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Scepticisme philosophique

[Il se peut que] la passion de la philosophie... ne serve... qu'à encourager une inclination prédominante... [du] tempérament naturel. Il y a cependant une sorte de philosophie qui semble peu sujette à cet inconvénient, et cela, parce qu'aucune passion désordonnée de l'esprit ne peut lui permettre de s'implanter et parce qu'elle ne peut se mêler à aucune affection ou penchant naturel : c'est la philosophie académique ou sceptique... Il est donc surprenant que cette philosophie qui, dans presque tous les cas, est nécessairement inoffensive et innocente, soit le sujet de calomnies et de reproches injustifiés.
David Hume, Enquête sur l'entendement humain [trad. de Philippe Folliot]
 

 

Le pire sceptique spéculatif que j'aie connu était bien meilleur homme que le meilleur des bigots et dévots superstitieux.
 David Hume (lettre à Gilbert Elliot de Minto, 10 mars 1751)

 

Attitude critique par laquelle on remet systématiquement en question l'idée que la certitude et la connaissance absolues sont possibles, de façon générale ou dans des domaines particuliers. Le scepticisme philosophique s'oppose au dogmatisme philosophique, qui maintient qu'un certain ensemble d'affirmations positives font autorité et présentent un caractère de certitude et de vérité absolues.

Il importe de distinguer le scepticisme philosophique du scepticisme commun, qui consiste à remettre en question certaines croyances ou types de croyances dont les preuves sont manquantes ou insuffisantes. Soucieux d'éviter le piège de la crédulité, le sceptique tout court désire vérifier avant de croire. Il doute des récits miraculeux qu'on retrouve dans les religions, des histoires d'enlèvements par des extraterrestres, des affirmations faites par la psychanalyse, etc., mais il ne doute pas nécessairement que la certitude ou la connaissance soient possibles, pas plus qu'il ne croit que des arguments systématiques réduisent à néant tout ce qu'on peut affirmer en matière de connaissance.

De leur côté, les sceptiques philosophiques peuvent se montrer fort naïfs. La majeure partie de ce que l'on sait sur le scepticisme philosophique vient de Sextus Empiricus, qui a vécu vers l'an 200, et qui croyait, entre autres choses, que certains animaux pouvaient se reproduire sans passer par l'étape de la fertilisation, et naître du feu, du vin fermenté, de la boue, de la vase, des ânes, des choux, des fruits et des cadavres d'animaux en putréfaction.

Le scepticisme philosophique est très ancien. Ainsi, le sophiste Gorgias (483-378 avant notre ère), affirmait que rien n'existe, ou que si quoi que ce soit existe, on ne peut le connaître, ou que si quoi que ce soit existe et qu'il est possible de le connaître, on ne peut en parler. Gorgias est cependant connu avant tout comme sophiste plutôt que comme sceptique philosophique. Pyrrhon (c. 360-270 avant notre ère) est généralement considéré comme le premier sceptique philosophique de l'Occident. On ne connaît que peu de choses sur lui ou ses successeurs, ou même sur les grands noms de l'histoire du scepticisme qui lui ont succédé, tels Arcésilas (316-241 avant notre ère) et Carnéade (214-129 avant notre ère), qui ont tous deux dirigé l'Académie fondée par Platon. On a appelé le premier groupe de sceptiques philosophiques les pyrrhoniens, et ceux qui sont venus par la suite, les Académiciens. Ni les uns ni les autres ne semblent avoir préconisé le même type de nihilisme que Gorgias.

On peut considérer d'autres sophistes comme des sceptiques philosophiques. Par exemple, Protagoras (480-411 avant notre ère) est connu pour sa maxime célèbre: «L'Homme est la mesure de toutes choses». On l'interprète habituellement comme voulant dire qu'il n'y a pas de normes ni de valeurs absolues, et que chacun constitue l'aune de la vérité en toutes choses. Appliqué au domaine de la morale, cette opinion est connue sous le nom de relativisme moral, un type de scepticisme philosophique niant l'existence de valeurs morales absolues.

