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Fraude par omission

Forme classique de fraude qu'on pratique en cachant des éléments d'information pertinents. Un argumentaire est d'autant plus convaincant lorsqu'il repose sur l'ensemble de la preuve disponible, mais il est possible, en omettant des renseignements pertinents, de donner à un argument une force de conviction apparente plus grande qu'en réalité.

L'omission est toujours difficile à déceler, puisque souvent rien n'indique à l'observateur qu'on ne lui dit pas toute la vérité. Qui aurait pu deviner que les spécialistes en thérapie comportementale omettaient 40 % à 50 % de leurs données quand ils affirmaient obtenir, par la méthode de l'exposition avec prévention de la réponse, des taux de succès de 60 % à 70 % chez les patients présentant des troubles obsessifs-compulsifs? Les chercheurs laissaient systématiquement de côté les nombreux patients qui refusaient de prendre part à leurs études une fois qu'ils découvraient ce dont il retournait, et faisaient de même pour ceux qui abandonnaient en cours de route. Voir Schwartz et Begley, The Mind & The Brain, p. 5). Au moins, Rupert Sheldrake, lui, a reconnu avoir omis 40 % de ses données quand il a affirmé posséder la preuve statistique qu'un perroquet faisait de la télépathie!

On retrouve ce genre de manœuvres quotidiennement dans la publicité. Un fabricant ne nous avertit des dangers de son produit que lorsque la loi l'y force. On ne voit jamais de pub dans laquelle un fabricant nous dit que le produit de la concurrence est aussi bon que le sien. L'industrie du charbon, de l'amiante, de l'uranium et du tabac ont sciemment caché des données relatives à la santé de leurs travailleurs ou des dangers pour la santé de leurs activités.

Il arrive que des scientifiques omettent de parler de certaines données, ce qui confère à leur étude plus d'importance qu'elle n'en a vraiment. Dans le Western Journal of Medicine de décembre 1998, les chercheurs Fred Sicher, Elisabeth Targ, Dans Moore II et Helene S. Smith ont publié « Effet de la guérison à distance au sein d'une population atteinte du sida à un stade avancé -- Rapport sur une étude à petite échelle, menée à double insu, avec répartition aléatoire des sujets». Ni les auteurs ni la publication dans laquelle ils font paraître leur rapport n'ont jamais reconnu que l'étude avait été conçue et financée, à l'origine, pour traiter d'un effet spécifique de la maladie : la mort. L'étude de 1998 devait faire le suivi d'une étude de 1995 sur 20 patients atteints du sida, dont dix avaient fait l'objet de prières par des guérisseurs métapsychiques. Quatre des patients étaient décédés, ce qui correspondait aux probabilités, mais ils faisaient partie tous les quatre du groupe de contrôle, donnée qui avait paru assez anormale pour que les chercheurs désirent poursuivre leurs travaux. A-t-on supprimé des données, ou les quatre scientifiques étaient-ils incompétents? Toujours est-il que les quatre patients qui sont décédés étaient les plus âgés du groupe. Dans l'étude de 1995, on n'avait pas tenu compte de l'âge des patients quand on les avait répartis entre le groupe de contrôle ou le groupe soumis à la prière. Or toute étude contrôlée sur la mortalité qui ne tient pas compte de l'âge présente, par définition, du plomb dans l'aile dès le départ.

Dans le cas de l'étude de suivi, toutefois, la chose est claire : on a bel et bien omis des données, ce qui n'empêche pas certains de proclamer qu'il s'agit de « la tentative la plus rigoureuse jamais faite par la science de découvrir si la prière peut guérir » (Bronson 2002). Habituellement, les rapports scientifiques commencent par un résumé du contenu. Celui du rapport Sicher note qu'on a contrôlé l'âge des sujets, le nombre de maladies définissant le sida, et la numération cellulaire. Les patients ont été répartis au hasard entre le groupe de contrôle et le groupe soumis à la prière. L'étude a suivi les patients pendant six mois. « Au bout de six mois, un examen en aveugle de la fiche médicale a établi que les sujets soumis au traitement présentaient un nombre significativement moins élevé de maladies définissant le sida (0,1 contre 0,6 par patient, P = 0,04) et des symptômes moins graves (indice de gravité de 0,8 contre 2,65, P = 0,03), nécessitaient un nombre significativement moins élevé de visites du médecin (9,2 contre 13,0, P = 0,01), moins d'hospitalisations (0,15 contre 0,6, P = 0,04), et moins de jours d'hospitalisation (0,5 contre 3,4, P = 0,04) .» De tels chiffres sont très impressionnants. Ils indiquent que les différences mesurables obtenues sont peu susceptibles d'être le fruit du hasard. Qu'ils aient été le résultat de la guérison à distance, c'est une autre paire de manches, mais les scientifiques concluent leur résumé en affirmant: «Ces données soulignent la possibilité d'un effet de la prière sur le sida et tendent à montrer l'intérêt que pourraient présenter des recherches additionnelles». Deux ans plus tard, l'équipe, menée par Elisabeth Targ, a reçu 1,5 million de dollars US, gagnés à la sueur du front du contribuable, du National Institutes of Health Center for Complementary Medicine afin de poursuivre son travail sur les effets de la prière sur la santé.

