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Dix commandements

Les dix commandements représentent « le symbole d'une émanation divine, quant à l'autorité du gouvernement »
Antonin Scalia1

La Constitution est fondée sur « ce que représente le bien et le mal, et ce que représente le bien ou le mal est établi par les Dix Commandements. »
Bill O'Reilly2

« Revenons à ce que nos pères représentent et à ce que nos textes fondateurs signifient - ils sont très clairs - nous devrions établir la loi sur le Dieu de la Bible et les Dix Commandements, c'est parfaitement simple. »
Sarah Palin

« Jefferson Davies a prononcé le discours de Gettysburg. »
Doonnesbury3

 

Moïse et les dix commandemants

Les dix commandements sont des prescriptions prétendument données à Moïse par le dieu des Hébreux. Quelques-unes ne devraient s'adresser qu'aux adeptes de la religion hébraïque. Elles exigent obéissance de la part des Hébreux, mais il n'y a rien en elles qui soit particulièrement rationnel ou qui suscite une attirance universelle. Il y aurait peu d'intérêt, par exemple, à s'astreindre à servir le dieu hébreu quand on n'appartient pas à  cette communauté. Cependant, au 16e siècle pendant le concile de Trente, l'Église catholique a condamné ceux qui prétendent que les chrétiens ne sont pas obligés par ces prescriptions. Jésus les a consacrées dans l'évangile selon Matthieu (chapitre 19) et dans le Sermon sur la Montagne (Matthieu, chapitre 5)*. Toutefois, quelques-unes de ces règles semblent suffisamment rationnelles pour que toute société insiste sur leur importance, telle l'interdiction du meurtre et du vol.

Pendant mon enfance, quand j'apprenais les Dix Commandements auprès des sœurs dominicaines, je ne savais pas qu'il existait en fait plusieurs versions de ces prescriptions. J'ai appris que le premier commandement était « Je suis le Seigneur  ton  Dieu et tu n'auras pas d'autres dieux devant moi ». Cependant, le livre de l'Exode (chapitre 20) affirme  « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude. » (Jusqu'à présent, on cherche en vain la preuve qu'un grand nombre de Juifs aient jamais été présents dans l'Égypte antique ou que les anciens Égyptiens aient réduit quiconque en esclavage.*) Je suppose que si les catholiques avaient conservé ce passage, concernant la sortie d'Égypte et la libération de l'esclavage, cela aurait posé des questions quant à l'application de ces préceptes juifs aux chrétiens. En tout cas, si cette règle avait force de loi, elle violerait le premier amendement de la Constitution américaine.4 Il semble que soit reconnu dans ce commandement l'existence d'autres dieux qu'il ne convient pas d'adorer.

Le deuxième commandement que j'ai appris était « Tu n'invoqueras pas en vain  le nom du Seigneur ton Dieu. » On m'a enseigné que cela signifie l'interdiction de dire des choses comme « nom de Dieu ! » ou de « jurer devant Dieu. » On peut voir que le deuxième commandement enseigné aux juifs correspond partiellement à ce que j'ai appris comme premier commandement « Tu n'auras pas d'autre Dieu devant moi. » Les juifs ont ajouté ainsi quantité de choses au sujet des images sculptées :

[...] tu ne te feras pas d'idole, ni d'image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre. Tu ne te prosterneras pas devant elles, tu ne les adoreras pas ; car c'est Moi l'Éternel, ton Dieu, je suis un dieu jaloux, qui tient compte du crime des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération, pour ceux qui m'offensent ; et qui étend ma bienveillance à la millième génération, pour ceux qui m'aiment et observent mes commandements.5

Évidemment, les catholiques n'auraient pu construire ces splendides cathédrales ornées de centaines de statues, de gargouilles diaboliques et de vitraux s'ils avaient interprété le deuxième commandement comme une interdiction de toute représentation de ce qui est dans le ciel, sur la terre ou dans les eaux.