Le scepticisme de Gorgias était fondé sur la croyance que la connaissance part de l'expérience sensorielle, et que cette expérience varie d'une personne à l'autre, d'un moment à l'autre. Il s'agissait en quelque sorte d'un scepticisme sensoriel, soit la position qu'on ne peut posséder de certitude absolue sur quoi que ce soit en ne comptant que sur l'expérience fournie par les sens. Au cours de l'histoire de la philosophie, les arguments démontrant le manque de fiabilité de l'expérience sensorielle ont été nombreux, surtout parmi des dogmatistes comme Platon et Descartes. L'un des plus populaires de ces arguments veut que les sens ne peuvent servir de guide fiable quant à ce qui se situe vraiment au-delà des apparences. Le matérialiste Démocrite (460-370 avant notre ère), contemporain de Gorgias, et qu'on ne considère généralement pas comme un sceptique philosophique, employait un tel argument.

Au cours de l'histoire de la philosophie, les sceptiques sensoriels ont argué que nous percevons les choses uniquement telles qu'elles nous apparaissent, et que nous ne pouvons connaître la source de ces apparences, si tant est qu'il y en a une. Par conséquent, s'il y a connaissance sensorielle, elle est toujours personnelle, immédiate et changeante. Toute déduction faite à partir des apparences est sujette à erreurs, et nous ne possédons aucune méthode pour déterminer si nos conclusions ou jugements sont exacts. À de tels arguments, de nombreux sceptiques ont répliqué par des concepts probabilistes au sujet de la connaissance empirique. D'autre part, le scepticisme sensoriel n'a pas empêché les dogmatistes de chercher ailleurs la vérité absolue, soit du côté de la Raison ou de la Logique.

La critique la plus générale de la possibilité d'atteindre la vérité absolue se trouve sans doute dans l'argument sceptique du critère de la vérité. Tout critère employé pour juger de la vérité d'une affirmation peut être remis en question parce qu'un critère supplémentaire est nécessaire pour juger du critère antérieur, et ainsi de suite, à l'infini. Des philosophes comme Platon et Descartes n'en ont pas moins affirmé qu'ils avaient découvert un critère de la vérité absolument sans faille. Bien que la plupart des sceptiques rejetteraient l'idée qu'un tel critère soit vraiment ce que ses partisans affirment, ils accepteraient probablement les arguments de saint Augustin et autres voulant que certaines affirmations existent de façon absolue, mais qu'il s'agit de questions de logique ou de définition qui n'ont rien à voir avec l'établissement de la certitude d'une affirmation allant au-delà de la perception immédiate.

Les sceptiques d'autrefois ne s'entendaient pas tous même sur les questions les plus fondamentales, à savoir, si la certitude et la connaissance sont possibles. Certains croyaient savoir que la certitude était impossible, d'autres affirmaient ignorer si la connaissance était possible. L'idée qu'on sache qu'il est impossible de savoir semble se réfuter d'elle-même, mais affirmer ne pas savoir si la connaissance est possible demeure en harmonie avec l'idée qu'un effort est nécessaire pour acquérir la connaissance, même si l'on ne peut être sûr d'y arriver au départ. Et bien que certains sceptiques des temps anciens semblent avoir maintenu que l'idéal consistait en une absence d'opinions tranchées, la plupart pensaient sans doute que lorsqu'une position est soutenue par un ensemble de preuves plus solides que celles de la position contraire, mieux vaut croire en la plus probable. Dans la plupart des cas, ils ne semblent pas avoir cru qu'il fallait suspendre son jugement sur absolument tout simplement parce qu'on ne peut être totalement sûr de quoi que ce soit. Encore là, une telle opinion se réfuterait d'elle-même, puisqu'on devrait s'abstenir de décider de sa véracité. Une telle attitude devrait être réservée aux sujets dont on ne sait rien, desquels on ne peut rien savoir, ou pour lesquels les preuves du pour et du contre s'équivalent. Il est peut-être vrai que rien n'est absolument certain, mais il est faux de dire que toutes les affirmations sont également probables. De l'avis de la plupart des sceptiques philosophiques, la personne raisonnable se fie au caractère probable des choses et non aux certitudes absolues pour décider en quoi croire.

Le terme grec skeptikoi signifie chercheur ou examinateur. Socrate, qui affirmait que la seule chose qu'il savait était qu'il ne savait rien, utilisait souvent l'expression «skepteon», examinons la chose. Les pyrrhoniens recherchaient la vérité, même si la plupart du temps, cela signifiait qu'ils cherchaient des arguments contredisant les positions dogmatiques soutenues par d'autres philosophes comme les stoïciens ou les épicuriens. Sur toutes les questions où des arguments contraires s'équivalaient, les pyrrhoniens préconisaient la suspension du jugement. Apparemment, une telle position allait dans le même sens que l'ataraxie, la paix de l'esprit qu'ils visaient. Car ce sont les dogmatistes qui s'échauffent quand ils n'arrivent pas à la vérité qu'ils croient devoir posséder, ou quand ce qu'ils considèrent comme la vérité est rejeté par autrui.

