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Le souvenir des langues du passé

Que révèlent les analyses linguistiques au sujet des prétentions de la réincarnation? Les gens sous hypnose parlent souvent une langue apprise dans une vie antérieure.

 

Par Sarah G. Thomason
Traduit par Michel Bellemare

 

Imaginez que vous vouliez convaincre les gens de la découverte d'un cas réel de réincarnation. Si vous pouvez prouver que votre sujet parle une langue issue d'une récente vie antérieure, vous aurez évidemment une belle preuve en faveur de la réincarnation - pourvu que, bien sûr, cette langue ne soit pas la langue maternelle du sujet et que vous pouviez aussi démontrer que l'individu n'a pu apprendre cette langue "passée" dans sa vie présente. Le raisonnement peut se faire ainsi: Parler une langue est une habileté qui demande une longue exposition à ce langage. Si une personne a cette aptitude mais n'a pas eu l'exposition dans sa présente vie à cette langue, celle-ci n'a pu s'obtenir que d'une façon paranormale- en l'occurence, par des bribes de mémoire résiduelle d'une vie précédente.

Il y a plusieurs cas relatés de réincarnation (ou d'un phénomène de possession temporaire d'un individu par une autre personnalité) qui proposent la réincarnation comme l'explication de cette faculté de parler une langue étrangère. Le plus impressionnant de ces cas se retrouve dans deux livres écrits par Ian STEVENSON (1974 et 1984), qui est Professeur de Psychiatrie à l'Université de Virginie (Faculté de Médecine). Stevenson a étudié deux sujets parlant anglais de naissance qui, sous hypnose, manifestaient plusieurs personnalités étrangères et semblaient parler- avec beaucoup d'hésitation- d'autres langues, spécialement le suédois et l'allemand, respectivement. Pour établir les compétences linguistiques de ses sujets, Stevenson organisa des sessions où avec des interlocuteurs parlant suédois et allemand de naissance, les interrogeaient sur leurs vies antérieures; dans un second temps, connaissant un peu l'allemand, Stevenson lui-même participa aux interviews.

Le résultat de ces interviews est ce que Stevenson a appelé "responsive xenoglossy"- la capacité de parler un langage, un qui n'est pas appris dans le courant de sa vie, et de le parler d'une façon réceptive, interactive, dans une conversation. Il considérait cette "responsive xenoglossy" comme cruciale dans la démonstration d'un phénomène paranormal- par opposition à ce qu'il appelait "recitative xenoglossy" soit la simple aptitude à réciter quelques mots étrangers appris. La raison, dit-il, est que "quelqu'un peut acquérir cette dextérité du langage interactif seulement par l'usage et non en surprenant une conversation" (1984, p. 160). Pour acquérir l'habileté de converser dans une langue étrangère, il vous faut de la pratique; et si le sujet nie frauduleusement cette pratique, alors il est toujours possible par un examen minutieux de mettre à jour l'imposture.

On doit noter ici que Stevenson a mis beaucoup d'énergie à rechercher la fraude, de même que le recours inconscient des sujets à des expériences passées et oubliés de ces langues étrangères. Pour sa personnalité "allemande", Gretchen en l'occurence, il enquêta sur les possibilités normales d'apprentissage de l'allemand par le sujet. Il a visité la ville où elle avait grandie, questionné ses relations et ses vieilles connaissances, et établi (entre autres) que les écoles qu'elle avait fréquentées n'offraient aucun cours d'allemand à l'époque. Le respect de Stevenson dans l'utilisation d'une méthodologie adéquate est exemplaire, il n'y a aucune évidence, ici ou ailleurs, qu'il a essayé de tricher quiconque; peut-être que que la démonstration la plus adéquate de sa sincérité est l'inclusion dans son livre des transcriptions partielles des séances dans lesquelles ses sujets démontraient de la "responsive xenoglossy", afin qu'un chercheur indépendant puisse vérifier ses données. Il n'y a non plus aucune évidence que les sujets ont consciemment chercher à berner quiconque.

