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Comment croire que le « paranormal » ne fait pas de mal

par Danny Lemieux

Extrait du Québec sceptique no 29, page 4, printemps 1994.

Rien n'arrête ceux qu'on nomme les « médecins du ciel »; ni la mort de trois patientes, ni même l'enquête du coroner Claude Paquin ne semblent affecter leur pratique. En effet, malgré leur récente condamnation, ces « médiums-guérisseurs » sévissent encore…

Note : les citations proviennent du Rapport d'investigation du coroner, préparé par Claude Paquin m.d. et signé le 27 juillet 1993.

« Supercherie que cette soi-disant pratique médicale. » Voilà comment le coroner-enquêteur Claude Paquin qualifie la pratique des « médecins du ciel ». L'idée même que des « entités célestes » fixeraient le prix des consultations fait déjà douter. Mais c'est finalement le décès de trois patientes qui a amené le coroner à se pencher sur ce groupe particulier.

L'enquête du Dr Paquin révèle des histoires bourrées d'aberrations dans lesquelles on voit à quel point la foi rend aveugle. De l'abandon de médicaments en passant par le traitement spirituel, les « guérisseurs » de Val David ont des idées spirituelles fort controversées. C'est en effet ce que démontre le rapport du coroner. Jugez-en vous-même :

Selon madame Forgues [l'une des « médecins du ciel »], toutes les pathologies connues d'ordre physique ou psychologique sont secondaires à des blocages émotifs qui empêchent de recevoir l'énergie divine, laquelle est source de toute guérison. Si on libère les énergies négatives, on reçoit l'énergie divine et les pathologies sous-jacentes disparaissent (que ce soit des maladies d'ordre cardiaque, néoplasie, sida, obésité, etc., etc.)

Toujours selon madame Forgues, le travail de guérison se fait au niveau spirituel, lequel est au-dessus des données d'ordre purement physique ou psychologique. On n'est donc pas obligé d'avoir des connaissances scientifiques pour pouvoir guérir puisqu'on travaille à un niveau supérieur.

Pour les « médecins du ciel », la solution miracle se trouve dans l'« énergie divine »; avec un tel traitement, la médecine traditionnelle devient inutile, voire même nuisible.

À la suite du témoignage de Mme Forgues, le coroner Paquin explique la méthode employée :

On se rend chez elle. Durant environ 15 minutes, le client mentionne ses problèmes (physiques, psychologiques ou sociaux). Par la suite, le client s'étend sur un divan, le médium tend les mains sur la tête du client pendant quelques minutes durant lesquelles le contact entre les entités et le client se ferait. Par la suite, le client est laissé seul environ 20 minutes (les entités feraient alors leur travail). Le médium-guérisseur revient pour donner ses derniers conseils et se faire rémunérer. Il existe aussi des traitements à distance, où le client n'a qu'à penser à son médium-guérisseur pour que les entités libèrent les émotions négatives et injectent l'énergie divine. Les visites chez les médiums-guérisseurs se font environ une fois par une ou deux semaines. Le coût des traitements varie entre 5 et 50 dollars l'heure, le prix étant fixé par les entités qui le mentionnent au médium! Mme Forgues et M. Blanchi voient environ cinquante patients par semaine à leur domicile.

Une « boule d'énergie négative » de 2 kilos… et fatale.

C'est dans ce contexte que les « médiums-guérisseurs » Monique Forgues, Yves Blanchi et Diane Picard ont incité plusieurs malades à abandonner leur traitement. Leur approche est dangereuse puisqu'ils ne s'informent pas si leurs clients ont un dossier médical et encouragent encore moins la visite d'un véritable médecin. L'enquête du coroner Paquin nous rapporte des scènes troublantes accompagnées de souffrances inutiles sous le couvert de traitements divins.

Ainsi, grâce aux témoignages de ses enfants, l'histoire de Mme Bélanger a pu être mise en lumière.

En juin 1986, celle-ci se fait opérer pour des douleurs abdominales. Lors de l'ablation d'un premier polype, les médecins en découvrent un autre d'aspect bénin. La patiente doit cependant se présenter à l'hôpital l'année suivante pour qu'en soit vérifiée l'évolution.

Or, malgré l'opération, les douleurs persistent. Sur le conseil de ses enfants, Mme Bélanger rencontre Monique Forgues. De janvier à novembre 1989, celles-ci se voient régulièrement. Lorsqu'approche la visite de contrôle médical prévue, Monique Forgues dissuade Mme Bélanger de s'y présenter en lui expliquant qu'elle est sur la voie de la guérison et que ses douleurs abdominales découlent d'un blocage émotif.

À la fin du printemps de 1989, les douleurs de Mme Bélanger s'amplifient et son abdomen augmente de volume. Encore là, pour Monique Forgues, ce gonflement n'est qu'un amas d'émotions négatives qui est sur le point de quitter le corps de la patiente. Par crainte de représailles de la part de la « médium-guérisseuse », Mme Bélanger ne consulte pas son médecin.

C'est finalement en septembre 1989, alors que la douleur est devenue insupportable et qu'il y a du sang dans ses selles, que Mme Bélanger décide enfin de consulter son médecin. La veille de sa visite à l'hôpital, elle appelle Mme Forgues pour lui faire part de ses intentions; la victime se fait alors vertement sermonner et accuser de trahir la confiance de la médium-guérisseuse. Cette dernière va même jusqu'à prétendre que cette décision est une erreur grave.

