sont produites à répétition. Par contre, une caméra cachée a surpris la vérité, comme l'ont raconté les scientifiques dans le numéro du 4 septembre 1975 du magazine scientifique Nature: «A a placé la tige métallique sous son pied pour tenter de la tordre; B, E et F ont employé leurs deux mains pour tordre la cuiller... tandis que D a tenté de dissimuler ses mains sous une table pour tordre la cuiller». Aujourd'hui, Taylor a retiré beaucoup de ses affirmations de 1975.*

L'effet inhibiteur a été employé à toutes les sauces depuis le travail de Taylor auprès d'enfants Geller («des enfants capables de tordre des cuillers et des fourchettes par psychokinèse, tout comme Uri Geller»).* L'expression a souvent servi à décrire la disparition chez des sujets de leurs pouvoirs paranormaux en présence de sceptiques ou d'observateurs critiques. Certains ont même été jusqu'à dire que les sceptiques, par leur seule présence, peuvent engendrer des «vibrations négatives qui empêchent la manifestation ou la détection de perceptions extrasensorielles ou de psychokinèse». Aux yeux des sceptiques, il ne s'agit de rien d'autre qu'une explication ad hoc de l'impossibilité de refaire une expérience, d'obtenir des résultats positifs ou de passer une épreuve avec succès. Postuler qu'un phénomène se caractérise par le fait qu'il est impossible à tester en présence d'observateurs critiques ou dans des conditions contrôlées n'aide pas beaucoup à renforcer la crédibilité de gens qui se présentent comme des scientifiques effectuant de la recherche sérieuse. Étant donné les fraudes qu'on a déjà constatées dans le domaine de la parapsychologie, les éminents scientifiques qui se sont laissés duper par des artifices tout ce qu'il y a de plus ordinaire, et la capacité bien connu qu'ont les êtres humains à se berner eux-mêmes, on penserait que les parapsychologues soucieux d'atteindre la vérité tendraient l'oreille aux critiques. Hélas, c'est loin d'être le cas.

Dans ses considérations sur l'âme et sa nature tout aussi fuyante, Patricia Smith Churchland écrit: «Comme il n'y a aucune preuve indépendante de l'effet inhibiteur, en postuler l'existence devient une ruse grossière pour balayer sous le tapis ce qu'implique l'absence de preuves positives» (Brain-wise: Studies in Neurophilosophy, p. 43).

Certains ont attribué à l'effet inhibiteur l'impossibilité de démontrer l'efficacité de l'homéopathie dans des conditions adéquatement contrôlées. Steven Novella indique qu'on l'invoque également dans des domaines aussi disparates que le soucoupisme, la médecine parallèle et la cryptozoologie. Comme le dit le Dr Novella:

L'effet inhibiteur comporte un problème de logique qui devrait être évident quand on le considère dans le contexte de ses nombreuses applications - on peut l'invoquer n'importe quand pour justifier le manque de preuves au sujet de n'importe quelle affirmation. Comme il sert à toutes les sauces, il ne possède aucune valeur prédictive ou discriminative, et ne présente ainsi aucun intérêt scientifique. En d'autres termes, ce n'est pas parce qu'on invente une raison expliquant l'absence de preuves relativement à une affirmation que cette affirmation est vraie.

En fait, le principal problème, lorsqu'on fait appel à un concept comme l'effet inhibiteur, ce n'est pas qu'il s'agisse d'une forme de plaidoyer spécial, comme le dit Novella, mais plutôt qu'il s'agit d'un argument d'une bêtise évidente, qu'on emploie pour contrer la critique contre des croyances qu'on ne veut pas voir remises en question. L'effet est l'équivalent, en parapsychologie, à la foi dans la religion.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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