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Expérience Soal-Goldney

Fait surprenant, les gens peu enclins à imaginer la fraude ne se retrouvent pas uniquement chez les croyants, mais aussi parmi la vaste majorité des sceptiques... ce qui explique qu'on trouve des sceptiques cherchant toutes sortes d'explications, tandis que la plus simple, celle qui est la plus en accord avec l'expérience quotidienne, est rejetée pour son caractère apparemment inconcevable.
George R. Price
 
... à moins que les rapports sur l'expérience soient totalement inexacts, certaines personnes outre Soal ont dû participer à la fraude durant quelques-unes des séances.
C.E.M. Hansel
 

Série d'expériences, menées de 1941 à 1943, destinées à prouver les facultés de précognition d'un certain Basil Shackleton, mais qui n'auront servi, en fait, qu'à vérifier la malhonnêteté du chercheur qui les dirigeait.

S.G. Soal (1889 - 1975) était un mathématicien britannique. Après avoir fait passer à 160 sujets plus de 128 000 essais de perception extrasensorielle au cours desquels il leur demandait d'identifier des cartes à l'avance, il avait fini par conclure à l'absence de preuves de l'existence de la télépathie ou de la clairvoyance. Whateley Carrington lui a alors conseillé de chercher dans ses données des traces de déplacement (Alcock 1981, p. 154). Le sujet présentant des pouvoirs paranormaux pouvait très bien nommer par erreur les bonnes cartes trop tôt ou trop tard, en raison de «distractions d'ordre temporel». L'exploitation des données, effectuée par Carrington, Robert Thouless et Mme K.M. Goldney, ont révélé deux cas statistiquement significatifs (Proceedings of the Society for Psychical Research, 46, 1940 - 1941). La première des deux vedettes était Mme Gloria Stewart, dont les résultats dépassaient la chance de façon significative lorsqu'on prenait la carte suivant ou précédant la carte cible, même s'il ne s'agissait là ni de son intention ni des instructions qu'elle avait reçues (Hansel 1989, p. 100). L'autre vedette, Shackleton, avait, lui aussi, présenté des résultats décevants lors des tests de 1938. «Les scores élevés découverts par Soal trois ans plus tard au sujet de Shackleton, une fois qu'on tenait compte de l'effet de déplacement, constituaient les premières indications de quelques chose d'exceptionnel dans les résultats de ce sujet» (Hansel 1989, p. 101).

En janvier 1941, Soal et Goldney, de la Society for Psychical Research, commencèrent à tester les capacités métapsychiques de Shackleton. Leur protocole était soigné et donnait l'impression d'être à l'épreuve de toute tentative de fraude, de la part du sujet comme de celle des chercheurs. Des observateurs du monde universitaire assistaient à la plupart des essais, mais aucun expert en prestidigitation n'était présent. L'expérience comme telle consistait en 40 séances où il fallait deviner 50 cartes chaque fois. Les essais se sont poursuivis jusqu'en avril 1943.

Durant un des essais, Shackleton réussit à deviner une carte à l'avance tant de fois que Soal calcula les probabilités qu'il ait réussi par hasard à 1035 contre 1. Lors d'une autre séance, les probabilités s'établirent à 1011 contre 1. Durant plusieurs autres essais, Shackleton obtint des résultats tout aussi phénoménaux. Quand on modifia le protocole pour accélérer les tests, Shackleton dépassa de nouveau les attentes en obtenant des bons résultats deux cartes à l'avance. Tout indiquait que la parapsychologie venait d'entrer en possession de preuves scientifiques solides de l'existence de capacités métapsychiques.

Les sceptiques se sont immédiatement méfiés des résultats. Certains, comme C.E.M. Hansel et George Price (en 1955), accusèrent Soal de fraude, même s'ils n'avaient aucune preuve directe à ce sujet. Sans aucun doute, les données, qui dépassaient de loin les attentes, étaient «époustouflantes» (pour reprendre le terme de Gary Schwartz). Il faudrait cependant du temps avant que quelqu'un soit en mesure de fournir des preuves solides qu'il y avait eu manœuvre frauduleuse.

