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La supercherie de Mary Toft

Il est tout à fait prodigieux, si l'on y réfléchit un peu, que jamais, depuis que le genre humain se souvient de lui-même, jamais une femme ayant reçu en l'un de ses ovules un spermatozoïde apporté par un homme n'ait accouché d'un cheval, d'un escargot ou d'une laitue.
René Barjavel, La faim du tigre (folio, p19)

 

Mary Toft, la femme aux lapins de Godalming [Guildford, Godliman], était une domestique âgée de 25 ans qui réussit à convaincre plusieurs médecins, dont le chirurgien du roi d'Angleterre, qu'elle avait donné naissance à des lapins. Elle avait soif d'un peu de gloire et de fortune, ce qu'elle réussit à atteindre, mais son projet insensé lui valut aussi un court séjour en prison dans l'attente des suites d'une accusation pour « odieuse escroquerie et imposture ».*

La supercherie de Mary Toft eut lieu en 1726, pendant le règne du roi George 1er. Mme Toft avait introduit des morceaux de plusieurs lapins à un endroit où aucun lapin ne devrait jamais se trouver, et elle appela le médecin du pays, John Howard. Elle simula l'accouchement et John Howard, étonné, fut convaincu qu'il venait d'assister à un phénomène médical digne d'être rapporté au monde entier.

Par la suite, le roi George envoya son chirurgien, Nathanael St. Andre, et Samuel Molyneux, astronome et secrétaire du prince de Galles, afin d'enquêter. Dans les entretiens qu'elle eut avec eux, elle leur raconta qu'avant sa mésaventure de la naissance des lapins, elle avait eu une forte envie de viande de lapin, qu'elle rêvait souvent de lapins, et qu'elle passait beaucoup de temps à tenter d'en attraper au jardin ; puis elle répéta la variante qu'elle avait imaginée du tour des lapins sortant du chapeau. St. Andre et Molyneux furent si convaincus de l'authenticité des efforts qu'elle faisait qu'ils examinèrent de façon scientifique un morceau d'un des lapins. Un poumon de lapin, plongé dans l'eau, se mit à flotter ; c'est ainsi qu'ils en conclurent - bien que la raison ne soit pas évidente - que Mary ne les avait pas trompés.

Cunicularii, ou les Sages de Godliman en consultation
Willam Hogarth, « Cunicularii, ou les Sages de Godliman en consultation » 1726.
(Mary Toft donnant naissance à des lapins. Avec l'aimable autorisation de OldBaily.org)

La supercherie de Mary Toft ne réclamait pas beaucoup de technique mais demandait un peu d'ingéniosité ; et ce devait être une extrêmement bonne actrice pour réussir cette mystification. Elle a continué a mentir même après son installation à Londres, où un grand nombre de curieux avides de sensations faisaient le siège de son appartement. Elle finit par avouer sa tricherie, ce qui la conduisit en prison. Le 24 décembre 1726, on lit dans une gazette locale (The British Gazetteer) :

La Haute Juridiction Royale ordonne qu'il soit exercé des poursuites, pour le délit infamant de fraude et supercherie, à l'encontre de Mary Toft de Goldamin laquelle a prétendu avoir donné naissance, contrairement aux lois de la nature, à 17 lapins. Elle est détenue à la prison de Bridewell, où personne, sauf la gardienne, n'a le droit d'entrer dans sa cellule pour lui remettre quoi que ce soit ; aucune des multitudes de personnes qui avaient l'habitude d'aller la voir n'est autorisée à l'approcher de trop près, et ceci vaut tout particulièrement pour son mari, qui est minutieusement fouillé quand il vient à la prison.

Cependant, au bout de quatre mois à Bridewell, elle fut relâchée sans avoir été jugée, ce qui remplit de joie le cœur de l'un de ceux qui avaient cru à la naissance des lapins. Ce personnage anonyme écrivit dans un journal en avril 1727 qu'il était sûr de la véracité de l'histoire de Mary Toft parce que les autorités ne l'auraient pas libérée « s'il y avait eu un motif valable de poursuites judiciaires ».

