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Ardoise spirite

Henry Slade

Vieux tour de passe-passe par lequel des médiums faisaient croire à leurs clients que des esprits traçaient à la craie des messages «métapsychiques» sur des ardoises d'écolier. De façon typique, on commençait par montrer au client une ardoise vierge qu'on dissimulait ensuite à son regard, puis qu'on ressortait couverte d'un message d'origine apparemment surnaturelle. On attribue l'invention de ce tour à Henry Slade (1840-1905), qui l'a incorporé dans son arsenal médiumnique. Slade se faisait également passer pour un médium guérisseur, ce qui fait qu'on lui donne encore du docteur de nos jours. Bien qu'il soit impossible de dire avec certitude s'il est véritablement le créateur du tour, il l'a sans aucun doute popularisé, ce qui lui a valu plusieurs condamnations pour fraude.

La manœuvre pouvait s'accomplir de différentes façons, soit par la substitution de l'ardoise vierge par une autre contenant un message écrit d'avance, soit par écriture subreptice sur l'ardoise vierge, à l'aide d'un bout de craie que le médium dissimulait sur lui. On pouvait agir avec ou sans l'aide d'un complice, mais quoi qu'il en soit, bien exécuté, le tour devait être assez spectaculaire.

Parvenu au faîte de sa gloire, Slade valait un million de dollars, d'après ce qu'on racontait à l'époque. Impossible, alors, d'obtenir un rendez-vous avec lui sans s'y prendre des semaines à l'avance. Il vivait sur un grand pied, mais ses extraordinaires pouvoirs semblent l'avoir laissé tomber avec le temps, conséquence d'une vie dissolue. Après avoir flambé toute sa fortune, il s'est trouvé réduit à gagner misérablement sa vie à cinquante cents la séance.*

Délaissé par la chance, il est mort dans la pauvreté dans un sanatorium de Battle Creek, au Michigan.

L'idée qu'un esprit puisse gribouiller des platitudes sur une ardoise dissimulée à la vue peut sembler de nos jours tout aussi absurde que tirer un bout d'étamine de sa manche en décrétant qu'il s'agit d'un ectoplasme venu de l'au-delà, mais il y eut une époque où de tels exploits étaient pris très au sérieux par ceux et celles qui cherchaient des preuves d'une vie après la vie. Le fait que la science avançait à pas de géant et en découvrait de plus en plus long sur l'univers, confirmant ainsi une vision de plus en plus matérialiste du monde, a dû en déconcerter plus d'un et affaiblir les capacités, autant de profanes que de scientifiques, à penser de façon critique. Peu importe la raison, ce qui nous semble aujourd'hui carrément entaché de fraude (les séances dans des pièces plongées dans l'obscurité, les bruits mystérieux venus de nulle part, les apports et déports, la photographie métapsychique, etc.) a déjà été accepté par des gens pourtant éduqués, parfois d'éminents scientifiques, comme autant de preuves d'une vie après la mort.

Ainsi, le physicien Johann Zollner, pourtant expert en matière d'illusions, s'est laissé avoir par Slade et a même écrit un livre (Transcendental Physics) dans lequel il déclarait que son tour de passe-passe était en fait carrément une preuve du surnaturel.

Vendredi, 14 décembre 1877 (11 h à 11 h 40). Aujourd'hui, en premier lieu, l'une des ardoises que je garde toujours prêtes, et que j'ai moi-même choisie et nettoyée, a été posée par terre, sous la table, avec un petit bout de craie. Slade avait les mains jointes aux nôtres sur la table, et ses jambes, tournées de côté, n'ont jamais cessé d'être visibles. Bientôt, nous avons clairement perçu le bruit de la craie crissant contre l'ardoise. Lorsque nous l'avons reprise, les mots «La vérité vaincra l'erreur!» y étaient clairement tracés.*

Sir William Fletcher Barrett, professeur de physique au Royal College of Science de Dublin et l'un des fondateurs de la Society for Psychical Research, encore existante de nos jours, a écrit à propos de Slade:

J'ai été grandement impressionné par les résultats que j'ai obtenus avec Slade en plein jour, dans des conditions qui semblent rendre toute fraude virtuellement impossible (et tant qu'on ne m'aura pas montré comment on peut obtenir une telle écriture par escamotage, je continuerai de trouver extrêmement difficile d'accepter une telle hypothèse)...*

Alfred Russell Wallace, codécouvreur de la sélection naturelle, était convaincu que les ardoises spirites démontraient l'existence des esprits. Il en était convaincu, disait-il, malgré le procès établissant la fraude de Slade. Il en était convaincu parce qu'il avait vu le phénomène de ses propres yeux!

En 1876, le célèbre prestidigitateur J.N. Maskelyne fut l'un des principaux témoins à charge contre Henry Slade quand on l'accusa de fraude au Royaume-Uni. Le procès attira beaucoup l'attention, et même si le grand physicien Lord Rayleigh (1842-1919) avait publiquement déclaré que les exploits de Slade étaient réels, Maskelyne put facilement démontrer à la satisfaction de la cour que c'était bel et bien l'Américain qui faisait parler les ardoises (James Randi).

