Le jour où j'ai acheté un filtre à eau

Joe Schwarcz, Ph.D.

C'était un soir sombre et orageux. Réellement. Quelqu'un cognait à ma porte. Un homme bien habillé s'est présenté et a commencé par me demander une question rhétorique: "Êtes-vous intéressé à la bonne santé?" Pour un moment, j'ai pensé mettre fin à cette rencontre en disant, "Non, j'aimerais plutôt avoir froid, faim et être malade," mais j'ai changé d'idée. Pourquoi ne le pas laisser entrer et me dire ce qu'il veut me dire? Je lui demandé d'entrer.

"Je vois que vous avez un robinet dans la cuisine, " il m'a dit, me montrant rapidement qu'il a un bon pouvoir d'observation. J'ai admis que nous avions, en effet, opté pour une maison qui avait de la plomberie interne, malgré les bénéfices de santé que nous avions pu avoir en transporant des chaudières d'eau du puits durant nos hivers canadiens. "Vous ne buvez sûrement pas cette eau du robinet, oui?" m'a-t-il demandé. Comme si j'avais commis un crime, j'ai répondu que non seulement nous buvons cette eau, mais on la donne aussi à notre chat. Cela semblait lui causer un peu d'inquiétude: "Cette eau contient des produits chimiques, saviez-vous ça?" Je crois qu'il a été un peu surpris que cette déclaration ne m'a pas fait saisir ma gorge; il a alors décidé de procéder avec un peu plus d'artillerie. "Des produits chimiques invisibles," a-t-il précisé. A ce point-là, j'avais une bonne idée où il se dirigeait, mais le temps n'était pas encore mûr pour un sermon pourquoi le mot "chimique" n'était pas un juron.

"Est-ce vous voulez voir ces produits chimiques invisibles?" il demanda. Avant que j'aies une chancr de demander comment on pouvait voir des choses invisibles, il commença à sortir un appareil de sa valise. L'appareil était impressionnant. Il s'agissait d'un appareil électrique avec deux tiges métalliques qui ressemblaient à des électrodes. Il m'a alors demandé un verre d'eau de mon robinet. Il l'a reniflé, et, apparemment convaincu que le liquide était suffisemment toxique, a trempé les deux électrodes dans le verre d'eau. Et puis, en criant "Regardez-bien ça!" il a branché l'appareil à une prise de courant au mur. En dedans de 30 secondes l'eau est devenue brouillée, et dans une minute elle est devenue une mousse jaune. "Vous voyez!" s'écria-t-il, insinuant qu'en passant un courant électrique à travers l'eau il a fait peur aux produits chimiques et les a fait sortir de la solution. Les toxines étaient confortablement dissoutes, il me semble,  jusqu'au moment qu'électrocutées elles se sont enfuits rapidement.

Par la suite vint le coup de grâce. Il a sorti un filtre à eau de son sac et l'a attaché au robinet. Il a alors procédé de soummettre l'eau filtrée à la même procédure qu'il a utilisé pour l'eau "toxique" de mon robinet, mais cette fois les résultats étaient dramatiquement différents. Il n'y avait pas de boue jaune, parce que les produits chimiques invisibles et nocives avaient été éliminées par le "filtre." Bien sûr, les quelques deux centaines de dollars que coûte ce filtre était un petit prix à payer pour que ma famille soit en bonne santé. Mais si je n'étais pas encore convaincu, le vendeur m'a dit, il avait beaucoup de documentation pour appuyer ses déclarations. Il a sorti des coupures de journeaux au sujet des dangers variés qui étaient présents dans mon eau, incluant le témoignage d'experts comment le chlore a été utilisé comme poison durant la première guerre mondiale. Il a encore pigé dans son sac. Je croyais qu'il était pour sortir un masque à gaz -- je me demandais comment il a pu faire face à un robinet d'eau sans protection adéquate au tout début. Mais non, plutôt qu'un masque à gaz, un a sorti une fiole d'ortho-tolidine. Il m'a informé que cette substance révèlerait la présence de chlore dans mon eau en la  rendant jaune. Évidemment, mon eau contenait du chlore.

C'est alors qu'il m'a demandé de mettre mes doigts dans un verre d'eau fraîche de mon robinet et attendre quelques minutes. Il a testé l'eau encore une fois avec l'ortho-tolidine, et cette fois il n'y avait pas la couleur jaune rapporteuse. Le chlore toxique, il a souligné, a été absorbé dans mon organisme. Il m'a dit que le même processus survient à chaque fois que je prends une douche. Pas nécessaire de ne plus prendre de douches, toutefois: l'eau filtrée n'a pas de résidu de chlore, et il avait un filtre qui pourrait être adapté à la tête de la douche. Avec cette démonstration dramatique, ma leçon de toxicologie et de chimie s'est terminée.

