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Le paranormal en sept actes

par Claude Lafleur

Extrait du Québec Sceptique no 20, page 30, automne 1992.

Introduction.

Uri Geller est ce personnage qui suscite la controverse depuis près de vingt ans en réalisant des exploits dont la torsion de cuillers et la reproduction de dessins par « télépathie » que certains attribuent à des pouvoirs paranormaux, mais que d'autres qualifient de trucs d'illusionnisme. Pour les premiers, Geller serait le plus grand médium de tous les temps alors que pour les seconds il s'agit d'un odieux charlatan.

Dans les pages qui suivent, nous n'avons pas tenté de dresser un bilan complet et définitif du « phénomène Geller » puisque même les dizaines d'ouvrages consacrés à ce propos n'ont pas dénoué la controverse. Nous avons plutôt reproduit l'émission de la télévision française Droit de réponse diffusée le 14 mars 1987 sur « l'effet Geller » et au cours de laquelle Uri Geller fut finalement confronté au magicien et sceptique Gérard Majax. Grâce à cette émission, nous illustrerons les principales conceptions faussement véhiculées au sujet de Geller ainsi que d'une manière générale le manque de rigueur qui confère si souvent une fort mauvaise réputation au paranormal.

Tout ce que l'on vous rapporte ci-dessous est extrait d'une émission de télé. Imaginez-vous donc au théâtre puisque vous êtes dans le studio de TF-1. L'atmosphère est à la foire, car la bonne vingtaine d'invités conviée sur le plateau est entourée de plusieurs dizaines de spectateurs. Vous allez d'ailleurs assister à une véritable pièce de théâtre mettant en scène les protagonistes typiques qui alimentent une controverse paranormale sans jamais permettre d'en tirer de véritables conclusions (1).

Premier acte : le témoignage sincère d'un honnête homme.

En guise d'introduction, l'animateur Michel Polac raconta avec conviction sa première rencontre avec Geller. Dès le départ, il admit candidement : « Je suis en partie l'un de ceux qui y croient [à ses pouvoirs]. Il faut que je montre ma fourchette. Je la garde précieusement depuis quinze ans. Voilà ce qui s'est passé il y a quinze ans (c'était en '73 je crois). »

Voyant Uri Geller attablé à une terrasse, Michel Polac nous expliqua :

J'étais un peu gêné, je lui ai dit : « Écoutez, tout le monde doit vous le demander, est-ce que je peux…? » Et Geller me dit « Bah oui, allons-y… Allez prendre une fourchette. » Et les garçons m'ouvrent le tiroir, j'en sors une fourchette. Je ne la quitte pas, elle reste dans ma main! Je m'approche d'Uri Geller, il se lève, tout le monde l'entoure. Je ne la quitte pas, hein, cette fourchette! Et il fait ça [Polac passe alors son doigt au-dessus de sa fourchette] et je la vois se tordre. Alors je dois vous dire que ça a été un choc prodigieux! Vous ne pouvez pas savoir : tout d'un coup je vois l'acier [se tordre] comme du caoutchouc!

Or, on ne m'avait jamais décrit l'expérience, mais ensuite, quand j'ai vu la presse, quand j'ai lu tout ce dossier, je me suis aperçu que la description que font les autres est exactement la même, exactement! J'ai eu l'impression que tout d'un coup c'était du caoutchouc. J'étais très excité. J'ai montré ma fourchette à tous mes amis qui m'ont traité d'imbécile… Je l'ai mise dans un tiroir et je n'y ai plus pensé… Mais tout de même j'avais ça en tête et je me disais qu'un jour, peut-être, je rencontrerais de nouveau Uri Geller et que là je prendrais toutes les précautions parce qu'il faut que mes amis me croient! J'ai l'air d'un imbécile avec cette histoire!

Alors Geller est venu me voir l'autre jour… Il est revenu à la maison, il m'a pris la fourchette et m'a dit "Écoutez, on va la retordre un peu…" et il a refait cela. En deux secondes mais deux secondes! Elle s'est retordue un peu plus. Or, je vous signale que pour la tordre, ce n'est pas évident [tant le métal est épais et rigide]… Y'a de quoi être troublé.

Je ne suis pas un naïf. Je suis prêt à ce que l'on me prouve qu'il y a un truc. Depuis quinze ans je demande partout autour de moi que l'on me dise quel est le truc qu'il a pu utiliser. Et je n'ai toujours pas trouvé. Peut-être que ce soir quelqu'un va enfin me le dire. Mais tant que je n'aurai pas le truc, j'y croirai!

Que dire à la suite d'un témoignage aussi poignant de sincérité et originant de l'un des animateurs les plus respectés de France? Geller a, à n'en point douter, un véritable pouvoir, mais de quelle nature est celui-ci?

Deuxième acte : les démonstrations vidéos.

D'entrée de jeu, Uri Geller amorça :

J'aimerais bien que tous les Français qui m'écoutent s'assurent qu'ils aient devant leur poste de télévision des clés, des montres cassées, des cuillers… Tout à l'heure nous pourrons peut-être réparer vos montres chez vous! Allez chercher tout ce qui est brisé chez vous et mettez-le à côté de vos téléviseurs. Nous espérons que tout à l'heure vous connaîtrez une expérience tout à fait spéciale…

Michel Polac enchaîna avec la projection de courts extraits vidéos illustrant quelques exploits réalisés par le « médium » lors d'émissions télédiffusées un peu partout à travers le monde. On visionna ainsi une prestation faite à la télévision japonaise (canal NTV) le 31 mars 1983 et montrant un bâton de golf tenu à deux mains par un enfant et par Uri Geller (à un certain moment, on peut même compter jusqu'à six ou sept mains sur la canne). Durant quelques minutes, Geller massa avec insistance l'endroit précis où le bâton allait plier jusqu'à finalement se rompre complètement le tout dans un délire d'admiration!

Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, il ne s'agit pas à proprement parlé d'une démonstration de télékinésie (2) puisque Geller tenait le bâton à deux mains. En outre, elle fut menée dans une grande confusion et, chose certaine, sur ce film on ne voit pas le bâton se tordre hors des mains de Geller. Cet exploit fut d'ailleurs jugé peu convaincant par l'animateur lui-même.