On peut voir que les protestants aussi assimilent ce passage au deuxième commandement, et que juifs et protestants considèrent comme troisième commandement celui que l'on m'a enseigné comme étant le second.* Quoi qu'il en soit, on devrait tenir pour évident que ces trois premières prescriptions n'offrent d'intérêt que pour les Hébreux, puisqu'elles ordonnent l'obéissance à ceux qui reconnaissent le dieu hébreu. On ne voit pas pourquoi un étranger à cette communauté devrait s'intéresser à ces règles, et encore moins les suivre. En outre, si le deuxième commandement avait force de loi, certains y verraient encore une violation du premier amendement. Portant, quand celui-ci fut ratifié, plusieurs états possédaient des lois contre le blasphème et aucune d'entre elles n'a jamais été contestée. De nos jours, évidemment, beaucoup de gens considèrent le fait de pouvoir  blasphémer comme un droit fondamental.

Le troisième commandement catholique prescrit de sanctifier le jour du Sabbat. Pour les juifs et les protestants, c'est le quatrième commandement.6 Cette règle est plus détaillée que celle que l'on m'a apprise :

Pense au jour du Chabbat pour le sanctifier. Durant six jours tu travailleras et tu t'occuperas de toutes tes affaires ; mais le septième jour est la trêve de l'Éternel ton Dieu : tu n'y feras aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, mâle ou femelle, ni ton bétail, ni l'étranger qui est dans tes murs. Car en six jours l'Éternel a créé le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment et Il s'est reposé le septième jour ; c'est pourquoi l'Éternel a béni le jour du Chabbat et l'a sanctifié.

De nouveau, cette règle ne devrait offrir d'intérêt qu'aux adeptes de la religion juive, le reste de l'humanité restant libre, si bon lui semble, de permettre le travail à tout moment du jour ou de l'année.

Le quatrième commandement que l'on  m'a enseigné était  : « Tu honoreras ton père et ta mère ». J'ai longtemps pensé que c'était une très bonne règle. En grandissant, j'ai découvert que tout le monde n'avait pas des parents bons et aimants comme les miens. Certains pères et certaines mères se comportent de façon méprisable et ne méritent aucunement d'être honorés, mais plutôt d'être châtiés. Mon quatrième commandement correspond au cinquième des juifs et des protestants, où s'y ajoute la promesse d'une plus longue vie sur la terre octroyée aux Hébreux par leur dieu.7 Ce passage semble rendre la règle non valable pour les étrangers à la communauté hébraïque. (En outre, étant donné leur histoire, on pourrait penser que les Juifs en tant que nation n'ont pas honoré leurs parents, puisque d'autres ont occupé leur terre promise durant la plus grande partie de leur histoire. Pourtant, il semble qu'en réalité le peuple juif se soit appliqué à honorer pères et mères comme tout autre peuple. Allez comprendre.)

Mon  cinquième commandement était : « Tu ne tueras pas ». J'ai tenté d'obtenir le statut d'objecteur de conscience pendant la guerre du Vietnam en m'appuyant sur ce commandement, mais ma demande a été rejetée par les membres du conseil de révision. D'après eux, il était permis de tuer pour autant que l'on porte légalement l'uniforme. Pour les juifs et les protestants, c'est le sixième commandement (pour moi, le sixième commandement décrétait : « Tu ne commettras pas d'adultère »). Cette interdiction de tuer me semble assez évidente, mais je pense qu'elle aurait dû être un peu plus détaillée, comme les deuxième et quatrième commandements juifs. Par exemple, je crois qu'il aurait été plus clair de dire « Tu ne tueras pas injustement un autre être humain » ou simplement « N'assassine pas ». Toutefois, je ne connais pas l'hébreu, et pour ce que j'en sais, voilà ce qu'affirme cette prescription, la difficulté venant de la traduction. Cependant, Moïse Maïmonide a précisé cette règle quand il écrit qu'il est interdit de tuer des israélites, mais qu'il est permis de tuer un idolâtre, et si celui-ci tue un israélite, même accidentellement, l'idolâtre doit être mis à mort.*8

Au sujet de l'adultère, ma femme me dit que c'est  une bonne prescription que l'on devrait toujours  observer. Je suis d'accord, mais j'ajouterai que les adultères existent sans doute depuis la nuit des temps, et qu'aucune société ne s'est encore désagrégée de ce fait. Je ne défends pas l'adultère, mais je ne pense pas que notre société ait besoin d'imposer cette règle, ou de la promouvoir comme une priorité. Du point de vue de l'évolution, il existe une raison de dissimuler les relations illicites, raison qu'il n'est pas nécessaire de développer ici. (Pour ceux que le sujet intéresse, voir The Science of Good and Evil de Michel Shermer, pages 192 à 195.)9 De toute façon, chez les Hébreux, l'adultère ne  concernait pas les hommes. Seules les femmes  pouvaient être accusées d'adultère. Les hommes pouvaient avoir des concubines. Ils pouvaient même proposer les faveurs de leurs femmes à des rois, comme Abraham le fit deux fois avec Sarah.10 Jésus a étendu l'adultère aux hommes et a même ajouté un nouveau péché : commettre l'adultère dans son cœur, par la pensée.11