Ce que l'étude Sicher ne révélait pas, c'est que l'étude originale n'avait été aucunement conçue pour mesurer ces choses que le rapport juge si significatives. Bien sûr, tout chercheur qui ne signalerait pas des découvertes importantes simplement parce que l'étude originale ne se penchait pas sur elles au départ manquerait à son devoir. Le format habituel des rapports scientifiques permet de faire figurer de tels éléments dans le résumé de l'étude, ou dans la section réservée aux discussions. Il aurait été approprié de dire, dans la section Discussion du rapport Sicher, qu'un seul patient était décédé au cours de l'étude, ce qui semblait indiquer que les nouveaux médicaments administrés aux patients sidéens dans le cadre du traitement standard (la trithérapie antirétrovirale) avaient un effet important sur la longévité. Les auteurs auraient même pu préciser que leurs conclusions montraient que de études supplémentaires sur l'efficacité de la trithérapie étaient indiquées. Au contraire, dans son résumé, le rapport Sicher ne mentionne même pas le fait qu'un seul sujet est décédé au cours de l'étude, comme si les auteurs n'avaient pas tenu compte de ce détail véritablement significatif. Peut-être ne voulaient-ils pas attirer l'attention sur le fait que leur étude originale avait été conçue pour étudier l'effet de la prière sur le taux de mortalité des patients atteints du sida. Comme il n'y a eu qu'un seul décès, peut-être ont-ils pensé qu'il n'y avait rien à signaler.

Ce n'est qu'après avoir exploré les données, une fois l'étude terminée, que les chercheurs ont produit leurs statistiques si impressionnantes. Il semble qu'on ait commis ici le sophisme du tireur d'élite texan. Dans certains cas, l'exploration de données est chose parfaitement acceptable. Par exemple, si, après une étude sur l'efficacité d'un médicament sur la tension artérielle, on se rend compte qu'il s'est produit non pas une baisse significative de la tension dans le groupe expérimental, mais plutôt une hausse significative du HDL (le « bon » cholestérol), il faut absolument le mentionner. Cependant, rédiger un rapport comme quoi l'étude originale portait sur les effets du médicament sur le cholestérol, sans dire quoi que ce soit sur la tension artérielle, serait frauduleux.

Il aurait donc été entièrement approprié qu'on précise, dans la section Discussion du rapport Sicher, qu'on avait découvert quelque chose d'intéressant dans les statistiques : moins de séjours hospitaliers et de visites de médecins pour le groupe de patients pour lesquels on priait. Il cependant était inapproprié de rédiger le rapport comme s'il s'agissait là d'un des effets que l'étude avait été conçue pour mesurer, quand cet effet n'était pas recherché, et qu'on ne l'a découvert que lorsque Moore, le statisticien de l'étude, s'est mis à exécuter des calculs en quête de quelque chose de statistiquement significatif, après la fin de l'étude. C'est d'ailleurs tout ce qu'il a pu découvrir. Encore une fois, explorer les données et exécuter des calculs après la fin de l'étude est tout à fait approprié; ne pas mentionner qu'on a réécrit le rapport pour qu'il semble avoir été conçu en fonction de ce qu'on découvert par les calculs et l'exploration des données ne l'est absolument pas.

