logo
Accueil » Ressources » Notre revue » Articles publiés » Les Sceptiques du Québec face aux croyances

Les Sceptiques du Québec face aux croyances

par Philippe Thiriart

Extrait du Québec Sceptique no 23, page 15, septembre 1992.

Peut-on être sceptique et entretenir néanmoins certaines croyances de type spirituel?

Certains sceptiques, que l'on pourrait qualifier de « radicaux », refusent cette possibilité et considèrent qu'une réalité immatérielle ne peut exister parce qu'elle échappe à l'examen scientifique direct et parce que ses manifestations supposées au niveau matériel se révèlent régulièrement des illusions ou des fraudes. De plus, ils sont portés à critiquer avec force toute croyance de type religieux ou spirituel.

Ce radicalisme militant engendre des sentiments négatifs chez la plupart des gens, car ceux-ci ont alors l'impression que les associations sceptiques rassemblent des individus qui ne croient en rien et qui ne veulent « rien savoir » de ce qui n'a pas été scientifiquement prouvé.

En fait, ce radicalisme n'est adopté que par une minorité de membres des associations sceptiques. Les modérés, qui sont majoritaires, acceptent que l'on puisse croire à une réalité indémontrable du moment que l'on distingue bien entre une croyance et une connaissance. La plupart de ces sceptiques préfèrent donc que leur association ne parte pas en guerre contre les religions et les croyances transcendentalistes, d'abord pour des raisons d'efficacité concrète : une association qui adopterait ce militantisme se condamnerait à l'isolement social; les scientifiques de carrière refuseraient de la soutenir alors que les médias refuseraient de diffuser la teneur de ses activités. En outre, et c'est mon argument principal, le scepticisme radical n'est pas scientifiquement fondé : la science ne peut pas démontrer l'inexistence d'une éventuelle réalité non matérielle.

Qu'est-ce que le scepticisme?

Il existe plusieurs définitions du scepticisme, et voici celles que les Sceptiques du Québec ont adoptées officiellement (1). En premier lieu, le sceptique distingue croyance et connaissance. Les connaissances portent sur la réalité physique (matérielle ou naturelle). Il est vrai qu'on peut avoir des croyances à propos de la réalité physique, mais ce type de croyances correspond à des connaissances potentielles. Il est possible de finir par démontrer qu'une affirmation portant sur la réalité matérielle est vraie ou fausse. Les sciences s'emploient à cette entreprise de vérification et de falsification. En principe, on peut examiner si ces croyances correspondent ou non à la réalité naturelle, même si en pratique l'entreprise scientifique est pleine d'embûches (2).

Mais c'est d'un autre type de croyances dont il est question ici; elles supposent l'existence d'une réalité métaphysique, immatérielle ou surnaturelle. Or, cette réalité supposée échappe aux méthodes scientifiques de vérification et de falsification. Il est impossible de démontrer ou de réfuter une fois pour toute l'existence d'une réalité métaphysique. Si les philosophes s'opposent allégrement les uns aux autres à propos de ce genre de réalité, les scientifiques s'accordent à travers le monde à propos des connaissances de base en physique, chimie et biologie.

Ainsi, les Sceptiques du Québec s'intéressent prioritairement à la vérification et à la falsification des connaissances et des croyances portant sur la réalité physique et non pas métaphysique, puisque l'examen scientifique des croyances portant sur une éventuelle réalité métaphysique n'est pas possible.

La réalité du « psi »

Prenons l'exemple du « psi ». Ce terme est utilisé par les parapsychologues pour désigner le processus, le substrat ou le niveau de réalité qui rendrait possible les phénomènes appelés parapsychologiques. La plupart des personnes qui croient en l'existence du psi postulent que celui-ci échappe à la science parce qu'il n'est pas matériel; c'est l'intuition qui permettrait d'y avoir accès.

Je concède volontiers que l'immatériel échappe à l'emprise de la science, mais l'intuition ne garantit pas pour autant des connaissances vraies quant à cet objet. En effet, nous ne sommes pas faits pour être parfaitement lucides. Bon nombre de recherches effectuées en psychologie depuis une quinzaine d'années démontrent clairement que la personne normale déforme la réalité de façon optimiste pour préserver son espoir et sa motivation. Les individus les plus lucides sont hélas pessimistes et modérément déprimés. Pour agir avec confiance et espoir, il est requis de s'illusionner un peu, ne serait-ce qu'à propos de l'importance et de la réalité de son « moi » (3).

De plus, la croyance en l'existence du psi s'accompagne d'affirmations à propos de ses manifestations dans la réalité matérielle. Si la télépathie existe, alors les soi-disant télépathes devraient obtenir nettement plus de réussites à des épreuves de transmission de pensées que le hasard ne le permettrait. En tant que sceptique scientifique, je ne peux pas examiner directement si le psi et la télépathie existent mais je peux examiner si les soi-disant télépathes obtiennent une proportion de succès réellement supérieure au hasard. Donc - et c'est là la deuxième définition du scepticisme adoptée par notre association - les sceptiques « examinent les conséquences objectives des affirmations paranormales ».

Religion et scepticisme

Ces distinctions s'appliquent tout aussi bien au domaine de la religion et de la spiritualité. Chacun peut entretenir des croyances diverses à propos de l'existence d'une réalité spirituelle ou transcendante. Cette existence ne peut pas être directement vérifiée ou falsifiée. Néanmoins, des affirmations à propos des manifestations du spirituel dans le matériel accompagnent souvent les croyances transcendantes, et ces manifestations peuvent être scientifiquement examinées.

