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L'argumentation tendancieuse des créationnistes de l'ASCQ (1ère partie de 3)

Cette série d'articles sur le Créationnisme par Claude Laforest, membre des Sceptiques du Québec, donne suite à une conférence tenue le 13 mars 2006 sous le thème « Scientificité de l'évolutionnisme et du créationnisme », opposant les conceptions évolutionnistes de Cyrille Barrette, professeur de biologie à l'Université Laval, aux thèses créationnistes de Laurence Tisdall, porte-parole de L'Association de Science Créationniste du Québec (ASCQ).

 

Si vous avez assisté au débat du 13 mars 2006 chez les Sceptiques du Québec, je ne serais pas surpris d'apprendre que vous en êtes sorti avec certaines confusions en tête, comme moi, malgré mon adhésion à la théorie de l'Évolution. En effet, le porte-parole de l'ASCQ a utilisé ce soir-là une série d'arguments qui nécessitaient des connaissances scientifiques pointues des auditeurs présents. Alors que Cyrille Barrette, biologiste darwinien, n'a essentiellement parlé que d'Évolution, monsieur Tisdall nous a fait surfer sur des arguments lancés en rafale, aucun n'étant ensuite approfondi, faute de temps : le registre fossile, la stabilité des espèces, l'ensemble minimal des gènes nécessaires à la vie, la complexité irréductible, la scientificité, la prédictibilité, la dégradation du champ magnétique, ouf! Et vous et moi pouvons être rapidement dépassés quand il y a trop de concepts scientifiques à assimiler en si peu de temps. Après la conférence, j'ai obtenu de monsieur Tisdall le fichier de sa présentation pour approfondir ma compréhension du sujet (je l'en remercie d'ailleurs), j'ai également obtenu la copie audio de la conférence du 13 mars pour analyser ses explications et réponses aux questions de l'assistance, ainsi que les DVD de l'ASCQ reliés au thème du débat.

Dans ces articles, je vais donc vous présenter les techniques de persuasion utilisées par les créationnistes dans le débat, leurs arguments « scientifiques », et les raisons qui semblent les amener à adopter ces comportements. Puisque les partisans du Créationnisme vont continuer à donner des conférences sur ce thème, j'ai cru qu'il serait bon de vous fournir quelques explications sur ces trois sujets, qui sait, peut-être pourrez-vous les utiliser lors de la prochaine conférence de l'ASCQ sur l'Évolution?

Comment débattre avec un évolutionniste et ne jamais perdre.

Voilà un des thèmes favoris du porte-parole de l'ASCQ qui donne des conférences aux partisans du Créationnisme sur ce sujet et distribue un DVD où il explique les arguments à exploiter dans un débat avec un évolutionniste. Les interventions de Laurence Tisdall lors de ce débat sont fidèles au contenu du DVD mais, devant un auditoire non gagné au Créationnisme, elles sont livrées avec certaines techniques de persuasion que nous aurions intérêt à discerner lors de prochaines rencontres sur le sujet, s'il y a lieu.

Voici donc quelques-uns des arguments avancés par monsieur Tisdall (en gras). Mes commentaires et explications sont inspirés principalement par le Petit cours d'autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon, un livre riche en enseignements sur l'identification des techniques de raisonnement non valable avec l'intention de tromper un auditoire.

  • « L'Évolution n'est qu'une théorie », « Le Créationnisme est une autre explication scientifique ». Ici, Tisdall utilise le mot théorie comme synonyme d'hypothèse non vérifiée, non encore acceptée. Il jette la confusion dans notre compréhension de son discours pour nous faire hésiter. Pourtant, une théorie scientifique c'est beaucoup plus qu'une simple hypothèse scientifique. Pour devenir une théorie scientifique, une hypothèse doit être soutenue par des observations directes, des tests en laboratoires, des calculs ; elle doit ensuite être soumise aux critiques de la communauté scientifique, puis vérifiée par des sources indépendantes - ce qui est le cas pour la théorie de l'Évolution. Les créationnistes jouent clairement sur l'ambiguïté de la signification populaire (hypothèse) et du sens scientifique donné au mot « théorie » pour abuser de notre méconnaissance de ces questions, et ils le font consciemment.

    D'un autre côté, plusieurs éléments de leur « science » s'accordent pourtant avec des critères bien connus des pseudosciences, dont voici quelques caractéristiques, d'après Mario Bunge, cité par Normand Baillargeon dans son livre Petit cours d'autodéfense intellectuelle :

    1. un champ de recherche pseudo-scientifique est composé par une pseudo-communauté de chercheurs, laquelle est un groupe de croyants plutôt qu'une association de chercheurs créatifs et critiques ;

    2. le domaine de recherches comprend des entités, des propriétés ou des évènements irréels ou à tout le moins non démonstrativement réels ;

    3. son arrière-plan spécifique (disciplinaire) est inexistant ou minuscule : les pseudo-scientifiques n'apprennent rien ou très peu de choses de la science et n'apportent rien à la science en retour.

