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Michel Bellemare - Céréales et professions

Automne 2005

On croit à l'astrologie pour de nombreuses raisons - la justification statistique pure étant relativement rare. Voici un échange de courriels révélateur sur ce thème entre croyant (CC) et sceptique (MB).

CC : Bonjour, vous trouverez sur notre site Web une étude qui nous semble établir l'existence d'un fait astrologique. Nous serions ravis d'avoir votre sentiment. Cette étude peut-elle entrer dans le cadre de votre défi ? Les règles du jeu restent à définir, par exemple contacter la FIDE (Fédération Internationale des échecs). Merci de jeter un œil sur notre travail.

MB : Bonjour, je suis biologiste de formation, et je n'ai pas les compétences pour juger de la valeur statistique de votre étude. J'ai donc transmis votre courriel à des personnes ayant une formation plus adéquate, à l'intérieur de notre association. Je regrette cependant que personne n'ait pensé à faire une étude sur la sorte de céréales mangées au petit déjeuner et le choix de carrière. Qui sait, on pourrait aussi trouver des faits aussi « troublants ». Au plaisir.

CC : Cher Monsieur, votre réponse en forme de boutade pose une vraie question, intéressante : quelles garanties avons-nous que notre étude ne soit pas le résultat d'un choix effectué parmi mille ou dix mille études toutes négatives ? À cela, nous donnerons trois réponses :

  • L'étude du thème astral de 1 800 joueurs d'échecs nécessite un temps considérable. Nous ne disposons pas des moyens de multiplier un tel projet.
  • Le choix d'étudier les joueurs d'échecs résulte de ma situation personnelle : les encyclopédies étaient déjà dans ma bibliothèque. J'ai fait de nombreux tournois et remporté il y a une vingtaine d'années le championnat d'échecs d'Ille-et-Vilaine.
  • Enfin, le choix de l'aspect étudié (les conjonctions et oppositions Mercure-Saturne) ne résulte pas d'un tri arbitraire, mais d'une tradition dûment établie chez les astrologues. Pour ces raisons, je pense sincèrement, Monsieur, que vos arguments pertinents ne s'appliquent pas à notre étude. En vous remerciant d'avoir pris la peine de prendre contact avec nous malgré votre scepticisme (que nous respectons), je vous prie de croire à mes sentiments les meilleurs.

MB : Je vois que vous avez mal interprété le sens de ma boutade. Celle-ci mettait en évidence une faille de raisonnement majeure de tous les adeptes de l'astrologie, qui confondent la simultanéité et le lien de cause à effet entre deux événements, et ainsi surestiment l'efficacité de l'astrologie. Je vais vous faire comprendre mon point par un exemple. Supposons que je me lève chaque matin avec un mal de tête et qu'il disparaît lorsque je me brosse les dents, et ça systématiquement. Il est tentant de croire aux vertus thérapeutiques de mon dentifrice... alors que l'explication est ailleurs. Mon mal de tête peut être causé par une hypoglycémie. En prenant mon petit déjeuner, je rétablis mon taux de sucre, et mon mal de tête disparaît simultanément avec mon exercice d'hygiène buccale. Sans lien de causalité, l'astrologie n'a aucune valeur prédictive... et votre lien entre le choix de carrières et la position de Mercure et Saturne non plus (d'où mon analogie entre le choix de carrières et les céréales matinales). Une farce est plus efficace quand on l'explique.

CC : Cher Monsieur, je ne partage pas votre point de vue : mais là, vous vous en doutiez... Pour reprendre votre exemple, si le mal de tête disparaît systématiquement, il y a une raison. Bien sûr, la nature du dentifrice n'est pas en cause. Dans le cas de notre étude, je trouve intéressant de constater une quasi-absence d'opposition Mercure-Saturne dans le thème astral des joueurs d'échecs. C'est en soit très singulier, vous ne trouvez-vous pas ? L'hypothèse des astrologues n'est sans doute pas la seule possible. Mais franchement, elle me semble la plus rentable... Cela dit, si vous avez une autre explication, je suis preneur. Bien cordialement.

MB : Lorsque l'on se concentre sur la simultanéité sans tenir compte du lien de causalité, nous sommes alors dans l'essence de la « pensée magique » (qui établit des rapports entre des choses qui n'en ont aucun, comme la position des astres et notre vie, les lettres de notre nom et notre personnalité, etc.). De plus, contrairement à la méthode scientifique, la « pensée magique » n'a aucune valeur prédictive pour anticiper les événements. Ainsi, dans mon exemple du dentifrice, qu'arrivera-t-il si j'utilise mon dentifrice « magique » l'après-midi (alors que mon mal de tête n'est pas causé par une hypoglycémie), où si je pars pressé le matin sans me brosser les dents, et que par miracle mon mal de tête disparaît quand même ?

Si l'hypothèse des astrologues vous semble la plus « rentable », c'est l'exemple le plus flagrant du biais de la croyance, dans l'interprétation des résultats d'une étude.

Vous voulez d'autres explications ? Avez-vous songé à regarder du côté de la génétique, le QI des parents, leurs études, le milieu dans lequel vivent les futurs joueurs d'échecs ? De plus, une explication doit expliquer tous les faits, et non seulement ceux qui font notre affaire. Le milieu professionnel des échecs étant très largement masculin, est-ce que la quasi-absence d'opposition Mercure-Saturne dans le thème astral n'influencerait que les hommes ? Si oui, c'est une très mauvaise nouvelle pour l'astrologie, car sa clientèle cible est majoritairement féminine. Si les hommes et les femmes ont le même ciel au-dessus d'eux (et les mêmes influences astrales), ils et elles n'ont pas la même génétique et les mêmes prédispositions génétiques... ce qui donne plus de valeur à mon hypothèse qu'à la vôtre. Si vous voulez invoquer les chances moindres pour les femmes de faire valoir leur intellect (au lieu des prédispositions génétiques), je vous ferai remarquer qu'au Québec, les femmes représentent la clientèle majoritaire dans les facultés universitaires. Elles sont assez brillantes et non brimées pour des études supérieures, mais pas pour les échecs, bizarre, non ? Un autre sujet d'étude pour vous. Au plaisir.

Michel Bellemare

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