Sauf pour les crédules comme ce partisan de Mary Toft, comment pouvait-on être victime d'une telle supercherie ? Au 18ème siècle, en Angleterre, les personnes expérimentées étaient-elles particulièrement stupides ou incultes ? Personne ne savait-il alors que les êtres humains ne peuvent engendrer que d'autres êtres humains ?

Une explication de l'opinion qu'un être humain puisse donner naissance à des lapins correspond à une autre croyance partagée par de nombreux personnages éminents de cette époque. Le corps médical du 18ème siècle était disposé à croire à la possibilité pour un être humain d'engendrer des lapins parce que cela correspondait à l'idée des impressions maternelles, à savoir que les expériences d'une femme enceinte s'empreignent directement sur l'enfant à naître. Cette théorie était censée expliquer les malformations à la naissance. Par exemple, un enfant était sourd parce que sa mère avait été commotionnée par un bruit violent pendant sa grossesse, ou bien un enfant était aveugle parce que sa mère avait regardé un aveugle durant sa grossesse. Ainsi, le récit de Mary Toft sur ses envies, ses rêves, et ses prouesses au jardin correspondait à la croyance aux impressions maternelles et donnait de la crédibilité à son étrange tentative d'accéder à la notoriété.

Ian Stevenson (1918-2007), un psychiatre qui pensait que la science consiste à rassembler des anecdotes qui soutiennent une hypothèse telle la réincarnation, a réuni 50 histoires à l'appui de la théorie des impressions maternelles. Son compte-rendu a été publié dans le Journal de la Découverte Scientifique.

En 1896, Gould et Pyle écrivirent :

Un autre fait curieux associé à la grossesse est l'apparente répercussion des émotions maternelles sur l'enfant à naître. Tout le monde connaît l'explication populaire des taches de naissance, leur prétendue ressemblance à quelque animal ou à quelque objet regardé par la mère pendant sa grossesse. Cependant, ce sont des faits concrets qui devraient fonder solidement la réalité des impressions maternelles. Vouloir expliquer toute malformation ou toute singularité de l'enfant par quelque incident survenu durant la grossesse est humain, la réalité est souvent déformée, et l'imagination fortement sollicitée pour trouver une explication satisfaisante. C'est le discours traditionnel de nombreux guides de musées que de rattacher la présence d'un quelconque « caprice de la nature » à un événement survenu pendant la grossesse maternelle. Le pauvre « Elephant Man » [Joseph Carey Merrick (1862-1890)] était profondément convaincu que sa malformation était due au fait que sa mère avait été renversée par un éléphant dans un cirque pendant sa grossesse. Dans certains pays, il est interdit d'exposer des « phénomènes » à cause du risque supposé d'impressions maternelles. C'est pour cette raison qu'il fut interdit aux fameux frères siamois [1] de s'exposer pendant leur séjour en France.*

La génétique contemporaine devrait avoir mis un terme à la croyance dans les impressions maternelles et autres superstitions concernant la tératologie, mais le travail du Dr Stevenson montre qu'il y a moyen, si on le veut, de trouver des preuves à l'appui de n'importe quelle hypothèse, quel que puisse être l'édifice de ces preuves.

Crédulité, superstition et fanatisme, par William Hogarth, 1762

Mais personne, au 18ème siècle en Angleterre, n'était aussi facile à duper que Nathanël St. Andre, Samuel Molyneux et le partisan anonyme de Mary Toft cité plus haut. Quelques-uns, comme l'artiste William Hogarth (1697-1764), ont évidemment éprouvé un malin plaisir à railler « la crédulité, la superstition et le fanatisme » de son époque. On ne peut que se demander ce que William Hogarth penserait de l'attirance actuelle envers les médiums qui entendent des bribes de sons venant du paradis ou de ceux dont les visions les amènent à résoudre des crimes dans les émissions de télé-réalité.

 

[1] Il s'agit des frères Chang et Eng Bunker qui effectuèrent une « tournée » européenne au second empire [NdT].

 

Source: Skeptic's Dictionary Retour à l'index

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