    Les porte-parole de l'ASCQ ne découvrent d'ailleurs que des confirmations de leurs idées dans toute expérience ; jamais rien ne semble mettre en doute leurs théories. Personne d'autre qu'eux-mêmes ne prétend que cette croyance constitue une science, ils ne publient d'ailleurs pas d'articles sur ce sujet dans des revues scientifiques reconnues avec comité de lecture, c'est la technique de l'autoproclamation!

    Les tentatives de l'ASCQ de présenter l'Évolution comme étant seulement une « théorie » (dans le sens d'hypothèse parmi d'autres) ne visent qu'à diminuer sa valeur afin de promouvoir le « Dessein Intelligent » comme étant une « science alternative » qui devrait être enseignée dans nos classes. 

  • « Les évolutionnistes croient à l'Évolution comme à une religion », dit Tisdall. Le mot « croire » a plus d'une signification : il est parfois utilisé dans le sens de « tenir pour vrai, car démontré au-delà de tout doute raisonnable », et à d'autres occasions il est utilisé dans le sens de « tenir pour vrai sans preuves suffisantes ou pour des raisons idéologiques ». Et le porte-parole de l'ASCQ exploite tristement la confusion entre ces deux définitions. Quand je dis que je crois à la théorie de l'Évolution, je signale mon adhésion à cette théorie après avoir évalué la qualité des arguments pour ou contre cette thèse, je ne proclame pas ma foi aveugle dans une croyance. Les partisans de l'Évolution sont ainsi associés à la notion de foi aveugle à laquelle ils résistent pourtant dans leurs principes et leurs actions. Pendant ce temps, Tisdall se déclare partisan d'une lecture littérale de la Bible et prétend que le créationnisme est une science, voilà plutôt la réelle définition de la foi aveugle !

     

  • « La complexité des organismes vivants indique clairement qu'ils ont été créés par un créateur », « Quand je vois un livre, il y a un auteur, quand je vois un programme, il y a un programmeur ». Quoi de plus simple et efficace que de substituer dans notre cerveau un créateur (fabricant) par le Créateur (un dieu) pour entretenir la confusion. Si j'applique cette logique, je devrais conclure que, puisque des objets matériels ont été fabriqués par des créateurs, la matière vivante devrait également relever d'un dieu Créateur. Dans son argumentation, Tisdall associe à un créateur (dans le sens de fabricant) les objets de fabrication humaine : « papier et encre ont besoin d'un journaliste..., les peintures de DaVinci viennent d'une intelligence..., Ford crée des autos à quatre roues parce que ça fonctionne bien..., on est capable de fabriquer des fourchettes, elles ne peuvent pas apparaître graduellement », objets qui demandent un assemblage de matières et de composants plus petits. Ce concept de fabrication ne s'applique pas vraiment à des processus biologiques qui se transforment en passant par des stages de plus en plus complexes s'étalant sur des millions d'années. Pour admettre l'hypothèse d'un Créateur, il faut soit mettre de côté ou rejeter la science. J'échange facilement avec des gens qui sont sincères dans leurs croyances, mais je suis en droit de poser des questions lorsque des arguments douteux sont utilisés pour remettre en question la valeur de sciences reconnues. L'appel au surnaturel pour expliquer des phénomènes ne les rend pas plus intelligibles, au contraire, il freine ma curiosité et ma logique. Par contre, la démarche scientifique me donne des explicatios que je peux évaluer, et des hypothèses et théories qui peuvent être réfutées. Dans les faits, Laurence Tisdall utilise la formule du « créateur - Créateur » comme substitut à l'expression « Dessein Intelligent »; cette dernière ayant d'ailleurs été rabrouée, comme reposant sur une idéologie religieuse, lors du procès de Dover en Pennsylvanie plus tôt cette année.

    Dans les trois exemples précédents, des mots comportant plusieurs sens ont été utilisés pour dérouter les auditeurs par une confusion des termes, c'est ce que Normand Baillargeon appelle des « malentendus ».  

  • « Je suis un scientifique », « Moi aussi je peux publier des travaux ». Ici, je ne mets pas en doute la valeur de la formation scientifique de monsieur Tisdall, mais les arguments qu'il avance pour justifier le créationnisme le placent en conflit d'intérêt idéologique, car il se dit « fondamentaliste chrétien, partisan de la lecture littérale de la Bible ». Il ne présente d'ailleurs que le strict minimum d'arguments nécessaires pour vendre ses thèses, et ces mêmes arguments sont fortement biaisés et sans fondements empiriques. Lors du débat, aucune preuve ne nous a été présentée contre la théorie de l'Évolution, qui relevait d'une démarche scientifique sérieuse et qui soit basée sur des protocoles d'expérimentation rigoureux. On doit d'abord prouver ce qu'on avance avec des faits vérifiables par tous pour mériter le titre de scientifique compétent dans un domaine particulier !