Pourtant, à notre intention, Geller commenta :

Il faut comprendre Michel que des choses de ce type… vous savez la canne de golf je ne l'ai fait qu'une seule fois dans ma vie, et voilà c'était la fois! Ce jour-là, pour une raison tout à fait mystérieuse, j'ai eu une sensation très forte qui me permettait de le faire. J'ai du mal à y croire moi-même! Je ne peux comprendre qu'en fait la canne se soit cassée en deux… en fondant. J'ai en fait réessayé chez moi des dizaines de fois et cela n'a jamais marché. Il y a donc quelque chose… qu'il s'agisse des enfants autour [de moi], de l'ambiance ou de ma propre humeur. Je ne sais pas de quoi il s'agit exactement. À l'évidence, vous montrez là quelque chose de tout à fait fantastique, c'est assez extraordinaire!

Mais je ne suis pas un homme à miracle, poursuit-il. Je ne suis pas un magicien non plus, c'est certain (3), je n'ai donc pas le contrôle absolu de tous ces phénomènes. Ce que je peux toutefois vous garantir en tout état de cause, c'est que ce que je ferai avec les téléspectateurs chez eux marchera et cela arrivera à des milliers et à des milliers de téléspectateurs! Parce que ce n'est pas ma puissance, ce n'est pas mon pouvoir qui passe à travers la caméra et jusque dans les foyers, ce n'est pas le cas. En fait, je ne suis qu'un déclencheur et quand je dirai aux enfants « Écoutez, croyez-y les enfants, croyez-y, vos montres recommenceront à marcher », je ne ferai alors que déclencher le pouvoir qui est en eux. Et ça marche! Alors ce soir, il y aura des milliers et des milliers de téléspectateurs qui verront des montres marcher, qui verront leurs cuillers se tordre, etc. Je ne suis pas surpris, mais pas du tout. Je pense que chacun de nous a ce même pouvoir…

De cette façon, avec une grande habileté, Geller s'attira la sympathie du public tout en attisant leur imagination : même s'il ne contrôle pas son pouvoir, il nous garantit que nous tous pouvons en faire autant! « Quel jeune homme sympathique et extraordinaire » ne manqueront de penser certains téléspectateurs… Cette approche produit d'ailleurs d'importants bénéfices, comme nous le constaterons à l'acte cinq.

On nous montra par la suite trois démonstrations de l'expérience classique de télépathie que Geller réussit à tout coup. Lisant apparemment dans la pensé d'un témoin (en l'occurrence un personnage célèbre et intègre), notre médium reproduit fidèlement un dessin fait avant l'émission par celui-ci.

La première séquence fut tirée de l'émission japonaise de NTV où Geller refit bel et bien la fleur tracée par une vedette locale. La deuxième démonstration (identique à la première) fut exécutée le 10 janvier 1987 à la télévision allemande ZDF (Geller « entrevit » bien un lapin vu de dos, en insistant sur les trois paires de moustaches). Finalement, le 29 septembre 1986, sur les ondes de la BBC, il redessina la maisonnette imaginée au préalable par l'animateur britannique. Si la ressemblance entre les dessins est toujours frappante, dans ce dernier cas, Geller va même jusqu'à reproduire la maisonnette à la même échelle!

En commentaire, il ajouta :

Il faut dire que tout ce que vous venez de voir, eh bien, ce ne sont que des exemples de démonstration. Il ne s'agit pas d'expériences [scientifiques]. J'ai fait ce genre d'expériences à l'Institut de recherche de Stanford [SRI], en laboratoire, dans des conditions contrôlées. J'y suis resté trois mois, j'étais enfermé dans des salles spéciales (certaines étaient blindées) et des dessins étaient faits à des kilomètres.

Mais malheureusement, les controverses m'ont toujours suivies. Ceux qui ne veulent pas croire trouvent toujours une excuse; il y a toujours quelque chose… un truc par ci, un trou par là… J'avais peut-être un laser ou des produits chimiques à ma disposition, etc. J'ai donc décidé de laisser de côté toutes ces expériences scientifiques parce que j'en avais assez. J'étais simplement un cobaye et j'ai vu que scientifiquement cela ne menait à rien. Et c'est pour cela que j'ai disparu il y a dix ans. J'ai décidé d'utiliser mes pouvoirs pour trouver des matières minérales et non plus pour tordre des cuillers. […] Dans l'avenir tout ce que vous voyez [aujourd'hui] sera quelque chose de tout à fait ordinaire tout le monde sera capable de faire ce genre de choses…

Troisième acte : deux sceptiques confondus

À la suite de ces propos édifiants, Geller procéda à la même démonstration, mais en recourant cette fois aux deux sceptiques présents en studio! Dans le cadre de ce débat, Michel Polac avait en effet convié Michel de Pracontal, journaliste pour L'événement du Jeudi et auteur de L'Imposture scientifique en dix leçons, ainsi que Jean-Michel Bader, journaliste à Science & Vie.

Geller expliqua ainsi sa démarche :

Avant l'émission, j'ai demandé qui seraient les sceptiques présents, car j'avais peur… Il y a des sceptiques qui sont plutôt sympathiques, mais il y en a d'autres qui sont carrément hostiles. Je me demandais si les sceptiques qui se trouveraient ici seraient de la deuxième catégorie. J'ai rencontré Jean-Michel [et son confrère] et j'ai pu me détendre parce que j'ai vu que ce n'était pas des gens hostiles (4). Mais ils sont sceptiques, bien sûr. […] J'ai donc demandé à ces messieurs de dessiner quelque chose… mais [je suis convaincu] à 80 % que ça ne marchera pas.

Michel de Pracontal apporta des précisions sur ce qui s'était passé avant l'émission :

On a fait quelques essais [de télépathie] mais ça n'a pas marché… c'est-à-dire que Uri Geller nous a dit « Je vais essayer de lire votre pensée ». Il nous a demandé chacun notre tour de faire un dessin. Il ne regardait pas. Puis il nous a dit d'y penser fortement et qu'il allait voir l'image mentale qu'on allait former. Mais ça n'a pas fonctionné, alors il nous a dit de garder les dessins. Donc moi j'en ai un dans ma poche…

C'est alors que Geller se concentra sur Jean-Michel Bader et qu'au bout de quelques minutes il réussit à reproduire son dessin! Comme on s'en doute, les deux sceptiques furent fort embêtés et l'un d'eux tenta même une esquive : « Cela ne constitue pas pour moi une… » d'amorcer Jean-Michel Bader sous les rires généralisés de l'assistance.