Wallace écrivit la lettre suivante à l'éditeur du Spectator du 6 octobre 1877:

Monsieur,
 
Je crois que vous considérerez digne d'être reproduit dans votre journal le récit de l'expérience suivante, car il diffère des cas d'écriture spirite au sujet desquels on a produit des preuves lors du procès de Slade, et parce qu'il constitue une démonstration apparemment incontestable de la réalité du phénomène et de l'absence d'imposture. Je me limiterai à cette expérience seulement, et n'en narrerai que les faits essentiels.
 
 La séance a eu lieu dans une résidence privée de Richmond, le 21 du mois dernier. Deux dames et trois gentlemen étaient présents, outre moi-même et le Dr Monck, médium. Une chandelle placée sous un abat-jour donnait une lumière suffisante pour que l'on puisse voir chaque objet posé sur la table autour de laquelle nous étions assis. Quatre petites ardoises ordinaires s'y trouvaient. J'en choisis deux. Après les avoir soigneusement nettoyées, je plaçai un petit bout de craie entre elles et les liai avec une corde solide, dont je les entourai dans le sens de la longueur et de la largeur, afin d'empêcher qu'elles ne jouent l'une contre l'autre. Je les posai bien à plat sur la table, sans les perdre de vue un seul instant. Le Dr Monck plaça les doigts des deux mains sur elles, tandis qu'une dame assise face à moi et moi-même plaçâmes les mains sur les quatre coins des ardoises. Nos mains ne quittèrent pas cette position avant que je dénoue la corde pour constater les résultats. Au bout d'une minute ou deux, le Dr Monck me pria de donner un mot bref, que j'aimerais voir écrit. Je prononçai le mot «Dieu». Il me demanda alors comment je désirais le voir écrit. Je répondis: «Dans le sens de la longueur de l'ardoise, avec un D majuscule». Très peu de temps après, le son d'une craie frottée contre l'ardoise se fit entendre. On retira les mains du médium, frappé de convulsions, et j'enlevai moi-même la corde (d'un type très solide, que m'avait prêtée l'un des visiteurs). En retournant les ardoises, je découvris le mot demandé, écrit conformément à mes instructions, rédigé d'une main plutôt faible et tremblante, mais parfaitement lisible. L'ardoise ainsi modifiée se trouve maintenant en ma possession.
 
Les faits essentiels, ici, sont les suivants: je nettoyai et liai moi-même les ardoises; je gardai les mains sur elles toute la durée de l'expérience; jamais elles ne quittèrent ma vue; et je déterminai moi-même le mot à écrire et la façon de le faire après que j'eus posé les mains sur les ardoises. Comment peut-on expliquer ces faits, et quelle interprétation leur donner? Je demeure, Monsieur, etc. Alfred R. Wallace.
 
J'étais présent à cette occasion et déclare que le récit de M. Wallace est exact. - Edward T. Bennett

En 1886-1887, les chercheurs en physique Richard Hodgson (1855-1905) et S.J. Davey «ont révélé la fraude des ardoises spirites, mettant ainsi virtuellement fin à l'emploi de cette technique par les médiums». Wallace a donc été pour ainsi dire le dernier des fidèles.

En 1887, Hodgson est devenu secrétaire de la toute nouvelle American Society for Psychical Research. Il est demeuré sceptique à propos de la plupart des médiums et de leurs tours, jusqu'à ce qu'il s'entiche de Mme Leonore Piper. Le récit de sa conversion peut montrer pourquoi bien des gens avertis, y compris des scientifiques de formation, finissent par se laisser berner.

Hodgson doutait de la véracité de ses premières communications, mais en 1896-1897, il a fini par trouver une certaine consolation dans les messages de son «contrôle», censés prouver la survie de la personnalité après la mort et sa capacité de communiquer avec les vivants. Hodgson s'est montré tout d'un coup convaincu de la bonté et de l'unité du cosmos. Non seulement il avait "conscience de l'existence de quelque chose; [mais il] baignait dans le bonheur que cette conscience lui apportait... la conscience étonnante d'un Amour et d'une Sagesse ineffables" équivalant à "une perception de la réalité". Les "contrôles" de Mme Piper lui donnaient des nouvelles de sa mère et de Jessie D., ainsi que de Madame Blavatsky, dont "l'esprit était plongé au plus profond de l'enfer".

Il est facile de se tromper quand on éprouve un besoin irrésistible de survivre à la mort et de retrouver les personnes que l'on aime - quand on veut croire, malgré toutes les preuves du contraire, que l'univers n'est pas indifférent à notre présence. Même la survie de la conscience et d'une intentionnalité n'étanche pas la soif cosmique de certains. Il leur faut, comme Hodgson, un univers d'amour et de sagesse ineffables. Leur mysticisme ne peut se contenter ni du fait qu'ils existent, contre toutes probabilités, en tant qu'êtres conscients ni de ce que leur apprend la science. Ajoutez à cette exigence la conviction qu'on est trop malin pour se faire arnaquer par le premier médium venu, et vous avez l'explication de la crédulité de certains érudits.

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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