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Les esprits frappeurs de Vailhauquès

par René Cavanhie

Extrait du Québec Sceptique no 24, page 28, décembre 1992.

Source : Les cahiers rationalistes, avril 1988, pages 217-219

Vailhauquès est l'un de ces petits villages de France où il ne se passe jamais rien. En février 1988, un esprit farceur décida de remédier à cet état de chose et d'apporter un peu d'animation dans la vie de cette bourgade, et aussi dans celle d'un couple de braves villageois dans laquelle il ne se passait pas grand-chose.

Certaines nuits, donc, les murs de la villa de M. et Mme Bourdon se mirent à résonner sous les coups terrifiants d'un esprit frappeur si malin que personne ne put le localiser. Cet incident tapageur fit du bruit, comme il était normal, dans le Landerneau languedocien. Phénomène bien connu: quand les murs résonnent, les journalistes ne raisonnent plus.

Gros titres dans la presse régionale. Gros titres suivis d'articles dont vous imaginez le contenu. La crédulité de leurs auteurs était - comme il est habituel - directement proportionnelle à leur inculture scientifique.

Pourtant, un courageux journaliste scientifique à la retraite tenta bien, dans un coin de journal, de rappeler que ces bruyants phénomènes étaient dus à des problèmes souterrains, mais ce genre d'informations n'a jamais fait augmenter le tirage d'une publication. Les bons professionnels avaient mieux à faire ailleurs.

L'inévitable Yves Lignon débarquait à Vailhauquès. Comme il est habituel - malgré quelque mise au point que ce soit - la presse régionale le qualifia de « professeur » (il n'est plus assistant en math?), de « scientifique bien connu » (il est connu comme scientifique depuis quand?), de « directeur du laboratoire de parapsychologie de l'Université de Toulouse-Mirail » (ils ont ça, à Toulouse, malgré les démentis répétés de l'Université?).

La télé s'en mêla, vous pensez bien, et filma, en gros plan, un rectangle de carton scotché sur une porte, et qui affirmait que derrière le vantail se trouvait bien un « Laboratoire de Parapsychologie ». Cette preuve irréfutable devait faire taire les médisants.

« L'éminent scientifique » fit ses déclarations habituelles sur les phénomènes paranormaux et sur les limites de la connaissance et, comme il est habituel, de nouveaux gros titres s'étalèrent dans les journaux suivis d'articles toujours aussi corneculesques.

Sensations dans la presse : M. Lignon dispose d'un ordinateur, ce qui crédibilise ses déclarations, et corrobore leur sérieux. Les esprits frappeurs vont se trouver confrontés à forte partie, chacun en a conscience. Un ordinateur, dis-donc! Que va-t-il se passer demain? Suspense!

Le lendemain, monsieur le professeur met en batterie un appareil destiné à mesurer le déphasage psychique des amphasés psychiques. Ce déphasomètre s'ajoute aux titres prestigieux de M. Lignon et à son ordinateur pour garantir « le caractère rigoureusement scientifique » de ses expériences. Il officie devant la foule des assistants, des époux Boudon, de leur parentèle, des curieux amis, des journalistes et des gendarmes. M. Boudon, Mme Boudon, et leur géniture, sont passés au psychomètre. Le suspense devient intenable!

Enfin le gourou parle : tout est simple, aucune sorcellerie dans cette affaire, il s'agit d'un simple phénomène de psychokinèse provoqué par le psychisme perturbé de M. Boudon dont le déphasomètre a justement mesuré le déphasage psychique. Tout se recoupe parfaitement. Quoi de plus banal? Les perturbations affectives de M. Boudon perturbent les murs alentour. Et de citer moult exemples d'objets déplacés par la seule force de l'esprit. Ce phénomène est courant, même s'il laisse sceptique la « science officielle ». La science officielle, il ne faut pas trop la dénigrer, mais…

M. Boudon, déjà hyperdécibellisé par ses murs, est assourdi par les « scientifiques », les curieux, la parentèle, les journalistes et les gendarmes qui l'interrogent avidement. Il ne sait plus où donner de la tête… Il lui reste un dernier recours. Croyant sincère, il appelle Dieu et l'église à l'aide. Un exorciste est donc consulté. Le spécialiste en diablerie reste dubitatif; ses formules vagues sont recueillies pieusement(c'est bien le moins) par la presse.

