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Les ovnis et les illusions du cerveau.

par Jacques Lecomte

Extrait du Québec Sceptique no 22, page 30, juin 1992.

Extrait de Science & Vie, novembre 1991, pages 110-111.

Percevoir n'est pas voir : les images du cerveau ne correspondent pas toujours à celles de l'oeil. Enquêtant sur les témoignages d'ovnis, les psychologues démontent les mécanismes de l'autosuggestion sincère.

L'hypothèse des ovnis se fondant essentiellement sur des témoignages visuels; un certain nombre de chercheurs ont décidé de les soumettre à l'expertise scientifique. En effet, entre voir et percevoir, il y a une différence essentielle : la vision est la formation d'une image sur la rétine, mais la perception est l'interprétation de cette image selon le propre schéma de la pensée de l'observateur. C'est ainsi qu'un simple promeneur et un naturaliste averti marchant côte à côte dans une forêt verront le même environnement, mais l'interpréteront différemment, chacun ayant ses schémas. Il était donc justifié de mesurer les écarts entre les visions et les perceptions d'ovnis, afin de dégager des témoignages un ou plusieurs dénominateurs communs.

Le chercheur Paolo Toselli a ainsi choisi comme sujet d'expérience une vague de témoignages remontant au 13 septembre 1979. Ce jour-là, en effet, des milliers de gens avaient vu un objet bien réel (il devait se révéler que c'était un ballon-sonde). Il demanda à un échantillon d'une cinquantaine de témoins de résumer ce qu'ils avaient vu et d'en dessiner la forme. La majorité des témoignages fut conforme à la réalité, mais 25 % d'entre eux en furent différents (1). Il en ressort que, si l'on n'établit pas les proportions de gens qui ont bien vu ce qu'ils disent et de ceux qui ont cru, en toute sincérit é, voir tout autre chose, on s'expose à l'erreur. En effet, on mettrait par exemple en équivalence des témoignages inexacts et des témoignages exacts.

Toutefois, ce genre de vérification n'est pas toujours possible, car bien souvent, dans les témoignages d'ovnis, on ne sait ce que les gens ont vu. Dans bien des cas, les témoins ont cru voir en la planète Vénus un ovni. Michel Monnière relève en effet qu'à chaque fois que Vénus atteint un maximum de brillance, on enregistre une augmentation des rapports d'ovnis.

Un physicien américain, David I. Simpson, initialement favorable à l'hypothèse des ovnis, a voulu lui aussi mesurer la fiabilité des témoignages. Lors de l'une de ses expériences, il a dirigé vers une colline réputée pour ses « apparitions », à Warminster, un spot intense de couleur pourpre, en présence d'observateurs. Un de ses collègues, muni d'un faux détecteur de champ magnétique, a actionné un sig nal sonore faisant croire à la présence d'un champ intense. Un autre collègue photographiait pour sa part la tache pourpre, mais avec un film portant un ovni dont l'image allait se surimposer, au développement, avec celle de l a tache. Normalement, les témoins auraient dû s'aviser qu'ils n'avaient pas vu l'engin, mais seulement la tache pourpre ; il n'en fut rien. Publiées dans la revue américaine des soucoupes volantes, Flying Saucer Review, les photos ne suscitèrent pas de démenti. En France, Pierre Guérin, scientifique averti (il est directeur de recherche à l'Institut d'astrophysique du CNRS), fournit de savantes hypothèses explicatives, sans soupçonner la mystification (2).

Celle-ci démontre une fois de plus qu'un état d'esprit favorable peut diriger la perception, comme le savent tous les psychologues et les policiers. On a bien vu un capitaine d'aviation ouvrir le feu sur un chasseur de nuit, pour se rendre ensuite compte qu'il venait de viser Vénus! (3) Tout comme on a vu trois radioastronomes observer, stupéfaits, un grand ovni en forme de cigare, avec des hublots éclairés, pour s'apercevoir, le vent leur a pportant soudain le bruit d'un moteur d'avion, qu'ils s'étaient lourdement mépris (4). Un policier américain a même alerté l'Armée de l'Air américaine sur un ovni qui venait d'atterrir; or, vérification faite, ce même policier dut reconnaître qu'il s'agissait d'un abreuvoir en aluminium pour vaches (5)! Car nul n'est à l'abri de telles erreurs de perception.

Innombrables sont les témoignages d'ovnis qui évoquent des distances et des vitesses données pour les objets lumineux décrits. Ceux-ci sont intéressants à deux égards. D'abord en raison des informations qu'ils peuvent apporter sur les objets en question, ensuite parce qu'ils permettent aussi de vérifier la fiabilité des témoignages visuels. Or, deux expériences entre plusieurs autres démontrent le caractère aléatoire de ces témoignages.