Invoquant la possibilité que Geller ait pu tricher (puisque les dessins avaient été faits en sa présence), de Pracontal proposa une autre démonstration : « J'ai un dessin dans mon cartable que j'ai fait chez moi je ne peux donc absolument pas avancer d'arguments tels que la lecture au crayon. Ce dessin n'a été vu par personne, il est dans une enveloppe et celle-ci est fermée. Je suis prêt à recommencer maintenant… »

Ce sur quoi répliqua immédiatement Geller : « Attendez, on me prend pour une machine! Ce n'est pas le cas, voyons… Je voudrais simplement vous assurer qu'en tout état de cause ce que vous venez de voir c'est quelque chose de réel et ne me racontez pas que…! » « Non, mais je constate que vous ne relevez pas le défi » de répliquer de Pracontal satisfait. Et l'animateur de venir à la rescousse de Geller : « Vous saviez très bien [messieurs les sceptiques] dans quelles conditions on vous a demandé de faire ce dessin. Donc vous étiez là tous les deux et je pense que s'il avait triché, s'il avait essayé de regarder votre dessin…, ça me paraît tout de même un peu gros. »

« Ce n'est pas comme cela que nous devions faire l'expérience… » protesta de Pracontal. « Ce n'est pas comme cela que je voulais faire l'expérience, reconnut l'animateur, je suis d'accord avec vous. Nous voulions le faire avec une enveloppe mais… Uri ne veut pas le faire. C'est vrai, mais c'est déjà très fort. »

Imaginez, nous sommes venus à deux doigts d'assister à une démonstration qui aurait pu balayer tout doute découlant du fait que les dessins que devine Geller doivent être faits en sa présence! Geller s'est toutefois défilé avec la complaisance de l'animateur.

Quatrième acte : Ah! Ces hommes de science!

La scène suivante nous présenta deux « savants » deux spécialistes dont on ne pourrait mettre en doute la crédibilité et qui ont eux-mêmes constaté l'existence de phénomènes paranormaux. Il s'agit de Charles Crussard, qui nous fut présenté par Michel Polac comme « l'un des plus grands ingénieurs métallurgistes français ». L'animateur spécifia que « si vous n'aviez pas publiquement raconté [votre expérience], vous seriez aujourd'hui membre de l'Académie des sciences ». Ce que confirma d'ailleurs Jean Bouvaist, un autre ingénieur métallurgiste.

Charles Crussard relata d'abord le phénomène qu'il vécut lui-même en 1974 alors qu'il regardait une émission où Uri Geller proposait aux auditeurs de tenir en mains une cuiller, une clé ou autre chose qui pourrait possiblement se tordre. « [Je n'avais pas pris] une cuiller, dit-il, parce que moi j'aime bien les choses qui sont nettes. C'était une pièce de métal nervurée, épaisse et rigide, et je l'ai simplement tenue entre deux doigts. Et à la fin de l'émission, quand la clé de Uri s'est tordue, j'ai posé la pièce sur une table de verre et elle avait une flèche de cinq millimètres… » (5)

Comme le commenta Michel Polac « c'est tout de même extraordinaire! » et Jean Bouvaist de renchérir : « Venant d'un scientifique tel que Charles Crussard, cette affirmation aurait dû être un coup de tonnerre. Or rien de tout cela [ne s'est produit]… En définitive, personne, même ses amis et ses collaborateurs de longue date, n'a voulu croire un moment à ce qu'il disait. Tout le monde a préféré considérer… qu'il n'allait pas bien! » Bouvaist avoua lui-même ne pas croire à ce qu'affirmait son confrère de renom : « Je dois dire que [je suis] un détracteur de monsieur Crussard puisque je n'ai jamais voulu le croire, comme tant d'autres scientifiques d'ailleurs. »

Que penser de tels propos? Comment expliquer qu'une autorité aussi prestigieuse (rapporte-t-on) ait été incapable de convaincre ni ses collègues ni ses proches? Pourtant non seulement ceux-ci connaissaient-ils bien celui à qui ils avaient affaire, mais ils ont sûrement eu tout le loisir de l'écouter et d'examiner ses preuves. Jean Bouvaist parle « de l'avis unanimement négatif de ses collègues [à l'endroit de Crussard] après sa série d'expériences qui avait déjà duré six mois ». Curieux tout de même : il doit pourtant y avoir de bonnes raisons pour expliquer que personne ne croit ce « renommé savant »… (Nous en entreverrons d'ailleurs quelques-unes par la suite.)

Cinquième acte : le témoignage d'un « groupie ».

Michel Polac fit alors intervenir un autre « savant de renom » Elden Byrd un physicien qui réalisa des expériences avec Uri Geller.

Vous êtes quasiment représentant officiel, déclara-t-il en guise de présentation. Vous travaillez à la U.S. Navy, c'est pratiquement comme si vous étiez lieutenant-colonel au Ministère de la guerre en France. Vous avez fait une expérience avec Uri Geller il y a dix ans sur un métal très particulier… [ce qui constitue] l'une des expériences les plus difficiles à truquer, si vraiment l'on continue à croire au truquage…

Il y a plusieurs années, expliqua Elden Byrd, j'ai réalisé une démonstration avec Uri Geller qui portait sur un alliage de métal du titane et du nickel. Ce qui est particulier avec cet alliage c'est qu'il a une mémoire que l'on dit mécanique. Pour transformer cette mémoire, il faut exercer une chaleur très forte, jusqu'à ce que le métal soit chauffé à blanc. »

Le chercheur démontra alors cette propriété à l'aide d'un petit fil enroulé en spirale. Chauffé à l'aide d'une allumette, ce fil se déroula pour devenir droit, telle que l'avait enregistrée sa « mémoire mécanique ». Apparemment Uri Geller aurait réussi à faire de même à main nue sans donc porter le métal à la température nécessaire. Il s'agirait là d'un bel exploit en effet, mais ce qui fut troublant lors de cet exposé fut la conclusion qu'en tira le chercheur :

Or, ce ne sont pas mes expériences (ni celles des autres) qui m'ont convaincu de la réalité du phénomène Geller. Ce ne sont pas [non plus] les expériences de télépathie, ni celles réalisées à l'Institut de recherche de Stanford, ni même la modification de la mémoire de cet alliage. Ce qui m'a vraiment convaincu de la réalité [du phénomène] Uri Geller c'est le fait que j'ai vécu avec cet homme périodiquement pendant un certain nombre de journées; son honnêteté, son attitude à l'égard des autres humains dont il partage le sort sur la planète, sa conviction selon laquelle il crée quelque chose il fait quelque chose pour le monde. La preuve de ses pouvoirs, de sa capacité, est justement le fait qu'il dise que chacun de nous peut tordre du métal, que chacun a ce pouvoir. Il n'a pas un talent particulier, et la preuve de ce fait c'est que justement il y eut des réunions de torsion de métaux dans le monde entier moi j'en ai fait, des enfants l'ont fait, etc.

