Scopesthésie

(Sensation d'être observé)

« La signification statistique peut être totalement dépourvue de sens, et c'est généralement le cas ».
James Alcock.
 
Beaucoup de choses publiées au nom de la science sont des absurdités.*
 

La sensation d'être observé (SEO) résulterait d'une prétendue capacité psychique permettant de ressentir le regard de quelqu'un fixé sur soi. Beaucoup de gens prétendent qu'ils peuvent « sentir » qu'on les observe même sans voir qui leur porte attention. D'autres affirment qu'ils peuvent faire se retourner une personne devant eux simplement en fixant sa nuque. Des études ont montré que 90 % environ des individus interrogés pensent pouvoir deviner qu'on les observe, alors qu'ils ne voient pas cet observateur (Hood 2009, ch. 9).

La première étude scientifique de ce phénomène a été publiée en 1898 par le psychologue anglais Edward B. Titchener. Tous ses résultats étaient négatifs. Son compte rendu dans Science ne précise pas combien de sujets avaient participé ni comment les études avaient été menées. Titchener rejetait la télépathie, comme quelque chose à laquelle aucun psychologue à l'esprit scientifique ne pouvait croire.1 Il s'était rendu compte que les expérimentations seraient considérées comme une perte de temps par la plupart des scientifiques, mais les avait justifiées en soulignant qu'elles pouvaient servir à ébranler une superstition profondément établie. Les faits semblent avoir prouvé que Titchener avait tort. Cette superstition et beaucoup d'autres très répandues ont échoué devant toute validation par l'expérimentation scientifique, et malgré tout l'adhésion à ces idées demeure inchangée dans la conscience populaire.

Le grand public accorde ses faveurs aux travaux de Rupert Sheldrake, qui a réalisé plusieurs études plus ou moins rigoureuses, considérées par lui comme une démonstration de la réalité du phénomène SEO. Cependant, reproduire les expériences de Sheldrake s'est révélé problématique. Quand on emploie des procédures vraiment randomisées et des contrôles rigoureux, les résultats sont négatifs. Les détracteurs des travaux de Sheldrake, tels Marks et  Colwell (2000) et Hood (2009), soupçonnent que ses résultats positifs se produisent quand il n'a pas recours à une séquence réellement randomisée dans ses expériences. Ce qui semble se produire, c'est que beaucoup de participants apprennent à détecter des séquences non randomisées. Donner aux participants un retour d'informations dans les essais à séquence non randomisée semble également améliorer la performance. Brugger et Taylor (2003) ont fait valoir que les données de beaucoup d'expériences sur la SEO dénotent la capacité de quelques personnes à percevoir inconsciemment des schémas organisationnels non apparents (apprentissage implicite de séquence).2 Marks and Colwell soutiennent que la non-randomisation des séquences permet à quelques participants de discerner un schéma organisationnel, et que c'est seulement cela qui expliquerait les résultats statistiquement significatifs.

Michael Shermer a ajouté le biais de confirmation et l'effet de l'expérimentateur à la liste des erreurs du travail de Sheldrake.*

Dans les efforts de la parapsychologie pour confirmer des superstitions largement répandues, un problème majeur est que leurs tenants donnent beaucoup trop d'importance aux anecdotes et aux expérimentations, et pas assez au préalable à la notion de vraisemblance. Les parapsychologues ressemblent aux défenseurs des prétendues médecines parallèles : ils s'appuient sur des preuves, mais ne sont pas cautionnés par la science. Les parapsychologues reproduisent tous les signes extérieurs de la science dans leur expérimentation, mais n'évaluent pas de manière critique les problèmes inhérents aux expériences où participent des sujets humains, particulièrement quand ceux-ci sont directement intéressés par les conclusions des études. Les médias rapportent régulièrement les résultats de telles recherches comme un solide argument quant à l'efficacité de la prière, des médecines parallèles, de la mémoire de l'eau, de la sourcellerie, de la communication avec les défunts et ainsi de suite. Une méthode erronée de randomisation n'est qu'un des nombreux problèmes posés par ces études. Comme Kimball le déclare à propos des essais cliniques médicaux :

... les essais cliniques sont nécessairement moins puissants et plus exposés à de nombreuses autres sources d'erreurs : des biais, commis consciemment ou non, comme la non-comparabilité des groupes expérimentaux et témoins (cause ou conséquence de ces erreurs), des signaux orientant les sujets, des analyses post hoc3, des artéfacts secondaires à des épreuves multiples, la méconnaissance de la confusion de données causée par les motivations personnelles des sujets, la non-publication de résultats, des analyses statistiques inadéquates, le regroupement inapproprié de données non significatives à partir de plusieurs études à faible échantillon pour obtenir un résultat global à l'apparence statistiquement significative, la fraude, et d'autres encore...*

Comme on peut le lire à l'article hypothèse concernant le psi :

Voici quelques-unes des explications possibles à propos des données aboutissant à un résultat supérieur à celui attendu d'un phénomène aléatoire dans les expérimentations psi : comptes rendus sélectifs, méthodologie déficiente, faible taille de l'échantillon, nombre insuffisant d'épreuves dans une expérience, expériences insuffisamment reproduites (par exemple, formulation des conclusions formelles à partir d'études isolées), effet tiroir (et ses conséquences sur les méta-analyses), fraude délibérée, erreurs d'étalonnage, méthode de randomisation inadéquate, erreurs dues aux logiciels, effets des paramètres de température, de taux d'humidité, d'altitude, etc. sur le matériel, et divers types d'erreurs statistiques. Si une quelconque de ces erreurs se produit, il se peut que les données aboutissent à une épreuve fournissant un résultat meilleur que celui attendu d'un phénomène aléatoire, donnant l'impression d'un transfert d'information alors qu'il n'en est rien. Il est également possible que des informations aient été transmises, non par télépathie, mais par l'émission involontaire d'informations sensorielles ou bien que certaines personnes aient la capacité de percevoir inconsciemment des schémas organisationnels non apparents.