Ce n'était pas facile, mais je me suis mordu la langue et réussi à passer à travers. Je n'ai même pas réagi lorsque le vendeur a parlé des "taux croissants de cancer," "des corps surchargés de toxines," et "des scientifiques qui brassent des mélanges chimiques mortels." Je me suis retenu de ne pas souligner que notre longévité augmente chaque année et malgré l'augmentation de certains cancers, d'autres sont en déclin. Je n'ai même pas mentionné que le traitement de l'eau au chlore était probablement le progrès le plus important dans la santé publique. C'était maintenant à mon tour. C'était le temps de donner une petite leçon de chimie.

J'ai commençé en prenant le verre d'eau de mon robinet qui était boueuse et jaune, dans laquelle les produits chimiques méchants n'étaient plus invisibles, et l'a porté à mes lèvres. Avant que le vendeur aie une chance d'arrêter ce qui semblait être une tentative de suicide, j'ai bu tout le contenu du verre. À ce moment-là le pauvre homme avait une face de la même couleur que le liquide que je venais de boire. Il a dû penser que j'étais fou. Mais je savais que je ne prenais aucun risque; j'ai compris ce qui s'est passé. La boue jaune ne venait pas des produits chimiques invisibles qui étaient expulsés de la solution; elle venait d'une des électrodes. L'électrolyse est une procédure faite couramment par laquelle deux électrodes sont immersées dans l'eau et un courant passé entre les deux. Cela cause la séparation de l'oxygène et l'hydrogène de l'eau. Mais si une des électrodes est faite de fer, elle réagit avec l'eau pour former un précipité d'hydroxide de fer jaune -- ou la rouille.

Alors, tout ce que j'ai fait est boire un peu de rouille, une forme de supplément de fer, j'ai expliqué au vendeur incrédule. J'ai décidé de ponctuer ma petite performance en prenant son verre d'eau filtrée, ajoutant queques grains de sel, et la soumettant à un courant électrique. En dedans de secondes une boue jaune s'est formée. Le vendeur était stupéfait. Quelle sorte de magicien étais-je? Il était confus. J'ai expliqué que l'eau est un conducteur d'électricité que lorsqu'elle contient des ions dissous, et son filtre les a enlevé. Alors, pas de boue. Mais quand j'ai ajouté un peu de sel, l'électricité a été transmise à travers l'eau et a permis l'électrode de fer de rouiller. Pour prouver mon point, j'ai remplacé l'électrode de fer par une en aluminium et l'ai invité de torturer l'eau de mon robinet de nouveau avec l'appareil. Puisqu'il n'y avait pas d'électrode de fer, il ne s'est pas produit de boue jaune.

Nous avons par la suite procédé au sujet du chlore. J'ai rempli deux verres d'eau du robinet que j'ai placé sur la table. J'ai introduit deux doigts dans l'un des verres et demandé au vendeur de tenir l'autre verre. Quelques minutes plus tard, nous avons testé les deux pour leur contenu de chlore. Aucun des verres n'en contenait. Je lui explique que le chrlore s'évapore. Il est dans l'air et non pas dans la peau. Je n'étais pas sûr de l'efficacité de mes arguements et démonstrations. Le vendeur a souligné que l'écume jaune était formé dans l'eau du robinet et non pas dans l'eau filtrée, ce qui veut dire que le filtre a fait quelque chose. Je ne pouvais pas disputer ce raisonnement.

Certes, ce n'était pas la première occasion dans laquelle je me suis trouvé écoutant des histoires de chimie et des conclusions étranges. Mettant les gens au courant de la science par des publications, journeaux, radio et la TV tend à des demandes de consultations. Durant les dernières vingt années ou près, un assortiment d'entrepreneurs m'ont rendu visite à la maison ou à mon bureau pour connaître mon opitnion au sujet d'un produit ou de me joindre à leur découverte et entreprise sans "possibilité de faillitte" basées sur une panacée miraculeuse. J'ai tout entendu: cristaux, aimants, pyramides, nombreux suppléments diététiques, des plans bizarres de perte de poids, huiles spéciales, liquides oxygénés, liquides désoxygénés, éliminateurs d'odeurs, producteurs d'odeurs, jus exotiques, bracelets ionisants, concoctions d'herbes médicinales, antioxidants de toute description, tueurs de parasites, verres thérapeutiques, déodorisants des pieds, magnétiseurs d'eau, couvertes qui guérissent, et de sous-vêtements ayant une doublure de charbon de bois qui empêchent les effets de la consommation de fèves.