Wow! Apparemment lui non plus n'est pas impressionné par les démonstrations du « médium » même si ce dernier aurait réussi un exploit qui outrepasserait nos connaissances physiques. Non, ce qui a convaincu ce«  savant » c'est davantage la personnalité sympathique du personnage et l'espoir qu'il suscite. Franchement, comme esprit rationnel, on aurait dû nous présenter quelqu'un d'autre qu'un fan de Geller.

En outre, les travaux de ce chercheur soulevèrent une polémique dans le cadre de l'émission : Uri Geller avait-il modifié la mémoire du fameux métal? demanda l'animateur. Selon Charles Crussard : « Il a modifié la mémoire, c'est-à-dire que c'est comme si l'échantillon métallique avait été passé à une température bien supérieure la température à laquelle on ne peut faire cette déformation qu'en laboratoire. Et on sait bien que ce fil n'a pas été passé à cette température… »

Ce « savant » nous donna un premier indice des raisons qui font que personne ne le crut, en tenant les propos suivants : « Je sais [qu'un] illusionniste a prétendu avoir reproduit ce fameux pliage. Mais malheureusement pour lui, il a donné des photographies. Or, il est absolument évident que la forme du métal plié par Geller et celle pliée par l'illusionniste n'ont aucun rapport au point de vue courbure. Ça je puis vous le dire puisque j'ai eu les photos entre les mains. »

« Mais a-t-il effacé la mémoire ou ne l'a-t-il pas effacé, cet illusionniste? » de s'enquérir Michel Polac. Charles Crussard de balbutier : « Il avait tout de même, en faisant un pliage très aigu, laissé… il subsistait tout de même une certaine déformation même après chauffage… mais absolument pas aussi aiguë que celle de Geller! » Michel de Pracontal insista : « Vous dites que c'est le même effet, mais en moins fort? » Et le «  savant », confondu et embêté, de dire : « Eh, non, je ne crois pas… »

Sixième acte : les preuves scientifiques.

Durant cette émission, on nous a d'ailleurs montré quelques « expériences scientifiques » qui mettaient toutefois en vedette Jean-Pierre Girard (le « Uri Geller français »). C'est ainsi que Jean Bouvaist exhiba une barre métallique longue en apparence d'une trentaine de centimètres et ayant un diamètre d'un centimètre, pliée en son milieu selon un angle d'une quinzaine de degrés.

Il ne s'agit pas d'une barre de fer, précisa-t-il, mais d'une barre en alliage d'aluminium qui est très dur en soi. Pour la déformer, il faudrait appliquer une force qui soit supérieure à 150 kilos. Cette barre avait été soumise, avant que je ne la donne à Jean-Pierre Girard, à un haltérophile pesant plus de cent kilos et dont j'avais testé au préalable la force. Et cette barre a été déformée à cinq reprises par Girard.

Michel Polac enchaîna : « Vous avez donc filmé en laboratoire près de deux cent cinquante expériences… » Jean Bouvaist expliqua avec une certaine excitation :

À la suite des 150 expériences [de Charles Crussard], je dois dire que […] ça ne passait pas; je ne pouvais pas le croire. Je m'étais mis dans la tête que je ne croirais que ce que je verrais, moi! Et malgré tout le respect et la réputation de Charles Crussard, je n'accordais pas une minute d'attention à ce qu'il nous disait.

Nous avions donc préparé une douzaine de barres, dont celle-ci. Nous nous sommes mis dans des conditions telles qu'il n'y ait aucun meuble à l'endroit où nous nous trouvions (puisqu'il est connu qu'il y a des possibilités de faire des bras de levier). Il fallait que Jean-Pierre soit complètement bras nus, ce qui fut le cas. Et lorsqu'il prit cette barre, elle était la seule et nous, nous l'observions à quatre-vingts centimètres de distance. […] [Lorsque Girard mit] la main dessus, la barre se déforma comme si le métal était fondu. La première réaction que j'ai eue [fut de] retourner dans le bureau [et de] mesurer la température à la main : elle était froide. Et c'est comme ceci qu'il a produit cinq déformations dont j'ai les courbes.

Et de conclure notre chercheur : « Ce que je veux dire c'est qu'à la suite de ça je n'y croyais toujours pas : je me suis dit que le truc tait bien plus fort encore que je le croyais. C'est tout. » Michel Polac annonça alors : « Vous avez fait des centaines de films vidéos, évidemment dans des conditions où vous ne pensiez pas à ce qu'on les montre à la télé. Il y a donc un défaut dans ces documents : on ne voit pas la barre avant sa déformation [[] par exemple lorsque vous la mettez dans un tube en verre. » Imaginez : Bouvaist a filmé ces démonstrations, mais pas pour les diffuser! De fait, nous n'en verrons aucune…

À la place, on projeta des films de Charles Crussard, celui que personne ne croit, où l'on ne vit aucune « manipulation paranormale » applique à un échantillon, mais uniquement des tiges et des barres une fois celles-ci déformées. Ainsi, dans le premier extrait, le chercheur montra une tige roulant chaotiquement et où il clame avec enthousiasme qu'elle est désormais magnétisée : « Donc il y a eu à la fois déformation et transformation de structure. » Or, manifestement, il n'avait fait aucune analyse pour soutenir cette dernière affirmation.

Dans le deuxième extrait, on nous montra une barre (30 cm sur 1 cm) déformée, alors que Crussard s'empressait de souligner : « Il faut remarquer que le frottement s'est produit à l'endroit de la flexion et que si l'on avait voulu le faire mécaniquement, il aurait fallu appuyer au bout. On ne peut pas plier cette barre avec un doigt. » Or, comment a-t-elle été tordue? On ne nous le montrera pas!

À la suite de ces extraits, qui de l'avis même de l'animateur ne témoignaient d'aucun phénomène paranormal, celui-ci nous informa : « Vous nous avez dit monsieur Bouvaist qu'il y a un document de trois minutes de la télévision allemande où l'on voit mettre une barre droite dans l'éprouvette, la déformer, la retirer, elle n'est alors plus droite (ce que là nous n'avons pas pu voir). Nous essayerons de l'obtenir pour une prochaine émission… » « Avec contrôle d'illusionniste » ajouta l'interpellé nous lançant ainsi une autre preuve irréfutable, mais invisible de l'existence du paranormal…

Charles Crussard renchérit en affirmant : « Il y a des milliers d'enregistrements, dans quatre laboratoires (en Angleterre, au Japon, en Australie et chez nous) » alors que son confrère clama avec culot : « Il y a à peu près cent sujets sur lesquels il y a eu des documents scientifiques de qualité. » Toutefois ni l'un ni l'autre n'a été en mesure de nous en montrer un seul qui soit potable de sorte que l'on imagine pourquoi plus personne ne les croit.