Dans la section Discussion du rapport, il aurait été indiqué de spéculer sur les raisons pour lesquelles il y avait une différence statistiquement significative dans le nombre d'hospitalisations et de jours passés à l'hôpital. On aurait pu affirmer, bien sûr, que c'était la prière qui était à l'origine de la différence, mais des chercheurs compétents auraient pu également rappeler qu'il pouvait aussi s'agir d'un effet de la couverture d'assurance des patients. « Les patients qui ont souscrit à une assurance santé tendent à séjourner plus longtemps à l'hôpital que ceux qui n'ont pas d'assurance » (Bronson 2002). Les chercheurs auraient dû souligner ce fait, mais à la place, ils ont constitué une liste de 23 maladies associées au sida, et ont demandé à Sicher de revoir les 40 dossiers médicaux des patients de l'étude pour en tirer vaille que vaille des données à propos de ces 23 maladies. C'était après que Sicher eut pris connaissance de la constitution de chacun des groupes, le groupe de contrôle et le groupe expérimental. On avait caviardé le nom des patients, pour ne pas qu'il reconnaisse immédiatement de quel patient il lisait le dossier, mais cette mesure paraît bien insuffisante. Il n'y avait que 40 patients d'inscrits, et Sicher connaissait chacun d'entre eux. Il eût mieux valu confier l'accès aux dossiers médicaux à un tiers indépendant, qui n'avait pas pris part à l'étude. Sicher « croyait absolument à la guérison à distance » et avait avancé 7500 $ pour l'étude pilote (ibid.) sur la prière et le taux de mortalité. Il y avait de quoi douter de son impartialité, tout comme on peut douter de la préservation du double insu de l'étude.

Ainsi, une partie importante et pertinente de la preuve a été supprimée dans l'étude Sicher, qui n'aurait pas joui de sa réputation de meilleure étude jamais conçue sur la prière et la guérison dans le cas contraire. Au lieu d'avoir été tenue comme un modèle de recherche prometteuse dans le domaine des sciences spirituelles, l'étude se serait tout bonnement retrouvée au fond de la corbeille à papier, l'endroit le plus indiqué dans son cas.

Autre exemple

Pour que les journalistes se montrent plus critiques envers le programme de relance de l'économie du président Obama, Don Stewart, porte-parole du leader des Républicains au Sénat, Mitch McConnell, du Kentucky, les a encouragés à calculer quel gaspillage constituait l'ensemble des mesures en « sortant leurs calculettes » et en divisant la somme consacrée au programme par le nombre d'emplois créés ou préservés. Il en arrivait au chiffre ridicule d'un quart de million de dollars US par emploi. (La Maison Blanche a estimé qu'on a dépensé 160 milliards, et que 650 000 emplois ont été créés ou préservés.) Heureusement, beaucoup de journalistes ont refusé de mordre à l'hameçon.

Calvin Woodward, de l'Associated Press, par exemple, a réagi par un article sur certains des éléments dont Stewart ne tenait pas compte. Lorsqu'on jette un coup d'œil à l'ensemble de la preuve, l'idée qu'Obama consacre 250 000 $ par emploi se révèle clairement comme une déformation de la réalité.

Woodward fait remarquer :

Ces calculs ne tiennent pas compte du fait que l'argent ne va pas uniquement aux détenteurs d'emploi individuels, mais aussi aux fournitures matérielles et aux matières premières.
 
Les contrats que l'on passe vont créer de l'emploi pour des mois ou des années à venir. Le travail suscité par le programme de relance stimulera l'emploi à l'avenir. Un projet de construction n'a peut-être besoin que de quelques ingénieurs pour décoller, mais le nombre de travailleurs pourrait croître à mesure que les travaux vont avancer.
 
Le programme de relance approuvé par le Congrès inclut de l'argent pour « la recherche, la formation, les installations, le prolongement des prestations d'assurance-chômage, l'aide au crédit pour les entreprises, et bien plus. »

Le Washington Examiner, toutefois, s'est montré moins critique :

Même si l'on ne met pas en doute l'affirmation de la Maison Blanche qu'elle a créé ou préservé tous ces emplois avec les quelque 150 milliards de son plan de relance, une simple opération mathématique montre que les contribuables n'en ont pas vraiment pour leur argent : 150 milliards divisés par 650 000 emplois donnent 230 000 $ par emploi préservé ou créé. Au lieu de prendre tout ce temps nécessaire pour rédiger les 1588 pages du projet de loi sur le programme de relance, le Congrès aurait pu adopter le contenu d'un simple feuillet disant : les 650 000 premiers chômeurs à se présenter à la Maison Blanche recevront un bon d'une valeur de 230 000 $ échangeable à l'université, au collège communautaire ou à l'école de métiers de leur choix. Il y en aurait eu assez pour un diplôme et un généreux versement hypothécaire initial.

L'organisme MediaMatters for America a blâmé l'Examiner pour « ses calculs trompeurs à propos du programme de relance de l'économie ». Une division simpliste ne correspond pas à la complexité des effets du programme de relance.

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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