Ces réserves n'empêchent en rien la presse de continuer à informer objectivement ses lecteurs : les coups sourds qui sourdent des murs relèvent bien de la psychokinèse aiguë de M. Boudon c'est scientifiquement établi par des scientifiques à l'aide d'appareils eux-mêmes scientifiques : le psychomètre a un cadran doté d'une aiguille qui tremblote à l'occasion. Vachement technique ce truc!

Le malheureux M. Boudon, déjà déphasé psychiquement, se trouve, en plus, accablé par sa culpabilité. Mettez-vous à sa place! Son psychisme malade est la cause des nuits sans sommeil de sa famille, de la traque des journalistes, des interrogatoires des « scientifiques » docteurs ès lignoneries, et d'une enquête de gendarmerie! On craquerait à moins. Il annonce qu'il ne tiendra plus longtemps. Il est bien évident que le remords ne va pas améliorer son psychisme déséquilibré…

Comme un soufflé raté, l'affaire se dégonfla soudainement le mardi 16 janvier 1988. Modestement aussi : au bas de la page 16 du Midi Libre, le grand quotidien régional, une trentaine de lignes nous apprenaient qu'un géologue du laboratoire départemental de Montpellier avait plongé dans le puits situé devant la villa de M. Boudon. Les bruits ouïs en surface provenaient des changements brutaux de pression qui se produisaient dans des voies d'eau souterraines, un phénomène de cavitation bien connu : le paradoxe de Venturi. Rien d'autre qu'une série de ces « coups de bélier » qui, même si votre psychisme est en bon état, secouent votre tuyauterie quand la circulation de la flotte est coupée, puis rétablie. Le lendemain un grand article expliquait, plans à l'appui, les causes de la transformation de vulgaires murs en tambours supra-normaux.

Et si on avait commencé par là?

Si on avait commencé par là, l'inévitable Rémy Chauvin (un des trois ou quatre scientifiques français compétents dans leur discipline qui donnent dans le parapsychologique extra-disciplinaire) n'aurait pas, une fois de plus, cautionné de son autorité de scientifique des histoires de maisons hantées ou d'esprits cogneurs; il n'aurait pas accusé M. Boudon et ses murs d'être saisis par la psychokinésie.

Le ridicule n'a jamais tué personne, messieurs Rémy Chauvin et Yves Lignon se portent bien merci! Ces éminents spécialistes en tables tournantes seront en pleine forme pour ramener leur pseudoscience à la prochaine manif des forces occultes. C'est donc terminé pour Vailhauquès. Rendez-vous dans un autre coin de l'Hexagone quand, une fois de plus, des murs tambourinaires attireront, une fois de plus, messieurs Lignon et Chauvin, et que, une fois de plus, ces remarquables observateurs dénonceront la fragilité du raisonnement rationnel devant les mystérieux phénomènes parapsychologiques, tandis que, une fois de plus, des journalistes en mal de sensationnel recueilleront leurs vaticinations ésotériques qu'ils tartineront à longueur de colonnes.

Commentaire de la Rédaction

En janvier 1986, le Québec a été le théâtre d'une affaire presque identique; l'« icône pleureuse » de Sainte-Marthe-sur-le-Lac. Là encore, les médias se sont emparés de l'affaire et ont fait preuve de sensationnalisme… jusqu'à ce qu'un journaliste de Radio-Canada songe à faire analyser la substance émanant de l'icône. Il s'agissait de graisse animale! (Voir le compte rendu que dresse notre confrère Robert Carswell dans le Skeptical Inquirer, été 1986, p. 295-296).


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