Comme d'habitude, en matière de paranormal comme en pseudo-sciences, on nous raconte toujours la même histoire : « les preuves irréfutables existent, mais nous ne pouvons vous les montrer parce que… »!

Première révélation : le « médium » de Pierre Bellemare.

De retour à Uri Geller, celui-ci tenta néanmoins d'enclencher un phénomène paranormal à l'échelle de la France :

J'aimerais bien savoir ce qui se passe dans la maison des téléspectateurs puisqu'ils attendent certainement, dit-il. Bien que vos montres soient cassées, remontez-les. Remontez-les toutes, même celles brisées. […] Je voudrais que vous teniez vos montres [serrées] dans vos mains. Pendant une minute, tenez-les bien et croyez-y! Croyez que ces montres vont recommencer à marcher. Si vous avez une radio qui ne fonctionne pas, si vous avez un téléviseur ou peut-être un sèche-cheveux… eh bien, pendant une minute, croyez-y.

Maintenant les enfants, écoutez-moi : quand je dirai « un, deux, trois » criez « marchez! ». Et vous aussi à la maison : pendant trente secondes, croyez que tout cela va se remettre à fonctionner. Alors : un, deux, trois : « marchez »! Allez, allez-y! Plus fort! Et vous aussi chers téléspectateurs même si cela vous semble un peu bébête. Un, deux, trois : « marchez »! Un, deux, trois : « marchez »! Maintenant, ouvrez vos mains. Si certaines montres ont recommencé à marcher, eh bien appelez le studio. Si ça marche, appelez Michel Polac. Donnez-leur Michel le numéro de téléphone.

Il fut toutefois déçu de découvrir que l'animateur ne jouait pas le jeu; « Non, je ne donne pas le numéro, dit celui-ci, car trop d'appels vont arriver et le standard va sauter. On n'a pas voulu être inondé parce que si l'on reçoit des milliers d'appels, on ne peut pas les contrôler… Quelques personnes ont eu le numéro; elles appelleront. »

« Appelez alors les journaux, les revues…, rebondit Geller, dites-leur ce qui s'est passé (6)! Maintenant, si rien ne s'est passé chez vous, ne soyez pas déçu non plus, car cela n'arrive pas à tout le monde et pas toujours non plus… Mais est-ce que l'on saura si des gens ont appelés? » insista-t-il. Puis Geller tenta de faire dévier l'aiguille d'une boussole, mais ce ne fut qu'un succès mitigé puisque celle-ci bougea à peine.

L'animateur céda alors la parole au journaliste et animateur Pierre Bellemare. Il y a quelques années, celui-ci réalisa une expérience révélatrice à propos des phénomènes paranormaux que peuvent observer les téléspectateurs durant une émission comme celle à laquelle nous assistions. Avec brio il fit le récit suivant :

Je voudrais en quelques mots dire que nous nous sommes intéressés à ce genre de réunions en essayant de reproduire exactement les conditions que vous avez d'ailleurs ce soir. Donc, nous avions d'abord cherché un personnage un peu exotique ce qui est le cas de Uri Geller (par rapport à notre pays j'entends) et nous avions eu la chance d'avoir avec nous un Mauricien qui avait des dons électromagnétiques je dirais particuliers. Nous avions choisi en même temps une date extrêmement difficile pour réaliser cette expérience : le 1er avril. Il est réputé en France que le premier avril on fait des blagues; donc nous étions dans une mauvaise situation pour faire une expérience de ce genre.

Nous étions dans un studio [avec] public, exactement comme nous l'avons aujourd'hui, et nous avions pris la précaution (que vous n'avez pas prise Michel) d'être en liaison avec SVP, donc d'avoir un énorme standard [téléphonique]. C'est absolument indispensable et là ça manque beaucoup à Uri de ne pas avoir de standard [comme] vous l'avez remarqué depuis tout à l'heure…

Nous avions dit ce que nous allions faire : c'est-à-dire que ce monsieur était capable d'augmenter de manière sensible la tension dans les ampoules électriques. On pourrait donc voir des différences dans la luminosité des ampoules et d'autre part, au moment où cette expérience se passerait, il y aurait des réactions animales auprès des postes de radio qui seraient en liaison avec nous. Nous avions demandé à toutes les personnes qui constateraient ces différences électriques et des réactions animales, de bien vouloir nous téléphoner immédiatement à SVP.

Également, comme vous l'avez fait ce soir, nous avions des contradicteurs dans la salle qui n'ont pas manqué de dire tout ce qu'ils pensaient de ce Mauricien et que tout ce qu'il allait faire sans exception! allait être obligatoirement truqué d'avance.

À partir de cet instant, nous avions demandé à ce monsieur de se mettre en transe. Il a pris absolument les mêmes précautions que Uri Geller (sur nos conseils bien sûr, car nous lui avions conseillé de les prendre) en disant :«  Attention ça ne marche pas à tous les coups, ça marchera peut-être ce soir, mais il y a de fortes chances que ça ne marche pas » de manière à ce que lorsque ça marchera, évidemment, ce soit un véritable triomphe. Et toutes ces précautions étant prises la contestation étant en place, le standard étant en place… nous avons procédé à l'expérience.

Cet homme s'est concentré. Nous avions nous-mêmes des ampoules dans le studio pour voir s'il ne se passerait pas quelque chose. Et en effet, après quelques minutes de concentration, certaines de ces ampoules ont commencé à avoir une intensité plus forte une a même éclatée! Puis des appels téléphoniques sont arrivés : des ampoules éclataient chez les gens, puis des chiens aboyaient devant les postes, etc., etc. Enfin, ça devenait une véritable révolution en France! Nous avons reçu près de 700 appels différents nous confirmant cette expérience.

Mais c'était un 1er avril et nous l'avions montée entièrement et de toute pièce! Le Mauricien était un ami, serveur dans un restaurant, et il n'avait aucun don. Il ne s'était strictement rien passé, mais, par une sorte de phénomène collectif, il était mathématique que chez des milliers de personnes il y ait des milliers d'ampoules qui claquent au même moment parce qu'en ce moment même alors que je parle, il y a des ampoules qui claquent! Donc forcément il y a des témoignages. Et comme les gens avaient un comportement différent devant leur poste, les animaux qui sont très sensibles au comportement de leur maître avaient eu des réactions un petit peu différentes.