Le septième commandement que l'on m'a enseigné était « Tu ne voleras pas ». Pour les juifs et les protestants, c'est le huitième. « Tu ne témoigneras pas faussement contre ton prochain » était pour moi le huitième commandement, qui correspond au neuvième des juifs et des protestants. De tout le décalogue, seules ces deux prescriptions et l'interdiction de tuer injustement des êtres humains semblent rationnellement fondées, et les faire respecter apparaît indispensable à toute société aspirant à l'ordre, à la paix et à la sécurité. L'interdiction de convoiter la femme ou les biens de son prochain - les deux derniers commandements de ma liste, réunis en une dixième prescription pour les juifs et les protestants -  ce qui semble rabaisser la femme (en plaçant celle-ci dans une liste de biens comprenant du bétail), fut peut-être une bonne règle d'intérêt local pour les anciens Hébreux, mais elle n'a manifestement plus guère de valeur de nos jours. Certains iraient même jusqu'à dire que convoiter les biens d'autrui est bon pour l'économie.

Alors, quel est valeur ou le bien-fondé des dix commandements aujourd'hui ? Il semble évident que la plupart des ces préceptes n'offrent d'intérêt que pour les Hébreux s'attachant à observer les prescriptions données par Moïse à leurs ancêtres. Seules quelques-unes des ces règles s'appuient sur  la raison et s'appliquent à tous : l'interdiction d'assassiner, de voler et de porter faux témoignage. Il serait difficile de prouver qu'en l'absence de dix commandements le meurtre, le vol et le parjure seraient permis. Mais même ces règles ne sont pas absolues. On justifie le fait de tuer des civils innocents à la guerre, mais ce sont assurément des morts injustes. Qui reprocherait à un espion de dérober à l'ennemi les plans destinés à détruire sa nation ou à un soldat de prêter un faux serment pour sauver ses camarades ? Aucun des dix commandements ne semble de nature à pouvoir grandement servir en période de crise morale. Quelque chose de plus général, comme la règle d'or, serait beaucoup plus utile en un tel moment.

C'est une croyance populaire répandue (et pour ce que j'en sais, confirmée scientifiquement) que des slogans et des mots d'ordre inscrits  sur des affichettes, des insignes, des panneaux d'affichage, des cellules de prison et des murs des bâtiments publics produisent un puissant effet sur la conduite de ceux qui les perçoivent. S'il en est ainsi, je pense qu'afficher la règle d'or plutôt que les dix commandements serait davantage bénéfique. (Il existe plusieurs versions de la règle d'or ; ma préférée est « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'ils te fassent ». Bien qu'imparfaite, comme toute règle générale, elle est certainement plus utile que le décalogue.) Cependant, pour la plupart des gens, se conduire comme ils le font s'explique par les exemples qu'ils reçoivent. Par exemple, on pourrait exiger des fabricants d'armes à feu qu'ils gravent sur chaque crosse « Tu ne tueras pas », mais cela aura peu d'effet tant que les dirigeants politiques résoudront les difficultés en ordonnant à des soldats de tuer. Ce qui n'arrange pas les choses quand les chefs religieux ne s'indignent pas du meurtre d'homosexuels ou de quiconque en lien avec une clinique pratiquant l'avortement. Non plus que les spécialistes des questions sociales ne donnent pas le bon exemple, quant à l'interdiction de tuer, lorsqu'ils encouragent -  ou du moins lorsqu'ils ne le déconseillent pas de le faire - à tuer des fœtus.12  Avec tant d'exemples de meurtres,  il est difficile d'imaginer une notable influence de l'affichage du cinquième - ou est-ce le sixième ? - commandement partout dans le pays.