Cependant, en dépit des efforts de Stevenson pour fournir une véritable preuve à ses prétentions parnormales, sa preuve linguistique n'est pas du tout convaincante pour un linguiste professionnel. Il y a deux principaux problèmes avec celle-ci. Premièrement, sa notion de "responsive xenoglossy" pour déterminer l'habileté linguistique d'une personne, est une faille majeure dans ses critères méthodologiques. Et deuxièment, la plupart des explications qu'il avance pour justifier les insuffisances manifestes de ses sujets suédois et allemand place carrément son explication paranormale au niveau des pseudo-sciences: Finalement, les explications de Stevenson pour les lacunes linguistiques rendent son hypothèse impossible à vérifier, et vide de tout contenu. En utilisant son cas "allemand", je discuterai de chacun de ces problèmes ultérieurement. Alors après avoir démontré que la méthode de Stevenson ne fonctionne pas, j'esquisserai une méthode qui devrait être utilisée pour définir les habiletés linguistiques d'une personne, et ce quelle que soit la langue.

Premièrement, l'idée que vous ne pouvez converser dans une langue inconnue ou que vous n'avez pas pratiquée depuis longtemps est acceptable. D'autant plus si vous considérez une conversation normale et ordinaire; n'importe qui ayant étudié le Français à l'école pendant une couple d'années et qui se retrouve en visite en France quelques années plus tard, remarquera la difficulté de converser en Français avec ce bagage minimal. Il peut être alors difficile de demander l'emplacement de la cathédrale la plus près, et encore plus difficile de comprendre la réponse, plus difficile que de saisir un simple geste pointant l'endroit désiré. Pas étonnant alors d'être d'accord avec l'explication paranormale de Stevenson, pour expliquer le fait que ses sujets peuvent converser dans des langues étrangères, sans les avoir apprises.

Sauf que, comme Stevenson lui-même l'a admis, ses sujets étaient loin d'une conversation normale. Il plaida que leur comportement linguistique était assez près d'une conversation normale pour nécessiter une explication paranormale (si l'on fait exception de la fraude). Je- et je crois que n'importe quel autre linguiste analysant ses données- soutiens que ses sujets ne montrent aucun signe, d'aucune exposition importante à l'allemand ou au suédois dans n'importe quelle vie. La question, bien sûr, réside autour de la différence comportementale entre les sujets de Stevenson et d'autres sujets ayant acquis normalement (et non d'une façon paranormale) leur aptitude linguistique.

Que signifie connaître une langue? Premièrement, parler sa langue maternelle signifie avoir un vocabulaire de plusieurs milliers de mots- certainement au-dessus de 10 000 mots et probablement beaucoup plus. Ceci est vrai peu importe la scolarisation. Deuxièment, parler sa langue sous-entend connaître les règles grammaticales- pas nécessairement et pas seulement les règles apprises à l'école, mais les règles qui rendent le locuteur capable de produire un lien, un ordre entre ses mots pour qu'ils soient compréhensibles. Par exemple, n'importe qui parlant anglais sait qu'une phrase comme "Willy ne mange pas de sauce au raifort" est parfaitement correcte, alors que "Pas Willy sauce au raifort mange" ne l'est pas- Cette dernière phrase ne suit pas les règles de la grammaire anglaise, quelle que soit le dialecte utilisé. Tous les enfants nés dans une contrée où l'on parle anglais maîtrisent des règles grammaticales extrêmement complexes, de même qu'un vocabulaire appréciable, et ce avant l'âge de quatre ans.

Que faisaient les sujets de Stevenson comparé à cette situation normale? Le sujet "allemand" Gretchen maîtrisait 120 mots pendant ses sessions avec son hypnotiseur (son mari qui ne parlait pas allemand). Elle n'utilisa que quelques mots de plus, ultérieurement dans les sessions avec des personnes parlant allemand. Un certain nombre de ces mots allemands étaient des mots pratiquement identiques aux mots anglais, ex: braun qui est identique dans sa signification et très près dans sa prononciation du mot correspondant anglais "brown"; ou des mots similaires aux mots anglais comme blau le mot qu'elle utilisait pour "blue" (mais où elle n'employait pas la bonne prononciation allemande de ce mot, qui rime plutôt avec le mot anglais "cow").

Puisque Gretchen répondait habituellement aux questions par un mot ou deux au lieu de phrases complètes, son vocabulaire minimal ne comprenait pas les nombreux mots nécessaires à la grammaire, mais vide du point de vue sémantique comme les verbes auxiliaires; et les réponses qu'elle donnait aux questions démontrait qu'elle ne comprenait pas non plus ces mots inutilisés. Dans les faits, elle ne semblait connaître (parler et comprendre) qu'un petit nombre de mots.