Je veux dire que nous nous sommes donc livrés simplement à une expérience psychologique. Nous ne contestons pas un seul instant ce que dit Uri Geller, simplement nous aimons particulièrement les propos [des illusionnistes] Myr et Miroska quand ils disent à la fin de leur numéro : « Si c'est vrai c'est extraordinaire, si ce n'est pas vrai c'est encore plus fort! »

Suite à ce brillant exposé, notre « savant » Charles Crussard se discrédita un peu plus en contestant Pierre Bellemare :

Il y a des démonstrations qui ont été faites par un illusionniste qui s'appelle Ranky [et un collègue…]. Ils faisaient un tour [de passe-passe] que je connais très bien qui donne l'illusion d'une flexion de barreau. Ils disaient aux gens de se munir de pièces de métal et ils déclenchaient dans l'assistance de véritables effets psi. Autrement dit, ce n'est pas parce que l'émetteur [ne] fait [pas] un effet véritable qu'il n'y a pas d'effets secondaires, puisqu'un tour de prestidigitation peut induire chez les spectateurs de véritables effets psi. Alors c'est plus compliqué que ce que dit Bellemare.

Ce sur quoi l'interpellé répondit éloquemment : « Vous avez la foi monsieur! C'est beau! »

Deuxième révélation : oups… un médium saignant.

Michel Polac passa sur-le-champ au volet suivant :

Maintenant, en 1982, nous avions montré dans cette émission un document que Roger Pic avait fait à TF-1 sur la télékinésie et dans lequel on voyait Jean-Pierre Girard faire un déplacement d'objets, toujours sans y toucher. Il s'agissait de cubes de plastique que vous [Roger Pic] lui aviez apportés.

Repassant un extrait au ralenti l'animateur commenta :

Regardez bien s'il […] ne pourrait pas y avoir un tout petit fil de nylon caché entre le pouce et l'index et qui permettrait très délicatement de faire bouger l'objet… C'est une question que l'on peut se poser… Donc, à mon avis tout de même il y a un petit doute.

Puis il enchaîna :

Girard est venu chez nous la semaine dernière pour filmer la même expérience, mais compliquée par le fait qu'il avait mis un aquarium en verre par-dessus afin d'éviter que l'on pense que des fils de nylon permettraient de tricher. Voici donc l'expérience regardez bien, nous l'avons prise au moment où un objet bouge. Regardez, regardez bien l'objet rouge, il va bouger deux fois…

Avec émotion Michel Polac commenta :

Toute mon équipe était là, nous étions absolument superbement convaincus! La seule chose qui me troublait c'était que Girard n'avait pas voulu que nous fournissions nos objets (comme il l'avait accepté avec Pic) mais c'est lui qui les avait apportés. Alors, j'ai dit :«  Ne coupez pas les caméras, on va enlever l'aquarium » et j'ai pris les objets. […] Il y avait un illusionniste choisi par monsieur Girard qui devait soi-disant vérifier qu'il n'y avait pas de truquage et il avait amené cet aimant pour prouver que rien n'était aimanté. En prenant l'objet rouge dans ma main, j'ai vu que celui-ci était maintenant plus lourd : ce n'était plus celui que j'avais pris auparavant!

Sur la bande vidéo on entendit le dialogue suivant : « Ça c'est quoi là? questionna l'animateur. Est-ce que l'on peut l'ouvrir maintenant? Je crois que la seule solution pendant que les caméras tournent c'est de… » Mal à l'aise, Jean-Pierre Girard soupire : « Écoutez, moi j'ai fait mon expérience…  » et il se leva à la sauvette. Michel Polac constata : « Ce n'est pas probant » alors que le complice de Girard tenta de créer une diversion en racontant une histoire sans rapport avec l'action.

De retour en studio, Michel Polac commenta :

Alors voilà. Pour moi c'est une désillusion épouvantable, car effectivement l'objet rouge qui a bougé était deux fois plus lourd que celui en bois (dans lequel il n'y avait rien). Quand j'ai demandé à Girard que l'on fasse une vérification (j'ai proposé qu'on le scie ou qu'on le dévisse, puisque j'apercevais une petite vis en-dessous du plastique), son associé a subtilisé l'objet et m'en a redonné ensuite un autre en bois qui pesait deux fois moins lourd. Alors là-dessus je pourrais dire :«  C'est fini, je n'y crois plus, c'est terminé! »…

Imaginez! Devant « toute la France », Jean-Pierre Girard le médium avec qui nos deux ingénieurs métallurgistes ont réalisé des centaines d'expériences, dont certaines « prouvant » l'existence de phénomènes paranormaux était démasqué!!!

Septième acte : LE pouvoir de Uri Geller.

Et pourtant, malgré tout, Michel Polac chancela : « Bon, je dis personnellement, après en avoir parlé avec ceux qui ont fait des expériences, que ce n'est pas totalement négatif, car [les « médiums »] ont tous reconnu avoir triché des dizaines de fois, étant donné qu'ils ne réussissent pas leur coup à chaque occasion. Alors là, je reste au même point. »

Il demanda alors à Uri Geller s'il ne voulait pas tenter une dernière expérience « parce que pour l'instant on n'en a pas! » « Écoutez, répondit celui-ci, voyons ce que l'on peut faire avec les enfants. Je voudrais que tous sortent leurs clés et les fourchettes aussi… Les enfants, venez près de moi, venez, venez près de moi. Maintenant… où est la caméra? Je voudrais montrer tout cela à la caméra. Je vais commencer. Je dis à la cuiller : "Tords! Tords-toi!"  »

Geller la tenait alors par le cuilleron d'une main et passa son autre au-dessus il la flatta en s'assurant que l'on vit parfaitement ses gestes à la caméra. « Tords-toi! Tords-toi… Vous voyez, je pense qu'il y a une petite torsion, lente. Cuiller, tords-toi. Elle se dresse légèrement… Tords-toi. Bon, une seconde. » Geller juxtaposa alors sa cuiller sur une autre pour voir s'il n'y avait pas une légère flexion, mais ce n'était pas le cas. Il recommença, mais cette fois en se plaçant de telle sorte que sa main droite nous cachait totalement la cuiller.