Par exemple, plusieurs catholiques croient que le suaire de Turin est un tissu qui a véritablement recueilli le sang du Christ il y a deux mille ans, mais on a pu montrer scientifiquement qu'il s'agissait d'une oeuvre d'art datant du Moyen Âge. De nombreux Napolitains croient que le vrai sang de saint Janvier se liquéfie annuellement lors de cérémonies religieuses. Si l'église permettait aux scientifiques d'examiner ce « sang », ces derniers constateraient sans doute qu'il s'agit d'un composé chimique qui se liquéfie lorsque exposé à la chaleur (QS 23, p. 18-19).

Rappelons que l'église catholique n'oblige pas à croire aux divers miracles et apparitions. Lorsqu'elle reconnaît officiellement un miracle ou une apparition, elle autorise simplement ses fidèles à y croire. Ainsi, peut-on se définir à la fois sceptique et catholique, comme le faisait le regretté Guy Châtillon qui a tenu une place essentielle dans le mouvement sceptique québécois (4). On peut croire en son for intérieur qu'il existe quelque chose après la mort tout en se montrant très critique à l'égard des « démonstrations » habituellement invoquées.

Par contre, les sceptiques radicaux vont soutenir qu'il ne peut pas exister de réalité transcendante puisque les manifestations de celle-ci dans le monde naturel se révèlent régulièrement des illusions ou des fraudes lorsqu'on a l'occasion de les examiner en profondeur. Mais ces examens ne prouvent pas qu'il n'existe aucune sorte de réalité surnaturelle ou « pronaturelle », ils montrent seulement que s'il existe une réalité autre, ses manifestations dans notre réalité ne correspondent pas aux attentes populaires.

Les sceptiques modérés peuvent accepter la possibilité de l'existence d'un autre niveau de réalité, mais ils savent que les attentes populaires à propos des manifestations matérielles se révèlent régulièrement illusoires. D'ailleurs, Isaac Asimov considérait qu'il suffit que la population générale adhère avec émotion à une conception contredisant la science pour que cette conception soit presque certainement fausse. Inversement, si une hérésie scientifique est ignorée ou dénoncée par le population, elle a une chance d'être correcte (5).

Dans un récent article (« Et si la télépathie existait », Le Québec sceptique, mars 1991, p. 3-4), j'ai présenté une explication spéculative de la télépathie en termes de protomatière ou de protonature. Cette hérésie scientifique a une petite chance de correspondre à la réalité puisqu'elle met mal à l'aise le public en général qui en a pris connaissance (6)!

En conclusion, les Sceptiques du Québec ne constituent pas un groupe idéologique ou d'action politique, mais bien un groupe d'information scientifique. En majorité, nous acceptons que les croyances transcendantes soient inévitables sous une forme ou sous une autre. Mais nous distinguons croyance et connaissance, et nous sommes critiques à l'égard de nos propres croyances. Lorsque ces dernières ne sont pas soutenues par des connaissances objectives assurées, nous savons qu'elles ne sont que de fragiles croyances ou que des opinions.

L'espoir et la lucidité ne sont que partiellement compatibles. La personne humaine a besoin de croyances transcendantes pour garder sa motivation à agir, mais elle a aussi besoin de connaissances objectives pour ne pas se fourvoyer dangereusement. Dans ce contexte, le but de la science n'est pas d'ouvrir la porte du savoir éternel mais bien de mettre une limite à l'illusion éternelle.

Notes

(1) Voir « Le scepticisme des Sceptiques du Québec », Le Québec sceptique no 16-17, Mars 1991, p. 3-4. La psychologue et parapsychologue Susan Blackmore présente une approche sceptique subtile dans « Psychic Espreiences:Psychic Illusions ». Skeptical Inquirer, vol. 16, no 4, été 1992, p.367-376.

(2) Dans Connaissance et argumentation, Pierre Blackburn montre de quelle manière on peut examiner une croyance pour acquérir une connaissance (Éditions du renouveau pédagogique, Montréal, 1992, 488 pages). Voir aussi l'article de Mario Bunge, « The Scientist's Skeptism », Skeptical Inquirer, vol. 16, no 4, été 1992, p. 377-380. Le professeur Bunge synthétise bien les préalables épistémologiques d'une démarche scientifique.

(3) Voir Shelley E. Taylor, Positive Illusions: Creative Self-deception and the Healthy Mind (Basic Books, 1989); et Ph. Thiriart, « Le cerveau et la croyance nécessaire », La petite revue de philosophie, vol. 8, no 2, printemps 1987, p. 69-90; « Du scepticisme épistémologique au béhaviorisme: une discussion philosophique, Science et comportement, vol. 19, no 2, 1987, p. 159-169;  »La connaissance de soi d'un point de vue socio-cognitif« , La petite revue de philosophie, vol. 10, no 2, printemps 1989, p. 37-52.

(4) On peut trouver la liste des articles rédigés par Guy Châtillon dans Le Québec sceptique no. 20, janvier 1992, p. 41.

(5) Isaac Asimov,  »Asimov's Corolarry", dans Kendrich Frazier, Paranormal Borderlands of science, 1981, Prometheus Books, p. 231.

(6) Le Québec sceptique no. 20, janvier 1992, p. 18-21. Une version détaillée et plus documentée de cet article existe et peut être obtennue sur demande en écrivant à l'auteur, aux soins des Sceptiques du Québec.


Copyright © 1999-2017 Les Sceptiques du Québec, inc.