En 1954, parut Modern Experiments in Telepathy de Soal. Il y parlait de ses expériences et semblait se vanter d'avoir fait fi «des précautions ultra-rigoureuses contre la fraude» de la part des chercheurs, puisque, disait-il, si «on ne peut leur faire confiance, il ne sert à rien de leur demander d'effectuer de la recherche» (cité dans Christopher 1970, p. 30). Exemple classique de détournement de l'attention des critiques, quand on a remis en question sa propre honnêteté, Soal a vigoureusement défendu l'intégrité de Mme Stewart, de Shackleton et des universitaires qui avaient assisté aux essais (Christopher 1970, p. 30; Ciba Foundation Symposium on Extrasensory Perception publié en 1956 par Little Brown and Company, ainsi que Proceedings of the Society for Psychical Research 53, 1960).

Pendant un temps, beaucoup ont salué l'expérience Soal-Goldney comme un exemple «de la force de la preuve existante la perception extrasensorielle» (Thouless). Le philosophe C.D. Broad a ainsi écrit: «Les résultats du Dr Soal sont extraordinaires. Il décrit avec force détails les précautions visant à éviter toute fraude ou toute transmission involontaire d'informations par des moyens conventionnels, et son protocole semble parfaitement étanche» (cité dans Hansel 1989, p. 106). G. Evelyn Hutchison, professeur de biologie à Yale, a écrit pour sa part: «Le travail de Soal a été mené dans le respect de toutes les précautions possibles» (Hansel 1989, p. 106). J.B. Rhine a comparé favorablement le travail de Soal avec ses propres expériences aux contrôles bâclés.

Aujourd'hui, on reconnaît de façon générale que Soal a trafiqué ses données, probablement à l'insu de Mme Goldney (Alcock 1981, p. 141). Sa fraude a grandement nui à la réputation de la parapsychologie (Alcock 1981, pp. 140-141). Pourtant, il s'en trouve encore pour saluer son travail comme «la meilleure preuve jamais présentée en démonstration des capacités métapsychiques chez l'Homme» (un admirateur dans Internet). Les personnes familiarisées avec l'histoire de la parapsychologie reconnaissent toutefois la malhonnêteté de Soal. Dean Radin, par exemple, dans son examen détaillé et sélectif des preuves scientifiques du psi (The Conscious Universe) ne le mentionne même pas.

Le protocole

La plupart des essais se sont tenus au studio de photographie de Shackleton, mais deux d'entre elles ont eu lieu au bureau de la Society for Psychical Research. Dans la plupart des cas, le protocole suivant était employé. Dans une pièce, l'expérimentateur s'asseyait devant l'émetteur (qu'on appelait «l'agent») à une table sur laquelle était placé un écran muni d'une petite ouverture carrée au centre. Les cartes utilisées portaient sur un côté des images d'animaux: un éléphant, une girafe, un lion, un pélican et un zèbre. Shackleton - qu'on désignera à partir de maintenant par son initiale - devait deviner quelle carte regardait l'agent, qui se trouvait dans une pièce adjacente. Une porte, qu'on gardait entrouverte, séparait les deux pièces. S. ne pouvait voir ni l'agent ni l'expérimentateur. Celui-ci annonçait à S. le moment où il devait deviner les cartes. Avant chaque essai, les cartes, une pour chaque animal, étaient battues à la main par l'expérimentateur ou un observateur et placées face vers le bas, une à côté de l'autre, dans une boîte ouverte du côté de l'agent. Aucune autre des personnes présentes dans la salle ne pouvait voir les cartes. L'expérimentateur signalait à l'agent quelle carte tourner en lui montrant un chiffre de 1 à 5 par l'ouverture faite dans l'écran (la première carte à la gauche de l'agent correspondant au numéro 1).

S. inscrivait ses résultats sur une feuille de pointage, numérotée de 1 à 50. «Il était surveillé tout au long de l'essai par un second expérimentateur» qui s'assurait qu'il écrivait ses réponses sur les bonnes lignes de la feuille (Hansel 1989, p. 102).

Après chaque essai, l'expérimentateur retournait les cartes en présence de S. et des observateurs. On consignait la position des cartes afin que les résultats donnés puissent être comparés aux cibles.