« Bon, nous recommençons. Tu te tords! Tords-toi!… Vous voyez, je fais de mon mieux, mais ça ne marche pas à tous les coups… Regardez vos clés aussi, peut-être y en aura-t-il une qui se tordra. Ça commence, ça commence! Regardez! [Nous ne vîmes toutefois pas la cuiller en train de se tordre, seulement lorsqu'il enlevait sa main la voyions-nous très légèrement pliée.] Comme vous pouvez le voir, ça commence. Le problème c'est qu'il s'agit de cuillers qui sont très solides. Je ne sais pas pourquoi vous avez apporté des cuillers aussi épaisses. Elles sont très robustes! »

Comme la démonstration ne se réalisait pas véritablement, Geller déclencha une véritable tornade de confusion durant laquelle nous perdîmes totalement de vue la cuiller qu'il gardait en sa possession : « Attendez! Les enfants, venez autour de moi. Allez debout, montez, montez! Alors faites comme moi, faites comme moi avec la main. [Il demanda à quelques enfants de poser leurs mains sur la cuiller de sorte que celle-ci fut ensevelie sous cinq, six ou sept d'entre-elles.] Allez-y et dites "Cuiller tu te tords, tu te tords!" Dites-le. [Et les enfants crièrent : « Tords-toi! Tords-toi! »] Bon, voyons. C'est très peu, très peu. Peut-être encore un petit peu. Mais ça c'est du réel! Ce n'est pas quelque chose que nous puissions contrôler véritablement… N'y a-t-il pas quelque chose de plus fin, peut-être une cuiller moins épaisse? En tout cas, vous l'avez bien vu se tordre. »

Oh que non! nous n'avons absolument pas vu la cuiller se tordre! Nous avions dès lors sous les yeux une cuiller lgèrement tordue, mais nous ne l'avions pas vu se tordre, nuance! Michel Polac confirma d'ailleurs ce fait : « Non. Les incrédules ne seront absolument pas convaincus… C'est vrai qu'il y a une torsion, mais… »

La démonstration que réalisa ainsi Geller ne correspondait absolument pas à celles que décrivent tant de témoins convaincus (tel que décrit à l'acte premier), c'est-à-dire que celui-ci réussit une torsion d'envergure, en quelques secondes et avec une facilité déconcertante. Elle correspond toutefois davantage à celles que nous rapportent les sceptiques (dont les magiciens Randi et Majax) au cours desquelles Geller provoque une confusion générale et fait de nombreuses diversions.

En outre, sa méthode telle que nous l'ont rapportée ces détracteurs s'en trouve magnifiquement illustrée. Au départ, Geller fait en sorte que nous ayons bien en vue la cuiller qu'il flatte. Toutefois on la perd par la suite du regard alors que la torsion est réalisée. De la sorte, les spectateurs crédules conservent le souvenir d'avoir bien vu la cuiller (ce qui est exact) se tordre sous leurs propres yeux (ce qui est faux). Geller nous révéla ainsi un côté astucieux de sa personnalité : son remarquable sens de l'illusionnisme!

Troisième révélation : Majax confronte Geller

Dès lors, le délire et l'incrédulité envahirent complètement le plateau et c'est dans cette atmosphère que se produisit le coup de théâtre (dans tous les sens de l'expression), c'est-à-dire l'arrivé en trombe de Gérard Majax, illusionniste français et farouche détracteur de Uri Geller!

Apostrophant l'animateur, Majax s'écria : « Vous m'avez gardé dans une pièce à côté… Je devais intervenir il y a vingt minutes et… » « Je ne vous ai pas fait venir, rétorqua celui-ci, pour la bonne raison que l'expérience prévue n'a pas eu lieu. » « Mais on a vu des choses, d'enchaîner le magicien. Vous avez un club de golf monsieur Ladislav de Hoyos? La première chose que l'on a vu ce soir c'est un club de golf… »

Soudain se leva dans l'assistance un complice de Geller qui tenta de créer une diversion en criant : « Monsieur Polac, une chose très importante que l'on n'a pas dite ici et c'est très important! c'est l'utilité de la chose… » Majax ne s'en laissa toutefois pas imposer. Posant la main de l'animateur sur la partie avant du bâton, il ordonna : « Touchez! » « C'est dur » constata celui-ci. Le magicien poursuit sa démonstration : « Voilà, mettez votre main au-dessus. Il faudrait qu'on le voit bien à l'écran. Passez votre main dessus, passez votre main. Pensez-y! "Belie!" "Belie!" [Et la canne plia comme du caoutchouc, d'un angle atteignant les 35 degrés.] J'ai un pouvoir moi aussi maintenant!… » On vit brièvement Uri Geller, la figure déconfite.

« Et maintenant le truc de la boussole…, enchaîna immédiatement Gérard Majax. Regardez la boussole. Je vous passe les enfants, même si ce serait bien mieux avec eux. Regardez… et voilà! » Il fit tournoyer l'aiguille de celle-ci beaucoup plus violemment que Geller l'avait fait plus tôt. « Maintenant je vais faire la cuiller tordue… »

Quelqu'un dans l'assistance réclama plutôt la démonstration de télépathie : « Et le dessin, dit Majax, il faudrait que moi aussi je puisse faire faire un dessin avant l'émission à quelqu'un… parce que vous m'aviez promis que l'expérience serait faite avec un appareil où vous regardiez le dessin dans une boîte de carton. » Michel Polac, quelque peu malmené, admit effectivement : « Oui, je reconnais que Uri Geller n'a pas voulu. » « Uri Geller n'a pas voulu! s'écria triomphalement Majax en enchaînant : Et la cuiller tordue, il l'a fait avec plein de détournements d'attention. C'est de l'illusionnisme! Malheureusement, ce n'est que de la tricherie. On vient d'assister à une gigantesque mascarade et si j'avais plus de temps, je vous le montrerais en détail… Rien n'a été fait ce soir de probant : comme d'habitude on a employé les systèmes dénoncés par Pierre Bellemare. »

Et dans tout ce fouillis, Uri Geller, visiblement confus, tenta de s'expliquer : « Un magicien…, un illusionniste… peut réussir un certain nombre de trucs… Attendez! Bon, quand vous avez deux peintures deux Picasso il y a un vrai et il y a une imitation… Je ne sais pas ce qu'il a dans ses poches! » À cette accusation adressée à Majax, celui-ci rétorqua : « Montrez-moi vos ongles? On vous a fouillé avant? »

Tentant de rétablir un semblant d'ordre, Michel Polac fit l'aveu suivant : « Le problème, c'est qu'il y a encore des gens qui continuent à ne pas y croire et je suis ce soir de ceux-là! » Malheureusement, il passa à un tout autre volet au lieu de laisser poursuivre la confrontation. Qu'il aurait été instructif de laisser Uri Geller s'expliquer enfin en présence d'un illusionniste chevronné…

Quatrième révélation : des livres paranormalement faux.