     

  • « Tout ce qui est observable l'est par nos cinq sens, en dehors de nos cinq sens ce n'est pas de la science, c'est des croyances », « Je ne suis pas là pour identifier comment le Créateur a créé, mais pour identifier ce qu'il a créé scientifiquement, et ce qu'on peut en conclure d'après ce qu'on voit », rapporte Tisdall. C'est vrai que la science repose sur ce qu'on peut observer, mais il faut préciser que l'observation humaine peut être grandement améliorée par des instruments scientifiques. Il faut aussi ajouter que des inductions logiques, tirées d'observations, constituent également des preuves solides si elles sont cohérentes entre elles et avec des théories scientifiques déjà établies. La datation radiométrique, basée sur des proportions d'atomes instables qu'on ne peut mesurer qu'avec des instruments, peut constituer une preuve convaincante de l'âge d'une roche. Big Bang, atomes, ADN, exoplanètes, vitesse de la lumière, distance des étoiles et galaxies, ondes radio, voilà d'autres exemples de phénomènes qu'on ne peut observer directement qu'avec des appareils sophistiqués. De plus, l'accumulation des fossiles peut servir de preuve incontournable de l'évolution des espèces - si on constate, par exemple, que leurs caractéristiques anatomiques varient de façon graduelle à mesure que nous les observons dans des couches géologiques de moins en moins profondes, donc plus récentes. Les créationnistes de l'ASCQ ont visiblement besoin de cette prémisse des « cinq sens » pour s'attaquer à tout un ensemble de sciences dont les phénomènes ne peuvent être observés que par des appareils de datation, des microscopes électroniques et des télescopes géants.  

    De son côté, Julien Perreault de l'ASCQ, s'attaque à la constante de Hubble qui permet de calculer la distance qui nous sépare d'une galaxie en années lumières : « Quand on regarde dans le ciel, tout ce qu'on voit c'est un point, puis un autre point. Il n'y a rien qui nous dit qu'un point est plus loin que l'autre. Pourtant, c'est l'interprétation que Hubble a faite... Moi je trouve çà un peu ridicule et orgueilleux de dire qu'on puisse être capable de calculer les distances comme çà, parce qu'il n'y aucun moyen de calibrer notre méthode de calcul. Personne n'a pu aller sur place avec sa petite machine à voyager dans le temps et calculer le nombre de kilomètres qu'il parcourt pour arriver là. Personne a pu valider que cette méthode-là marchait vraiment... » (DVD de l'ASCQ, L'Âge de l'univers/L'Âge de la terre). Les créationnistes de l'ASCQ semblent appliquer ce que les créationnistes américains du Discovery Institute ont défini dans leur « Wedge Document » (j'y reviendrai dans mon troisième article) : « La théorie du dessein (intelligent) doit s'appliquer dans certains domaines précis, parmi lesquels la biologie moléculaire, la biochimie, la paléontologie, la physique et la cosmologie pour les sciences de la nature...« .

  • « Les systèmes biologiques sont TOUS des systèmes complexes. Les systèmes complexes sont strictement issus d'une cause intelligente. Donc, les systèmes biologiques sont issus d'une cause intelligente », conclut Tisdall. C'est ce que Normand Baillargeon définit comme un syllogisme : dans ce cas-ci, la deuxième affirmation constitue une prémisse erronée et la conclusion est fausse. Déclarer que les systèmes complexes proviennent strictement d'une cause intelligente doit être prouvé avant de l'affirmer, ce qui n'a pas été fait. Cette affirmation est gratuite, sans fondements, sans preuves ni recherches pour l'appuyer, sans souci de respecter une démarche scientifique. Dans cet exemple, Tisdall part plutôt d'une conclusion idéologique pour élaborer ensuite ses affirmations. On peut même soutenir sans crainte que cette même conclusion découle d'abord d'une lecture littérale de la Genèse plutôt que des deux affirmations précédentes.

En résumé, nous avons assisté ce 13 mars 2006 à une tentative de démolition de la théorie de l'Évolution par la direction de l'ASCQ, pas à un débat franc apportant des preuves valables pour soutenir les thèses créationnistes. Mais cette tentative a échoué lamentablement. L'utilisation de confusions, de malentendus, d'autoproclamation, d'appels au surnaturel, et de syllogismes avec prémisses fausses a plutôt démontré que le porte-parole de l'ASCQ ne s'est pas présenté dans l'esprit de jouer honnêtement la partie. Dans ce débat, tel que souligné par Cyrille Barrette, nous avons peu entendu parler de preuves vérifiables et concrètes de la Création, mais surtout de prétendues faiblesses de la théorie de l'Évolution. Tout compte fait, les créationnistes de l'ASCQ ont choisi la tactique d'attaquer l'Évolution par une argumentation confuse et trompeuse pour mieux masquer la coquille vide du Créationnisme.

Je vous recommande également la lecture de l'article de Daniel Fortier sur Raëlisme et évolutionnisme, Québec Sceptique #59, pour découvrir une argumentation fallacieuse analogue, ces deux croyances se rejoignant pour ce qui est des moyens employés.

Voir aussi Évolution ou création ?, Québec sceptique #60, pour un résumé de 10 preuves incontournables de l'évolution et 10 erreurs flagrantes du créationnisme.

Dans mon prochain article, j'aborderai les arguments « scientifiques » utilisés par l'ASCQ.

 


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