Bien, alors comment Gretchen s'y prenait-elle pour converser? La réponse est qu'elle ne conversait pas, du moins pas dans le sens normal du terme. Dans les transcriptions partielles fournies par Stevenson, la participation spontanée de Gretchen se bornait à répéter toujours les mêmes propos, au sujet du danger qu'elle courait si que les gens l'écoutaient. (Ces peurs apparemment, étaient reliées aux persécutions religieuses en rapport avec Martin Luther, et la propre analyse de Stevenson nous montre que ces craintes étaient irréalistes et anachroniques.) Autrement, elle ne répondait que très brièvement aux questions des gens. Souvent ses réponses n'étaient que la répétition de la question, ou de ce que l'intervieweur venait de dire.

Sur les 172 autres réponses de Gretchen, 42 répondaient à des questions de type oui ou non (parfois posées en allemand, parfois en anglais). J'entends par "question de type oui ou non" une question qui ne demande qu'une réponse par oui ou par non, uniquement. Mais ce type de question n'a pas beaucoup de valeur dans l'évaluation de la connaissance d'une langue, en effet, toutes les fois qu'elle répondait "ja" pour oui ou "nein" pour non, elle avait 50 % des chances de miser juste. Comme beaucoup de ces questions concernaient sa "vie passée" et que personne d'autre "de cette vie" en connaît les détails, il n'y a aucun moyen objectif de savoir si elle répondait correctement à ces questions. De plus, elle pouvait répondre par oui ou non à une de ces question, même si elle n'en avait pas saisi la signification- en effet le modèle d'intonation d'une question "de type oui ou non" en allemand est similaire à l'anglais, ceci signifie que le modèle d'intonation pour ce type de questions, est différent de celui d'autres types de questions demandant une réponse plus élaborée: Habituellement (mais pas toujours) il y a une légère élévation dans le ton à la fin d'une question de type oui ou non, mais pas à la fin des autres phrases. Vous pouvez le vérifier en disant à voix haute les questions suivantes: "Avez-vous faim?" et "Que désirez-vous manger?" et en comparant les modèles d'intonation. C'est aussi le cas pour l'allemand. Aussi, par exemple, quand l'intervieweur demandait à Gretchen si elle avait une poupée, sa question était: Saq mir was von deinen Puppen.....Hast du eine? (Parlez moi de votre poupée......En aviez-vous une?) Gretchen pouvait reconnaître le pic d'intonation sur le eine?, et répondre prudemment nein, sans avoir rien compris du sens de la question.

Je pense que nous avons démontré que toutes les réponses de Gretchen à des questions de "type oui ou non", ne prouvent absolument rien, sauf si elle répondait autre chose qu'un simple oui ou non à ces questions. Il nous reste donc à analyser les autres questions qui demandaient une réponse plus élaborée: 102 de celles-ci ont été posées en allemand, et 28 en anglais.Gretchen elle-même ne parlait qu'allemand, mais curieusement ses réponses étaient beaucoup plus adéquates lorsqu'elle répondait à une question posée en anglais plutôt qu'en allemand. Quand les questions étaient posé en anglais, elle a donné 22 réponses appropriées, contre 2 inadéquates et quatre équivoques. Par opposition, et par très forte opposition avec l'analyse de Stevenson, pour les question posées en allemand, je n'ai compter que 28 réponses appropriées, contre 45 franchement inadéquates et 29 fois où elle a éludé la question avec des "je ne comprends pas" ou des "je ne sais pas". Ce n'est pas un résultat très sastisfaisant, surtout si on élimine les quelques réponses appropriées qui étaient des répétitions.