L'autre école de sceptiques de l'Antiquité, les Académiciens, rejetait le dogmatisme métaphysique de ses fondateurs et défendaient le probabilisme, soit l'idée que le caractère probable sera plus utile que la certitude absolue pour en arriver à des décisions importantes, concept qui a rendu possibles les progrès de la science moderne au cours du XVIIe siècle. Les dogmatistes, menés par Descartes et les rationalistes continentaux, ont enrichi les mathématiques (la géométrie analytique et le calcul), mais pas la physique, tandis que les probabilistes, menés par les fondateurs de la Royal Society et les Empiristes britanniques, ont rendu possible la science empirique moderne.

Les sceptiques considéraient comme raisonnable l'attitude probabiliste dans les questions empiriques, mais cette attitude était vue comme déraisonnable en rapport avec la métaphysique. Il importe de noter un type particulier de scepticisme métaphysique (aussi connu sous le nom de positivisme), soit le scepticisme théologique. Le scepticisme théologique doute de la possibilité de connaître Dieu. Il peut être athée, mais l'athée diffère du sceptique théologique, qui peut être théiste ou agnostique. Le sceptique théologique soutient qu'il est impossible de savoir avec certitude si Dieu existe, ce qui ne veut pas dire que chacun doit être athée. Il ne pense pas nécessairement qu'il ne faut accepter absolument que certaines propositions. Certains sceptiques théologiques, cependant, défendent l'athéisme en affirmant qu'il est plus probable que Dieu n'existe pas que le contraire. Le théiste peut très bien adopter la position inverse. L'agnostique, pour sa part, peut croire que théisme et l'athéisme s'équivalent.

Le scepticisme théologique se fonde sur la nature des affirmations théologiques et celle de l'esprit humain. Les affirmations théologiques vont au-delà des limites de la connaissance humaine; c'est la raison pour laquelle certains sceptiques soutiennent qu'une révélation divine est nécessaire. Le sceptique ordinaire pourrait très bien se ranger dans le camp des athées et ignorer complètement les arguments proposés par le sceptique théologique. Le sceptique ordinaire peut être athée simplement parce que les preuves éventuelles de l'existence de Dieu lui paraissent insuffisantes.

Allant plus loin que le doute philosophiques à propos de la métaphysique, certains sceptiques, quelques sceptiques se sont également attaqués à certains types d'affirmations. L'une des figures les plus importantes de l'histoire du scepticisme, David Hume (1711-1776), a proposé un argument contre la croyance aux miracles que bien des sceptiques considèrent encore comme le meilleur qu'on ait jamais trouvé. En fait, Hume souhaitait qu'on y voit l'arme suprême contre toute forme de superstition. Fondamentalement, Hume explique qu'on doit rejeter toute affirmation sur l'existence des miracles de la même façon qu'on cherche à éviter la morsure d'un chien dangereux. Tout miracle constitue une violation des lois de la nature. Or nous reconnaissons la validité de ces lois à partir de l'expérience, et c'est justement l'expérience qui nous pousse à éviter les crocs du chien. Il faut donc juger de la probabilité des miracles à l'aune de notre expérience. Accepter la possibilité des miracles revient à reconnaître que l'expérience n'est pas un guide valable. Pourtant, il s'agit du seul guide dont nous disposions à ce sujet, à moins de laisser de côté la raison et de se fier uniquement sur la foi. Comme Hume le dit avec éloquence et simplicité:

Un miracle est une violation des lois de la nature, et comme une expérience ferme et inaltérable a établi ces lois, la preuve que l'on oppose à un miracle, de par la nature même du fait, est aussi entière que tous les arguments empiriques qu'il est possible d'imaginer.

À quelle autre superstition ou erreur peut s'appliquer l'argument de Hume? Apparemment, à des choses comme l'homéopathie, la canalisation, la projection astrale, la lévitation, la régression à des vies antérieures, la lévitation, la chirurgie métapsychique, la radiesthésie sur cartes et tout ce qui, de façon générale exige qu'on renonce à l'expérience en tant que guide. Il faudrait cependant faire une exception pour la perception extra-sensorielle, dans la mesure où il serait affirmé qu'elle est régie par des lois de la nature qu'on n'a pas encore découvertes.