Le 26 novembre, Mme Bélanger est admise à l'Hôpital Notre-Dame de Montréal dans un état lamentable. L'examen médical décèle un cancer du sigmoïde et des ovaires. On l'opère. Cette intervention révèle que la fameuse « boule d'énergie négative » est en fait une masse cancéreuse de deux kilogrammes! Suite à cette longue et douloureuse intervention, l'état de santé de la patiente ne s'améliore guère. À la mi-décembre, son état général se dégrade et le 27 janvier 1990, Mme Bélanger meurt à l'âge de 56 ans…

Soins médicaux interrompus, « médecine divine » mortelle.

Dans le cas de Mme Paré, elle était diabétique, asthmatique et souffrait d'hypothyroïdie. C'est avec le journal personnel de celle-ci que les démarches avec Monique Forgues ont été dévoilées. On peut y lire que c'est à la suite des recommandations de la « médium-guérisseuse » que la victime cesse de prendre de la cortisone et diminue sa médication contre l'asthme. Mme Paré est trouvée morte dans les jours suivants. Elle n'avait que 38 ans…

Une troisième mort est également imputable aux « traitements énergétiques » des « médecins du ciel ».

En janvier 1989, le médecin de Mme Thouin lui apprend que la tuberculose ou le cancer du poumon pourrait être la cause probable de ses souffrances. Désespérée, et sur les conseils de membres de sa famille, elle décide de voir Monique Forgues. Suite à une rencontre, Mme Thouin cesse toute consultation médicale.

Au printemps 1989, à la suite des conseils de la « médium-guérisseuse », la malade cesse de prendre des bronchidilateurs. Les conséquences sont atroces : essoufflement et fatigue énorme. Aux dires de Mme Forgues, la patiente doit passer par ces états avant de s'améliorer. Mais le 24 juillet 1989, le fils de Mme Thouin la retrouve inanimée dans son lit… Dans le rapport Paquin, souffrances, martyres et décès viennent conclure ce cas dramatique.

Comment expliquer des croyances aussi farfelues.

Où a bien pu mûrir ce concept de guérison céleste? Dans le rapport Paquin, Monique Forgues prétend avoir suivi des cours de psychothérapie dans un centre de Los Angeles qui n'existe (hélas ou heureusement) plus aujourd'hui. Elle possède une formation en pédagogie et a enseigné 14 ans aux Commissions scolaires des Écores et des Mille-Îles. Elle se prétend maintenant en contact direct avec des entités guérisseuses.

Dans une section du rapport intitulée « La supercherie des médiums-guérisseurs », le Dr Paquin tente d'expliquer comment on peut en venir à suivre aussi aveuglément de tels individus. Il écrit :

L'être humain en équilibre vit sur trois niveaux : le spirituel, l'intelligence et sa psychologie, et le physique.

Chacun de ces niveaux possède ses lois propres. Ainsi, un principe d'ordre spirituel demeure vrai tant qu'il demeure dans les frontières du spirituel, et une loi d'ordre biologique ou physico-chimique demeure vraie tant qu'elle demeure dans le domaine du physique. Toute personne qui vit en harmonie admet cet ordre des choses. Mais que l'harmonie se brise à un de ces niveaux, l'ordre devient moins évident et c'est là que les médiums-guérisseurs entrent en ligne de compte et tirent profit de la situation.

Ainsi, toute personne agressée par une pathologie d'ordre physique finira toujours par avoir une certaine atteinte d'ordre psychologique et émotionnelle et aura de la difficulté à garder les principes propres à chaque niveau à leur place. On verra donc des principes d'ordre spirituel s'appliquer au physique et vice versa. Et on en viendra peut-être à croire que notre physique perturbé pourrait être guéri par des lois purement d'ordre spirituel et non plus par des préceptes d'ordre physico-chimique ou biologique. Ainsi, pour Mme Bélanger, l'oedème de son abdomen était perçu non plus comme un problème d'ordre physique nécessitant un règlement purement physique, mais comme un problème spirituel; et seules des lois spirituelles pouvaient trouver la solution.

Nos médiums-guérisseurs réussissent à convaincre leur clientèle que les lois physiques n'existent plus et que seules existent des lois spirituelles qui influenceraient directement sur toute maladie. Cette façon de réfléchir sauve évidemment beaucoup d'études d'ordre scientifique et permet de s'infiltrer entre les différentes approches thérapeutiques connues et de gagner sa vie. Et c'est le malade qui en paie le prix, parfois jusqu'à la mort!

Convaincre que la maladie physique est seulement régie par des lois d'ordre spirituel, en faisant fi des lois biologiques actuelles, est à mon avis aussi grave que de convaincre quelqu'un de se jeter en bas de la Place Ville-Marie sans danger parce qu'on l'assure que les lois divines vont primer sur la loi de la gravité! Une personne saine d'esprit qui se verrait responsable de la chute d'un individu de cette façon se verrait assurément accusée de négligence criminelle ayant causé la mort. Or, actuellement, les médiums-guérisseurs s'en tirent et réussissent à se faufiler entre les législations.

Ces « médiums-guérisseurs » ont néanmoins été confrontés à la Justice; le 15 mars, ils se sont reconnus coupables de pratique illégale de la médecine. Sur le champ, Monique Forgues a écopé d'amendes totalisant 3500 CAD, Yves Blanchi de 1500 CAD et Diane Picard les 2000 CAD.

Mais, malgré tout, les entités célestes poursuivraient leurs oeuvres funestes. En effet, la Corporation professionnelle des médecins a reçu une nouvelle plainte…

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