Maintenant voyons quelques unes des réponses que je considère inadéquates et que Stevenson trouvait adéquates, parce qu'il comptait dans ses réponses justes, selon ses termes "les associations avec une question précédente, sans être une réponse directe à la question posée." Voici un exemple typique. Le thème de la discussion est la nourriture, et plus spécialement ce que mange Gretchen aux différents moments de la journée. L'intervieweur parlant allemand lui demande: Was gibt es nach dem Schlafen? (Qu'est-ce qu'il y a après avoir dormi? i.e. Que mangez-vous pour déjeuner?) Gretchen lui répond: Schlafen....Bettzimmer (Dormir....chambre à coucher). En clair, Gretchen n'a pas compris la question, qui pourtant ne comportait que des mots usuels en allemand, le seul mot qu'elle a saisi est Schlafen (dormir) et elle a tenté sa chance en croyant que la question était où elle dormait, un mauvais choix- et un mauvais choix de mot aussi: son mot Bettzimmer est un mot construit de deux mots allemands Bett (bed ou lit) et Zimmer (room ou chambre) selon le modèle du mot anglais "bedroom"; mais le mot allemand est Schlafzimmer, littéralement "sleep room" (chambre pour dormir).

Ceci est typique des performances linguistiques de Gretchen. Elle connaissait quelques mots d'allemand- une infime portion de ce que devrait connaître un adolescent dont c'est la langue maternelle. (Elle était supposée avoir quatorze ans.) Elle a occasionnellement produit des phrases grammaticalement correctes, mais en général elle n'arrivait pas à faire des phrases, même d'une construction grammaticale très simple. Quand elle ne comprenait pas une phrase, et ceci se produisait fréquemment, alors elle prenait une chance, et quelques fois elle misait juste- les sujets de ces entrevues étaient très limités, aussi quelques choix justes n'étaient pas surprenants- mais le plus souvent, elle se trompait ou répondait "Je ne comprends pas".

La question est la suivante: Avons-nous besoin d'une explication paranormale au fait qu'elle connaissait quelques mots d'allemand? Bien sûr que non, les recherches de Stevenson sur son passé ont laissé de côté quelques occasions, parmi les nombreuses pouvant se présenter, où elle aurait pu être exposé à l'allemand- Des films de la Seconde Guerre Mondiale, un coup d'oeil sur un livre allemand- et tout démontre que cela s'est produit. Il y a un fait, qui nous démontre que son expérience provenait de l'allemand écrit et non de l'allemand parlé. Sa prononciation ne pouvait provenir que d'un anglais lisant un texte allemand, et non d'un allemand parlant sa propre langue. La personnalité de Gretchen ne pouvait expliquer ce rapport avec l'allemand écrit puisque Gretchen, supposément, ne savait ni lire, ni écrire. Le niveau de "responsive xenoglossy" est tellement bas que l'explication de Stevenson nécessitant une pratique est complètement anéantie. Au mieux, elle parlait aussi bien allemand qu'une personne l'ayant étudié à l'école pendant un an, mais il y a de cela vingt ans.

D'un autre côté, Stevenson avait certainement besoin de quelques excuses pour expliquer les lacunes linguistiques de Gretchen, même en tenant compte de sa "générosité" dans la correction des questions. Il a fait plusieurs suggestions pour expliquer ce manque de connaissance dans sa langue maternelle. Une de celles-ci était la suivante: le phénomène Gretchen n'était qu'une manifestation partielle d'une entité étrangère dans le sujet, et que cette portion d'entité n'incluait pas la connaissance des langues. Que pouvons-nous répondre à cela, à part que ce concept ne se prête pas à une analyse scientifique.

Une autre proposition de Stevenson pour expliquer son apprentissage inadéquat de l'allemand était la suivante: bien que son père était un fonctionnaire local, "avec une éducation dans la moyenne et parlant un excellent allemand", Gretchen elle-même (selon l'hypothèse de Stevenson) "était une enfant illégitime et négligée qui a passé la majeure partie de son temps dans la cuisine avec une servante"; et comme cette servante n'avait pas une très bonne éducation, Gretchen n'a eu qu'un pauvre apprentissage de l'allemand (1984 p. 46).

Ici Stevenson trahit sa profonde ignorance du langage. Le niveau d'éducation n'a rien à voir avec l'aisance. Même si le père de Gretchen était éduqué et parlait un allemand conforme à la norme et Gretchen elle-même parlait un dialecte allemand sous la norme -incidemment, ce ne sont que des conjectures élaborées par Stevenson sur les états de Gretchen souvent fragmentaires et inconsistants- leurs dialectes allemands respectifs n'auraient différé que par un petit nombre de particularités linguistiques, la grande majorité de ces caractéristiques auraient été identiques et dans tous les cas, ces deux personnes auraient construit leurs phrases avec la même cohésion. Si Stevenson pense pouvoir expliquer les différences entre le langage de Gretchen et l'allemand par une hypothèse (qui au surplus ne repose sur aucun fait démontré), il ne peut pas expliqer l'absence presque totale de grammaire et le pauvre vocabulaire de Gretchen.