La plupart du temps, les personnes que j'ai rencontré, et continue à rencontrer, sont de bonne foie et ne sont pas là pour frauder les autres. Mais ils ont tous une vue irréaliste et simpliste de la façon que le monde fonctionne. Ils parlent avec insouciance de sujets comme les "toxines", "les produits chimiques," et le "poison" tout en vénérant malencontreusement les substances "naturelles." La plupart possèdent une vague idée des molécules, des réactions chimiques, et des méthodes de recherche. Ils ont peu d'appréciation du pouvoir du placébo ou de la confusion qui peut être créée par une dépendance indue sur l'évidence anecdotique. Vrai, la science n'a pas toutes les réponses et les scientifiques font des erreurs, mais faisant confiance à la méthode sientifique demeure notre meilleure espoir pour la progrès.

Le plus gros de mon travail tente de dé-mystifier la science -- de fournir quelqu'apperçus scientifiques des complexités de notre univers. J'espère qu'en offrant des explications pour une variété de phénomènes courants, je peux aider les gens à comprendre comment la méthode scientifique fonctionne et, en même temps, établir une base solide pour la pensée critique.

C'est exactement ce que j'avais dans l'idée quand j'ai rencontré le vendeur du filtre à eau. Je pouvais lui montrer où était l'eau, comme on dit parfois, mais je ne pouvais le forcer à la boire! Mes démonstrations et explications ont peut-être eu un effet quelconque, puisque je lui ai offert un café qu'il a bu avec plaisir, malgré avoir été préparé avec l'eau du robinet. C'était à ce moment-là que j'ai décidé que j'avais assez tourmenté le pauvre individu et que je devrais le récompenser pour avoir enduré mon cours sur la chimie. Il est presque tombé de sa chaise quand je lui ai dit que je voulais acheter un filtre. Évidemment, ma décision n'avait rien à faire avec ses démonstrations sans rapports. J'avais déjà pensé m'en acheter un. Ces appareils enlèvent un nombre de substances indésirables qui échappent au traitement municipal -- les trihalomethanes, entre autres. Le chlore sans aucun doute sauve des millions de vie en tuant des bactéries qui peuvent causer des maladies, mais nous payons un petit prix pour son emploi. Le chlore réagit avec des composés organiques dissous produisant des trihalomethanes qui sont carcinogènes. Le charbon de bois activé les éliminent, toutefois, ainsi qu'une variété d'autres polluants. Les normes américaines et les normes canadiennes de la qualité de l'eau précisent de limiter la concentration des trihalométanes à 100 parties par un milliard (ppb). Le risque de boire l'eau du robinet étant minime comparé avec les autres risques dont nous faisons face, le risque est facilement réduit en utilisant (avec un entretien fait adéquatement) un bon filtre. De plus, l'eau a un meilleur goût quand elle ne contient pas de résidu de chlore.

Alors j'ai fait un chèque pour payer le filtre, donné un livre sur la chimie à mon nouvel ami, et avoir espéré qu'il aie obtenu un certain bénéfice de sa visite. Ce soir-là, j'ai pensé, a été sombre et orageux pour lui pour d'autres raisons. Je l'ai surveillé par la fenêtre quand il a quitté en affrontant le mauvais temps comme il se dirigeait vers la maison suivante. Cet homme qui était si inquiet au sujet des produits chimiques dans l'eau de mon robinet s'est arrêté un moment, a sorti son paquet de cigarettes et en a allumé une.

Pour information additionnelle

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Le docteur Schwarcz est directeur du McGill University's Office for Chemistry and Society.

En plus d'enseigner la chimie à l'Université McGill, il est l'hôte d'un programme hebdomadaire au poste de radio CJAD en répondant à des écouteurs sur des questions de chimie, et on peut le lire dans le Montreal Gazette aussi à toutes les semaines sous la rubrique "The Right Chemistry". Il a aussi un programme à la TV au canal Canadian Discovery Channel, intitulé "Joe's Chemistry Set." Cet article a été tiré de la préface de son livre The Genie in the Bottle, une collection de commentaires sur la chimie fascinante de tous les jours.     

Cet article a été revisé le 2 déc. 2001. Traduit et affiché le 8 fév. 2010