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Un « miracle » reproduit en laboratoire : La liquéfaction du sang de saint Janvier

Auteur anonyme

Extrait du Québec Sceptique no 21, page 31, hiver 1992.

Pas de procession, ni de bénédiction, pas d'enfant et surtout pas de sang; juste du chlorure de fer en solution aqueuse et un peu de calcium que l'on filtre avant de laisser reposer. Il suffit ensuite d'agiter pour obtenir à volonté un « miracle de saint Janvier ». C'est à peu de choses près l'expérience tentée au laboratoire de chimie organique de l'Université de Pavie par trois chercheurs italiens. Ces derniers ont reproduit à partir d'une solution gélatineuse sensible au mouvement mécanique le phénomène inexpliqué jusque-là de la liquéfaction du sang du saint patron de la ville de Naples.

Contenu dans deux ampoules gardées précieusement dans un reliquaire, le sang de saint Janvier, archevêque martyr décapité en 305 après Jésus-Christ, se « liquéfie » deux fois par an le 19 septembre (jour anniversaire de la mort du saint) et le samedi qui précède le premier dimanche du mois de mai (anniversaire cette fois du transfert des reliques du martyr dans les catacombes de Capodimonte).

Alors quoi, de la gélatine et non du sang? Un peu de chimie, et rien de surnaturel? Il est vrai que le « miracle » bisannuel (non reconnu par le Vatican) n'est après tout qu'un prodige, mais tout de même… Il y avait déjà les interminables querelles sur la datation du Saint-Suaire de Turin. Faut-il admettre à présent que, depuis la terrible famine de 1389, lorsque les ampoules de sang furent promenées pour la première fois en procession pour protéger la ville, tout Naples s'inclinerait devant le faux le plus retentissant de la longue histoire des reliques falsifiées?

En révélant leurs travaux dans le numéro de la revue scientifique Nature daté du 10 octobre 1991, Luigi Garlaschelli, Franco Ramaccini et Sergio della Sala qui précisent avoir utilisé des méthodes et des molécules existant déjà au Moyen-Âge (et donc propres à être utilisées par un chimiste très motivé par le trafic de reliques, rentable à l'époque) ont en tout cas déclenché une polémique de taille. Somme toute, concluent-ils, il suffit de sortir les ampoules et de les agiter en dehors des dates fatidiques pour prouver qu'il n'y a aucun miracle « mécanique ».

« Erreur » ont immédiatement rétorqué les défenseurs de saint Janvier, qui rappellent au passage qu'il existe une bonne douzaine de cas de « liquéfaction » de sang de saints moins connus en Italie. Et d'asséner leur argument-choc : il y a des années (en 1976 notamment) l'ampoule, en dépit de huit jours d'invocations et de « manipulations », refusa de se liquéfier. Il arrive aussi que le « miracle » soit en retard. Saint Janvier aurait même, parait-il, boudé le pape Pie IX qui s'était rendu à Naples en 1849.

De plus, la curie de Naples a fait savoir que, en 1989, l'éminent professeur Pier Luigi Baima Bollone avait, à la demande de Mgr Michele Giordano, procédé à une analyse spectroscopique qui aurait révélé des traces d'hémoglobine. Travaux qui, selon les trois chercheurs de Pavie, ne prouvent rien…

On en est là, et la seule solution serait bien sûr d'ouvrir les ampoules pour en analyser le contenu. Ce qui ne manquerait, étant donné leur vétusté, de les mettre irrémédiablement en péril. Quand on sait que la ville calcule ses futurs malheurs sur la liquéfaction ou non des ampoules de saint Janvier, on ne s'étonne pas d'apprendre que l'hypothèse aie suscité une levée de boucliers.

Mgr Strazullo, gardien du trésor de la chapelle de saint Janvier, s'est insurgé dans les journaux locaux contre ceux qui voudraient faire croire que les autorités ecclésiastiques se livreraient à quelques tours de prestidigitation. Et monsignore de conclure avec une sagesse sans appel : « La foi c'est une chose, la science en est une autre. »


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