La meilleure tentative d'explication de Stevenson est aussi celle qu'il préférait. Peut-être, dit-il, "que les imperfections grammaticales et autres (dans le langage de Gretchen) sont dûes à la grande difficulté de la communication médiumnique" (1984 p. 69). Précisément, l'incarnation de la personnalité primitive devait parler par un médium dont la langue maternelle était l'anglais, et ceci expliquait (dit-il) tous les problèmes inhérents à une langue seconde apprise par un adulte: Le médium parlant anglais ne peut opéré correctement une langue étrangère dû à ses habitudes anglophones solidement enracinées, alors les choses se passaient mal - exactement comme votre prononciation et votre grammaire eronnées si vous deviez essayer de parler allemand avec seulement un an d'études plus ou moins sérieuses. Cependant, le cas qu'il décrit, s'il doit être considéré comme un authentique phénomène paranormal, ne doit pas ressembler à un banal apprentissage d'une langue seconde par un adulte; il doit plutôt s'apparenter au cas d'un adulte qui essaie de parler une langue, qu'il ou elle a apprise dans sa plus tendre enfance, il y a trente ans ou plus. Dans ces deux cas, la prononciation peut être altérée chez un sujet anglais; mais, comme il a été mentionné précédemment, plusieurs des erreurs de prononciation de Gretchen résultaient clairement d'une mauvaise interprétation anglophone de l'allemand ordinaire, plutôt que du système phonétique de l'anglais en soi. Dans une langue maternelle qui n'est pas employée depuis longtemps, la grammaire peut être altérée par la langue en usage ultérieurement, mais beaucoup de règles grammaticales de base de la langue d'origine du locuteur demeurent intactes.

Le plus important, dans tous les cas de langues apprises et oubliées, la connaissance passive du langage - l'aptitude à comprendre une langue - est considérablement supérieure à la connaissance active de la langue, soit la capacité de parler cette langue apprise puis oubliée. Significativement, l'allemand de Gretchen ne cadrait pas du tout avec ce modèle bien établi. Elle ne comprenait pas plus l'allemand qu'elle ne le parlait: il n'y avait pas de différence notable entre sa connaissance passive et sa connaissance active de la langue. Dans les deux cas, pour parler comme pour comprendre, sa connaissance du langage était limitée à quelques mots, en fait très peu de mots. Ainsi, cette dernière proposition de Stevenson n'a pas réussi à expliquer les lacunes linguistiques de Gretchen, tout au plus elle peut possiblement expliquer quelques uns - et seulement quelques uns - de ses problèmes dans la production de mots allemands.

Tout ceci signifie que la notion de "responsive xenoglossy" de Stevenson n'est pas un bon test pour évaluer la connaissance linguistique d'un sujet, parce qu'elle laisse une trop grande place à la subjectivité pour juger de la réussite des questions-réponses de l'entrevue. La méthode échoue aussi pour d'autres raisons, tel que le parti pris de l'enquêteur dans l'évaluation des résultats de l'entrevue - c'est-à-dire, dans le décompte des réponses justes et des réponses erronées. (En d'autres mots, vous obtenez un effet de l'expérimentateur sur l'évaluation des réponses, ceci dit mon jugement sceptique ne met pas en cause la bonne foi de Stevenson, telle qu'elle a été démontrée dans la retranscription de ces entrevues.) Aussi si vous désirez un bon test pour évaluer la connaissance d'une langue par un sujet, vous devez trouver une méthode qui exclut la chance et l'effet de l'expérimentateur.