Bien des sceptiques seront d'avis que la logique forme un domaine où le dogmatisme se trouve justifié. Le principe de contradiction voulant qu'un énoncé soit vrai ou faux est considéré par de nombreux sceptiques comme exact, mais vide de sens. En effet, une telle vérité ne révèle rien à propos du monde de l'expérience. Outre certaines vérités formelles, telles que le principe de contradiction ou le principe d'identité, la plupart des sceptiques accepteraient sans doute le fait qu'il y a des vérités sémantiques, c'est-à-dire des énoncés qui sont vrais par définition. L'énoncé «Un célibataire est un homme qui n'est pas marié» est vrai et nous informe sur le monde de l'expérience, à savoir, sur la façon dont un certain mot est employé dans une langue donnée, mais il s'agit là d'une question de convention et non de découverte.

On n'a jamais présenté le scepticisme philosophique comme une règle littérale de vie pratique. Les premiers sceptiques ne laissaient pas de cabots les mordre parce que leurs sens pouvaient les tromper sur la nature de la menace qu'ils percevaient. Même si je ne peux prouver avec une certitude absolue qu'un objet phénoménal est réel, je peux me fier sur l'expérience pour dire ce qui va se passer si je laisse un molosse refermer ses mâchoires sur ma jambe. Le sceptique ne nie pas la réalité de la perception sensorielle. Les morsures de chiens font mal et le miel goûte sucré. Ce qu'il nie, c'est qu'au-delà de l'apparence du chien méchant, il y a une «essence de chien», ou que l'expérience qu'on fait du sucré permet de supposer que le «sucré» s'inscrit dans l'essence du miel. Le sceptique ne nie pas les apparences ou la connaissance subjective. Il ne nie pas que la victime d'une morsure de chien sente une douleur bien réelle, dont elle est consciente. Le sceptique nie qu'il soit justifié, à partir de l'expérience subjective, d'inférer des propositions douteuses à propos d'une hypothétique réalité au-delà de ces apparences. Toute inférence à propos d'une «réalité objective», une réalité transcendant l'expérience immédiate, devrait être présentée de façon probabiliste, à tout le moins.

Le scepticisme d'autrefois était cependant considéré comme une règle de vie par ses adeptes. Leur objectif était l'ataraxie, la paix de l'esprit, un état d'équanimité parfaite. Nier les apparences n'y contribuait en rien, mais rejeter le dogmatisme, si. Trouver des façons de combattre le dogmatisme est demeuré l'élément central du scepticisme philosophique. La certitude absolue n'est pas nécessaire, selon le sceptique, ni en science ni dans la vie quotidienne. La science peut se débrouiller très bien, même en se limitant aux apparences et aux probabilités. Il est possible de trouver des principes directeurs pour la vie quotidienne sans recourir à la certitude absolue. Nous sommes en mesure de trouver les principes susceptibles de nous mener à ce que nous recherchons: une vie heureuse et tranquille. Beaucoup de sceptiques de la période gréco-romaine préconisaient un style de vie très conservateur, en maintenant qu'il valait mieux se fier à la nature et aux coutumes, y compris aux coutumes religieuses. Ils croyaient que suivre nos appétits naturels constituait, en général, un bon principe de vie. Il semble toutefois que le conservatisme social et politique, tout en permettant probablement à la plupart des sceptiques d'atteindre l'ataraxie, mène à une fausse conclusion. Une telle position ne constitue pas une inférence raisonnable pour le scepticisme moral ou sensoriel. En outre, le probabilisme préconisé par la science semble suffire pour la vie pratique.

Les philosophies dogmatiques sont devenues plus rares. L'âge d'or de la métaphysique appartient au passé, ce qui pourrait indiquer que les sceptiques ont gagné la guerre contre les dogmatiques. La logique demeure à peu près le seul domaine de la philosophie où le philosophe professionnel continue de parler sans rire de certitude absolue. Les chances qu'un nouveau Platon ou qu'un nouvel Hegel naisse au XXIe siècle paraissent très minces. De nos jours, la plupart des philosophes se contentent d'arguments probabilistes fondés sur la connaissance empirique et l'application de principes et de concepts logiques.

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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