Dans l'une, on projette un film, puis on demande à un groupe de spectateurs qu'elle était la vitesse du véhicule filmé au moment où il a dépassé la grange, et à un autre groupe, qui sert de contrôle, qu'elle était cette vitesse, mais sans mention de la grange. Enfin, on demande aux deux groupes s'ils ont vu une grange dans le film. Résultat : 17 % du premier groupe et 3 % du second se souviennent de l'avoir vue; or, il n'y av ait pas de grange (6).

Dans l'autre expérience, on installe des sujets dans une pièce obscure et on leur annonce qu'on leur montrera un spot lumineux qui se déplacera après un court instant. En fait, le spot est immobile. Mais tout individu placé dans cette situation croit observer un déplacement, cette illusion d'optique étant due aux mouvements de ses propres yeux. Ce phénomène, appelé effet autocinétique, se produit même si la personne es t avertie du fait que le spot ne se déplacera pas. L'expérience est répétée plusieurs fois et, après chaque projection, les participants font part à haute voix de leur évaluation du déplacement du spot. On constate que les estimations tendent à converger au fur et à mesure de la répétition de l'expérience (7).

Ces deux expériences montrent l'influence des personnes environnantes sur un témoin : dans le premier cas, le seul fait de demander aux spectateurs s'ils ont vu une grange tend à créer en eux l'image et la fausse perception d'une grange. C'est le « truc » bien connu de certains sondages et l'une des clefs du conditionnement : la manière dont une question est posée modifie l'opinion.

La deuxième expérience est une illustration, en miniature, des hallucinations collectives au cours desquelles les témoignages sont concordants entre eux, mais diffèrent sensiblement de la réalité. Dans les deux c as, on a confirmation de la malléabilité de la perception sous l'influence de facteurs psychologiques ou psychosociaux. Quand on ne sait pas ce que l'on voit, quand on croit déjà savoir ce qu'on va voir, la perception est faussée.

Elle l'est tout autant quand il s'agit de visions nocturnes, car il est impossible de déterminer la distance d'un objet de dimensions inconnues dans le ciel (comme en mer), faute de points de repère. Une personne qui suppose que le diamètre d'un ovni est d'une dizaine de mètres lui attribuera une distance donnée, qui est, bien entendu, imaginaire, car nul ne sait quel est ce diamètre. Or, le sociologue Ron Westrum, de l'Université du Michigan, enquê tant sur 186 observations d'ovnis, n'en trouve que 6 faites à moins de 500 mètres et en plein jour; les 180 autres sont des observations nocturnes (8). Or, si les observations diurnes sont du type de celle du policier a méricain qui confondit un abreuvoir de vaches avec un objet volant…

D'où certains délires. Un passionné d'ovnis découvre une nichée de hérissons dans son jardin, à 22 heures. Il fait à sa femme des signaux avec une lampe de poche pour l'appeler. Comme celle-ci ne vient pas, il retourne à la maison et y trouve son épouse paralysée de terreur : celle-ci, qui croit aux ovnis, a cru voir une boule de lumière bondissant à travers les arbres et s'approchant de la fenêtre; persua dée que c'est un ovni, elle se dit : « Autant ne pas bouger, ils m'ont vue! »(9).

Ou encore, des gens passent la soirée à discuter d'ovnis; ils ont soudain l'impression d'être observés et remarquent dans le ciel un point qui grossit jusqu'à ressembler à un disque. Après avoir fixé cette lumière pendant quelques minutes, une personne tombe en catalepsie, l'autre croit voir des êtres à bord d'un vaisseau spatial en train de capter leurs pensées. Or, celui qui raconte cette séance d'autosuggestion collective reconnut plus tard que le point lumineux n'était qu'une étoile (10).

Mais on a vu pire ces derniers temps… Un point demeure : le seul dénominateur commun dans les témoignages d'ovnis est l'élément psychologique du schéma de perception.

Notes

(1) P. Toselli. « S'il n'y a pas l'Ovni, on le crée », Inforespace, février 1983, p.s 5.

(2) D. I. Simpson. « Les raisons d'une mystification ufologique contrôlée », Raison présente, no. 56, trimestre 1980, p.s 99-105.

(3) M. Monnerie. « Le naufrage des extra-terrestres », Nouvelles Éditions Rationalistes, 1979, p. 96.

(4) - (5) P. Toselli. « Le facteur humain dans l'étude des ovnis », Ovni-Présence, décembre 1985, p. 55.

(6) E. Loftus. « The Malleability of Human Memory », American Scientist, mai-juin 1979, p.s 312 à 320.

(7) M. Sherif. « Influences du groupe sur la formation des normes et des attitudes », in C. Faucheux et S. Moscovici, Psychologie sociale théorique et expérimentale, Mouton, 1971, p.s 207 à 226.

(8) R. Westrum. « Le facteur humain dans les observations d'ovnis », Inforespace, novembre 1981, p. 7.

(9) G. Dagnaux. « Lettre », Lumières dans la nuit, 1981, no. 204, p. 34.

(10) J. Scornaux. « Du monnerisme et de son bon usage, Info-ovni, décembre 1981, p.s 23 et 24.


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