Les numéros pour les 50 essais n'étaient pas choisis au hasard, cependant. Ils étaient remis à l'expérimentateur par Soal sur des feuilles de pointage que le mathématicien «gardait sous clé jusqu'à ce qu'il les apporte dans une mallette qu'il ne laissait toujours à la vue» (Hansel 1989, p. 102). Soal affirmait que les feuilles contenaient des séries de chiffres choisis au hasard, mais aucun protocole n'avait été prévu pour observer comment il produisait ses séries. Il avait ainsi le loisir d'inscrire un nombre excessif de 1 qu'il transformerait plus tard en 4 ou 5. D'ailleurs, un des agents de Soal, Mme Albert, a témoigné du fait qu'elle avait vu Soal changer des 1 en 4 ou en 5 plusieurs fois (Medhurst 1971; Hansel 1989, p. 111; Alcock 1981, p. 140; Scott et Haskell 1973).

En 1960, Soal et Goldney ont révélé que l'agent de quelques-uns des essais, «Mme G.A.», avait confié à Goldney qu'elle avait vu Soal «modifier les chiffres» en cours d'épreuve, «en changeant les 1 en 4 et en 5». L'incident a été rendu public uniquement après que Scott eut rencontré «Mme G.A.» et menacé de tout révéler lui-même (Alcock 1981, p. 140).

Medhurst a lancé l'accusation que «les listes aléatoires de chiffres n'avaient pas été préparées comme Soal et Goldney l'avaient expliqué dans leur rapport» (Hansel 1989, p. 111).

Scott et Haskell ont porté un coup supplémentaire en 1974. Même s'ils ne pouvaient examiner les feuilles de pointage originales - Soal prétendait les avoir perdues en 1945 - ils ont utilisé des copies faites à la main. Ils ont examiné les feuilles employées dans les séances dont Mme Albert était l'agent et Soal, l'expérimentateur. Ils ont prédit que s'il y avait au départ un excès de 1 pouvant être changés plus tard, ils découvriraient, entre autres choses, (a) un nombre excédentaire de 4 et de 5 parmi les cibles; (b) un nombre inférieur aux probabilités de cas où le sujet avait répondu 4 ou 5 et où la réponse était 1; et (c) un nombre excédentaire de 4 et de 5 comme bonnes réponses, de même qu'un nombre de bons résultats supérieurs aux probabilités pour les 1 (puisqu'on ne pouvait changer les 1 qu'en 4 ou en 5 en cas d'erreur). Effectivement, tous les effets prédits sont ressortis dans les séances au sujet desquelles Mme Albert avait formulé des accusations contre Soal, ainsi que pour deux autres séances auxquelles avaient pris part d'autres agents.

La fraude ne nécessitait pas beaucoup de travail de la part de Soal. Par exemple, dans la séance 16 avec Mme Albert, «il ne lui a fallu changer un 1 en 4 ou en 5 que trois fois environ dans chaque colonne [des sept feuilles de pointage] pour obtenir les scores observés» (Hansel 1989, p. 113). Fait particulièrement révélateur, S. inscrivait ses réponses avec une lettre correspondant à l'animal dont il avait l'intuition (L pour Lion, par exemple), plutôt qu'avec un chiffre. Pourtant, «les scores élevés n'avaient pas tendance à revenir pour des lettres particulières. On ne les constatait qu'en relation avec les chiffres...» (Hansel 1989, p. 113)

Le coup de grâce est venu de Betty Marwick en 1978. Elle a confirmé que Soal n'avait pas confié le choix de ses chiffres au hasard.

Tout d'abord, elle a trouvé deux séquences de 19 chiffres, tirées de deux séances différentes, qui correspondaient entre elles. Dans un autre cas, pour la même séance, deux séries correspondaient quand l'une d'elles était inversée. À la suite d'une recherche par ordinateur, on a fini par se rendre compte qu'il y avait un grand nombre de cas de cette nature. Beaucoup des correspondances n'étaient pas exactes; une des séries contenait des chiffres auxquels on avait fait subir une transposition supplémentaire. Ces chiffres correspondaient presque invariablement à de bonnes réponses (Hansel 1989, p. 114).

Marwick a montré qu’il y avait eu manipulation des feuilles de pointage et que, par voie de conséquence, «l’ensemble des expériences annoncées par Soal avaient été discréditées». Son minutieux protocole n’était que poudre aux yeux (Hansel 1989, p. 115).

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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