Sheldrake a répondu aux critiques sur sa méthode de randomisation en justifiant le recours au tirage à pile ou face pour déterminer si le prochain essai d'une séquence devait amener l'expérimentateur à regarder fixement ou non le sujet. Comme il est mentionné dans d'autres articles du dictionnaire, les méthodes intuitives de randomisation n'ont parfois que l'apparence d'un processus aléatoire.

Il n'y a nulle raison de croire que les lois de la probabilité, qui relèvent d'un formalisme mathématique représentant une situation idéale, doivent s'appliquer exactement à n'importe quel événement comprenant un nombre fini d'essais. Même s'il est vrai que la probabilité d'obtenir pile ou de face est d'un demi, cela n'apporte pas d'information quant à ce qui surviendra dans la réalité pour un nombre défini de lancers. Dans l'idéal, sur un grand nombre de lancers, on devrait obtenir « face » précisément la moitié du temps. Dans la réalité, il n'existe aucun moyen de savoir exactement combien de fois on obtiendra « face » sur, par exemple, dix millions de lancers. Il est à peu près certain que le résultat sera très proche de cinq millions (pour une pièce équilibrée et des lancers réguliers), mais il est impossible d'en connaître a priori le nombre exact.
 
Des études, comparant des séries aléatoires entre elles pour simuler les expériences de divination de nombres ou de cartes, ont montré des écarts significatifs par rapport aux résultats attendus d'un phénomène aléatoire (Alcock 1981 : 159).
 
Par exemple, Harvie a pris 50 000 chiffres à partir de différentes sources de nombres aléatoires, pour les utiliser comme éléments « cibles » dans une expérience de type perception extra-sensorielle. Au lieu de faire deviner les réponses par des sujets humains, il a généré 50 000 nombres par informatique. Il a trouvé un taux de correspondance inférieur à celui attendu d'un phénomène aléatoire (Alcock 1981 : 158-159).

Dans les années 1930, Walter Pitkin de l'université de Columbia a fait imprimer 200 000 cartes, la moitié en rouge, l'autre moitié en bleu, dont 40 000 de chaque couleur comportant les cinq symboles utilisés dans les expériences de perception extra-sensorielle. Les cartes ont été mélangées et lues par une machine pour composer de façon aléatoire deux listes de 100 000 symboles, l'une prise comme distribution aléatoire à deviner, et la seconde censée représenter des réponses faites au hasard. Cependant, les nombres des correspondances obtenues en comparant ces deux listes n'étaient pas conformes aux résultats attendus d'après les calculs de probabilités ; ils étaient inférieurs de 2 % à la valeur théorique. Le nombre des séries de cinq et celui des séries de sept correspondances étaient respectivement inférieurs de 25 % et supérieurs de 59 % aux résultats prévus par les calculs mathématiques (Christopher 1970 : 27-28).

Que ces séries soient caractéristiques d'un phénomène aléatoire tel qu'il se produit vraiment dans la réalité, ou qu'elles représentent une particularité de la machine utilisée, ou soient la manifestation de quelque autre étrangeté, là n'est pas la question ; ce qui fait problème, c'est qu'il n'est pas légitime de supposer que des calculs de probabilités fondés sur un phénomène strictement aléatoire et un très grand nombre de cas s'appliquent sans plus ample réflexion à un nombre fini d'événements réalisés lors d'expériences réelles comme lancer une pièce, deviner des symboles d'un jeu de 25 cartes battues on ne sait ni comment ni combien de fois, lancer un dé ou tenter par la pensée d'influer sur les résultats d'un générateur de nombres aléatoires. Comme le remarque Alcock : « Si l'on peut obtenir des différences ausi notables en comparant des séries aléatoires entre elles, alors l'hypothèse postulant l'existence du psi comme explication de tout écart significatif par rapport au hasard  apparaît indéfendable. »  (Alcock 1981: 158-159).

Tout comme on n'a jamais vu personne capable, par la pensée, de déplacer un crayon, ou de deviner, par perception extra-sensorielle, ce que représente un dessin caché (bien que beaucoup semblent pouvoir le faire en trichant), jusqu'à présent on n'a jamais trouvé un individu capable de dire, par l'intermédiaire de ses seules capacités mentales, si un regard est fixé sur lui.

Et, en dépit des preuves que peuvent fournir les études de Rupert Sheldrake, aucun perroquet ne possède de facultés psychiques.



Notes du traducteur


1 - « Aucun psychologue à l'esprit scientifique ne croit à la télépathie. En même temps, la réfuter dans un cas précis peut initier un étudiant à la démarche scientifique correcte, et le temps ainsi employé peut être remboursé au centuple à la science. » Science 23 December 1898: Vol. 8 n° 208 pp. 895-897.*


2 - Apprentissage de règles, d'événements que le sujet n'a pas identifiés explicitement.*


3 - Ou analyse post hoc : « Analyse effectuée postérieurement à la fin de l'étude, non prévue dans le protocole. Sa valeur est donc limitée. »*

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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