L'animateur enchaîna promptement :

Nous avons passé beaucoup de temps durant le mois précédant l'émission à essayer de vérifier tout ce que dit Uri Geller dans son livre (7). […] Il y a des témoignages extraordinaires, dont certains que nous avons voulu vérifier. Par exemple, il dit que dès l'âge de quatre/cinq ans, il a [étonné] tous ses camarades et les professeurs de son collège. Nous avons réussi à rejoindre monsieur Marc [Thirsk?] qui était professeur de géographie et d'enseignement religieux. Il confirme que Geller était un enfant tout à fait normal et il n'a aucun souvenir de dons particuliers. Mais néanmoins c'est là qu'il y a toujours un trouble il se souvient qu'un jour Geller lui a dit : « Les soucoupes volantes, ça m'intéresse » et lui a demandé : « Est-ce que Jésus peut arrêter les réveils? » Phrase qui est tout de même assez troublante!…

Au siège de IBM et de Wang, il aurait arrêté des disquettes - expérience que nous aurions voulu faire avec l'ordinateur (démagnétiser des disquettes) mais que Uri n'a pas souhaité faire ce soir. Bon, chez Wang, on ne s'en souvient pas. Mais par contre Carolyn Atkinson, qui travaille au service des relations publiques de cette entreprise affirme avoir effectivement assisté à l'expérience en compagnie d'un journaliste de News of the World (un journal populaire). IBM : aucun souvenir de l'expérience rapportée à San Diego [même s']il y a une photo dans le livre. Nous n'avons pu avoir aucune confirmation…

Dans votre livre, vous dites que vous travaillez pour des compagnies minières et pétrolières et que vous avez donc découvert un certain nombre de choses assez exceptionnelles. Notamment le Financial Times a publié en janvier 1986 un article très détaillé où il explique que vous avez découvert pour la Zennec une mine dans les îles Salomon. Ce journal a vérifié et, en effet, le président de la Zennec (monsieur Stirling) a reconnu la chose. Nous, nous lui avons téléphoné, mais il a refusé de nous confirmer ou d'infirmer…

Donc nous avons fait beaucoup, beaucoup, beaucoup de vérifications pour beaucoup de choses il faut bien le dire mais nous n'avons pas trouvé la preuve que nous cherchions.

Et l'animateur de poursuivre :

Nous avons fait la même chose pour monsieur Girard qui a écrit un livre où il raconte sa vie. Nous avons envoyé un journaliste dans le village de son enfance, là où lui aussi disait que tout le monde se souvenait qu'il avait des dons particuliers notamment à l'école où il devinait la question de l'institutrice avant qu'elle ne la pose. Hélas! dans le village de monsieur Girard, impossible de trouver quelqu'un qui se souvienne de ses dons.

Démasqué une seconde fois, Jean-Pierre Girard amorça timidement une réplique : « Ils sont tous morts… » « Mais non, trancha l'animateur, il y a des gens qui étaient en classe avec vous, mais personne ne s'en souvient! » Comme quoi l'on ne peut croire tout ce qui est écrit dans les livres (quels qu'ils soient, notez-le bien).

Conclusion : Rien de probant encore une fois, mais…

En toute fin d'émission, le journaliste Ladislav de Hoyos fit le commentaire suivant :

Je voudrais juste vous dire que personnellement je n'ai absolument pas été convaincu pas les expériences de Uri Geller. Je voudrais simple ment faire remarquer, en homme de télévision, que toutes les séquences que nous avons vues […] étaient très très mal réalisées. Je ne mets pas du tout en doute la science des experts qui ont assisté à ces expériences, mais c'était vraiment mal filmé et si on le veut d'une manière probante, ce n'est pas comme cela qu'il faut s'y prendre.

Quant à Michel Polac, il nous fit l'ultime aveu :

Comme quoi c'est vraiment un monde! C'est un monde où vraiment nous ne nous y reconnaissons pas… Mon équipe peut témoigner, envers et indépendamment de moi, que ma fourchette il me l'avait tordue bon sang de bonsoir! Et ce soir je n'y crois plus! Voilà! Je suis désolé Uri, je n'arrive plus à y croire. Vous n'avez pas réussi une expérience probante ce soir. Je suis désespéré; j'ai perdu la face aux yeux de toute mon équipe!

De tels propos firent bondir l'ingénieur Bouvaist :

Et rappelez-vous quand même, pour avoir un doute, l'auto-expérience de Charles Crussard ici présent. C'est un menteur? Ah ces pauvres « savants », malheureusement pour eux, plus personne ne les croit!

Notes

(1) Notez qu'afin de faciliter la compréhension des évènements, nous avons remanié quelque peu le déroulement de ceux-ci, tout en simplifiant les dialogues, sans toutefois jamais altérer la nature des échanges.

(2) Du moins tel qu'on le définit en page 11 de l'ouvrage L'effet Geller, rédigé par Uri Geller et par Guy Lyon Playfair : la télékinésie nous y est présentée comme le « mouvement d'objet sans contact physique ».

(3) Pourtant dans son ouvrage Geller avoue avoir fait des trucs de magie sur scène.

(4) Qui sont les « bons » et qui sont les « mauvais » sceptiques? James Randi rapporte que Geller refuse systématiquement de se produire devant des illusionnistes… à moins qu'il ne les choisisse lui-même. On peut donc se demander si les  «bons » sceptiques ne seraient pas ceux qui n'ont pas l'habileté de détecter des tours de passe-passe.

(5) On peut se demander si la tige que tenait monsieur Crussard n'était pas déformée avant l'expérience. En d'autres mots, s'il l'avait posée sur la table dès le départ, n'aurait-il pas constaté cette légère déformation? Malheureusement, il ne fut plus possible par la suite de vérifier une telle hypothèse…

(6) Dans son ouvrage Le grand bluff (page 17), Gérard Majax explique que les montres anciennes ne se cassent pas complètement. Elles s'arrêtent, mais il suffit de les secouer un peu tout en réchauffant leur graisse pour qu'elles puissent fonctionner un temps… « Les horlogers experts ont été catégoriques sur ce sujet » affirme-t-il.

(7) C'est-à-dire L'effet Geller publié en 1987 aux Éditions Pygmalion/Gérard Watelet.


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