Tout est là. C'est très simple. Premièrement, prenez une liste de mots du vocabulaire de base (il y a des listes standard que les linguistes utilisent dans leur travaux de routine sur des langues sans description préalable) - 100 ou 200 mots du genre que toutes les langues possèdent, i.e., des mots comme "mère", "père", "lune", "eau", "marcher", "dormir", et ainsi de suite. Hypnotisez votre sujet jusqu'à ce qu'elle manifeste sa putative dernière incarnation, et demandez lui de traduire cette liste de mots dans la langue de son incarnation. Aussi obtenez la traduction des paradigmes - i.e., "je marche", "tu marches", "ils marchent", "tu marchais", etc.; "je marcherai", "tu marcheras", etc.; "je suis en train de marcher", etc.; et la traduction de phrases simples - i.e., "mon chien mange du pain", "ton chien ne mange pas du pain", "mon chien mange-t-il du pain?" et ainsi de suite. Alors attendez un mois ou plus. Hypnoptisez le sujet à nouveau et demandez lui de traduire encore les mêmes mots - sans, bien sûr, lui donner la possibilité de récapituler ce qu'elle avait dit à la première session. (De fait, le sujet ne devrait même pas savoir qu'il y aura une deuxième session). Si le sujet connaît le langage dont il est question, ses traductions devrait se faire en vrai allemand, ou en vrai suédois, ou quelle que soit la langue. De plus, même si elle peut montrer quelques variations (après tout, nous pouvons traduire le même mot anglais par plusieurs mots étrangers), les traductions devraient être pratiquement identiques lors des deux sessions.

Deuxièmement, contrôlez la compréhension du langage par le sujet - et rappelez-vous, si vous devez expliquer certaines lacunes, que même pendant la durée d'une vie, la compréhension d'une langue devrait être préservée davantage que la capacité de la parler. Lisez au sujet une courte histoire dans cette langue, assurez-vous que le texte ne contient que des constructions grammaticales simples. Alors questionnez le sujet sur cette histoire - ce peut être soit des questions par oui ou par non, en autant que vous connaissez la réponse, soit des questions à développement, mais les questions à développement sont préférable.

Si le sujet rate ces tests, elle ne connaît pas ce langage. Ce n'est, bien évidemment, pas une preuve qu'elle n'est pas une réincarnation ou un cas de possession temporaire; mais au moins vous ne pouvez pas utiliser ces données linguistiques pour appuyer une telle prétention.

En post-scriptum, je devrais ajouter que j'ai utilisé les première étapes de cette méthode pour analyser les prétentions d'un autre hypnotiseur convaincu d'être en présence de sujets parlant, sous hypnose, une langue apprise dans une autre vie. (Les dernières étapes de cette méthode se sont avérées inutiles puisque les premières étapes n'ont pas donné de résultats concluants; voir Thomason 1984 pour la description de ces cas.) L'hypnotiseur questionnant les "personnalités étrangères" utilisa une liste de mots que je lui avais expédiée, et m'envoya les enregistrements de ses interviews pour analyses. Comme dans les études de cas de Stevenson, tous les participants - hypnotiseur comme hypnotisés - semblaient ne pas avoir d'intentions malveillantes. Et aussi, comme dans les cas de Stevenson, aucun des sujets ne semblaient avoir finalement de connaissances sur ces langues étrangères. Contrairement aux données de Stevenson, les données sur lesquelles j'ai travaillé démontrent avec assez de justesse l'absurdité de l'hypothèse de l'hypnotiseur soit: que ses trois sujets parlaient le Bulgare du XIXè siècle, le Gaélique du XIVè siècle, ou l'Apache du XIXè siècle, respectivement. L'analyse démontra que les sujets ne connaissaient pas le vocabulaire de base de leur putative langue maternelle précédente; en plus, et c'est peut-être ce qui est le plus significatif, elle démontra que les mots dans leur langue "d'une vie précédente" étaient si incohérents qu'il n'auraient pu être les composantes d'aucun langage naturel humain.

Les performances linguistiques de ces trois sujets hypnotisés, aussi bien que celles des sujets de Stevenson, en dépit des incertitudes dues à la méthodologie déficiente de Stevenson, démontrent toute le même fait: Si vous voulez parler une langue étrangère, vous devez l'apprendre par le biais d'une exposition systématique aux mots et aux structures durant toute votre vie.

 

Références

Samarin, William J. 1972. Tongues of Men and Angels: The Religious Language of Pentecostalism. New York: Macmillan.
Stevenson, Ian. 1974. Xenoglossy: A Review and Report of a case. Charlottesville: University Press of Virginia.
Stevenson, Ian. 1984. Unlearned Language: New Studies in Xenoglossy.
Charlottesville: University Press of Virginia.
Thomason, Sarah G. 1984. Do you remember your previous life's language in your present incarnation? American-Speech, 59:340-350.


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