Beaucoup de chrétiens aux États-Unis considèrent les dix commandements comme symboliques, à l'instar du  drapeau américain. Le juge de la Cour Suprême Antonin Scalia a désigné les dix commandements comme étant « le symbole d'une émanation divine, quant à l'autorité du gouvernement ». Une idée comparable, mais quelque peu différente a pendant des siècles  été répandue sous le nom de monarchie de droit divin.

Je ne le savais pas, mais, en tant  que catholique, j'ai appris quelque chose comme  une fiche scolaire ou un condensé des dix commandements. Il existe en réalité trois versions de ces prescriptions dans les textes hébreux : Exode 20, 2-17,  Exode 34, 2-36, et Deutéronome 5, 6-21. La première est la plus souvent mentionnée. L'Encyclopédie catholique ne retient pas le chapitre 34 de l'Exode comme une variante distincte, peut-être parce que ce fut une réécriture (avec quelques commentaires rédactionnels) de la version brisée par Moïse après avoir vu son peuple danser autour d'un veau d'or, ou quelque chose comme ça. Si  je comprends bien, la version la plus répandue du décalogue parmi les chrétiens au 21e siècle est une version abrégée du chapitre 20 de l'Exode. On peut assurément faire mieux que ça.

 

Notes du traducteur

Remarque sur l'usage typographique retenu : « Par analogie avec les gentilés dérivés de noms propres, on met souvent la majuscule à des noms qui désignent des groupes humains [...].
Pour les noms désignant les membres d'ordres religieux, l'usage n'est pas bien fixé, quoique la minuscule soit préférable. [...]
Les noms désignant les adeptes d'une religion, les partisans d'une doctrine ou d'une personne, prennent la minuscule. »
(Le Bon Usage, de Maurice Grevisse et André Goose ; 14e édition, 2007, éditions De Boeck  & Duculot ; § 99, pages 94 et 95.)

1 - Membre de la Cour Suprême des États-Unis, catholique traditionaliste*, favorable à l'exposition des dix commandements sur les bâtiments publics*.

2 - Journaliste de la chaîne d'information Fox News, généralement considérée comme conservatrice*.

3 - Ce n'est pas Jefferson Davies, président des États confédérés durant la guerre de Sécession, qui a prononcé le discours de Gettysburg* , mais Abraham Lincoln, le 19 novembre 1863, lors de la cérémonie dédiée à la mémoire des soldats de cette bataille particulièrement meurtrière. Doonesbury est une bande dessinée américaine créée par Garry Trudeau, consacrée à la politique.*

4 - « Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l'établissement ou interdise le libre exercice d'une religion [...] ».*

5 - Ce deuxième commandement du judaïsme commence ainsi : « Tu n'auras pas d'autre Dieu que moi [...] ».*

6 - Certaines versions protestantes gardent le terme sabbat, d'autres le remplacent par repos.*

7 - La version officielle du Catéchisme de l'Église catholique reprend ce passage.*

8 - « En fait, étant donné l'omniprésence du « deux poids, deux mesures » selon l'appartenance ou non à l'endogroupe, dans le monde entier et à travers l'histoire, la propension à établir des règles  morales propres à la communauté semble caractéristique de la nature humaine » souligne l'auteur de l'article cité en référence.

9 - « Les avantages [de l'adultère] sont évidents sous l'angle de l'évolution. Pour l'homme, répandre ses gènes augmente la probabilité d'une perpétuation génétique. Pour la femme, c'est la possibilité de recevoir de meilleurs gènes et d'obtenir un statut social plus élevé.
Mais du même point de vue, les risques sont également évidents. Pour l'homme, il peut être extrêmement dangereux d'être surpris par le mari de sa partenaire adultère. Et bien que se faire prendre par sa propre femme n'ait probablement pas de conséquences fatales, il peut en résulter la perte de contact avec ses enfants, sa famille et la perte de sa tranquillité, et le risque d'une vengeance de même nature, diminuant ainsi ses chances de voir sa propre descendance portée par sa compagne. Pour la femme, être surprise par l'épouse de son partenaire adultère expose à  peu de risques physiques, mais se faire prendre par son propre mari peut entraîner - et souvent entraîne effectivement - de graves  violences physiques et parfois la mort. »* 

10 - Genèse, chapitre 12, 19-20 ; 20, 1-18.

11 - Matthieu, chapitre 5, 27-28.

12 - Rappelons que l'interruption volontaire de grossesse, quand elle est autorisée, se pratique avant le stade de viabilité du fœtus.

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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