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Esprit, es-tu là?

par Alain Bonnier

Extrait du Québec Sceptique no 30, page 8, été 1994.

- Il se peut que l'esprit invoqué rôde encore quelques jours dans votre bureau. Sa présence se fera alors sentir par des bruits insolites…

- Dites donc, ce n'est pas très rassurant ce que vous me dites là! Mais je vais courir le risque quand même.

Comme vous voyez, il faut un certain courage pour organiser une expérience sur le Oui-ja! Mais de la patience, surtout. Lorsque Jean (nom fictif, puisque celui-ci a demandé à garder l'anonymat) m'a téléphoné, suite à l'annonce parue dans les journaux demandant si des adeptes du Oui-ja voulaient bien se prêter à une petite expérience, il m'a fallu près d'une heure pour le convaincre de venir!

Il ne s'opposait pas à nous faire une démonstration de Oui-ja selon le rite auquel il était habitué, mais il avait de fortes réticences à ce qu'on essaie de vérifier les réponses de l'esprit qui se manifesterait.

- Il pourrait se sentir offusqué qu'on doute de lui, disait-il. Et s'il sent une attitude le moindrement négative, il refusera tout simplement de se manifester. Dans le pire des cas, il pourrait même se venger!

- Oh là! Mais ne pourrait-on pas lui faire comprendre qu'il s'agit d'une expérience scientifique? Personne jusqu'à maintenant n'a pu établir que ces esprits sont réels. Ce serait donc toute une contribution au savoir de l'Humanité si on pouvait montrer qu'ils sont autre chose que le fruit de notre imagination. Je suis sûr que si on invoquait l'esprit de Newton ou d'Einstein, par exemple, ils ne réagiraient pas comme vous le dites. Je les imagine mal refuser de nous éclairer sur le grand mystère de l'au-delà…

- D'accord. Je veux bien mais je ne garantis pas le résultat. J'ai fait plusieurs séances de Oui-ja précédemment et j'ai toujours senti qu'il y avait un esprit présent. Mais personne autour de la table ne mettait alors en doute leur existence. Je suis bien curieux d'ailleurs de voir comment vous pourrez vérifier ça.

- Nous ne vérifierons pas directement la présence d'un esprit… du moins, pas dans un premier temps. Avant d'expliquer un phénomène, il faut d'abord voir s'il y a un phénomèneà expliquer! Lors d'une séance de Oui-ja, vous me dites que les participants peuvent poser des questions et que dans certains cas, vous obtenez des réponses. Nous aimerions connaître la nature de ces réponses. Sont-elles aléatoires, le reflet de la connaissance des sujets, ou contiennent-elles une information neuve c'est-à-dire une information qui serait inconnue des participants avant l'expérience et qui laisserait supposer qu'il y aurait eu une véritable communication avec un esprit? Pour le savoir, je pensais tirer au hasard dix chiffres compris entre 0 et 9. Et si, en communiquant avec un esprit ou autrement, vous arrivez à deviner, dans l'ordre, au moins quatre de ces chiffres, eh bien, nous aurions déjà quelque chose d'intéressant puisqu'il s'agirait d'un résultat qui n'aurait qu'une chance sur cent environ d'être due au hasard. Ce ne serait pas encore une preuve indubitable, bien sûr, mais nous aurions au moins un début d'indice pouvant faire croire à la réalité de ces esprits.

- Je ne vois aucun problème à ça. En fait, le critère du quatre sur dix me paraît même un peu superflu. S'il y a vraiment un esprit qui se manifeste au moment de l'expérience, il va m'indiquer tous les numéros, pas juste trois ou quatre!

- Oui, évidemment, si vous réussissez à deviner tous les numéros, ce serait encore bien mieux, aucun doute là-dessus! L'expérience serait alors on ne peut plus concluante puisqu'il y aurait à peine une chance sur dix milliards d'obtenir un tel résultat par hasard.

- Il me faut cependant un « émetteur » fiable. Je préférerais que ce soit l'un de mes amis médiums qui se concentre sur les numéros choisis pendant que je tenterai de communiquer avec un esprit.

- D'accord. Mais il faudra, bien sûr, que nous puissions nous assurer qu'il n'y a pas de truquage… que votre ami ne puisse pas communiquer avec vous d'une manière ou d'une autre par un moyen « normal ».

- Il n'y aura pas de truquage.

- Je compte inviter quelques membres du Comité d'investigation pour servir de témoins. Cela vous va-t-il?

- Oui.

- Donc, à dimanche, 15 heures, à mon bureau?

- Ça me convient.

L'expérience

Le dimanche suivant, six membres du Comité d'investigation étaient présents pour participer à l'expérience, à savoir : Marie-Soleil Gauthier, Donald Gilbert, Jean-Marc Hébert, Denis Labelle, Gérard Punter et moi-même. J'avais aussi invité une amie, Sophie White, que la chose intriguait.

À 15 heures, Jean, un jeune homme d'une vingtaine d'années, se présente à mon bureau. Seul.

- Et votre ami médium?

- Quand il a su que c'était une expé-rience des Sceptiques du Québec, il a préféré ne pas venir! Il m'a même déconseillé d'y aller : « Ils vont rire de toi, tu vas voir… »

- Mais voyons! S'il y a une chose que l'on ne fait pas, c'est bien de ridiculiser les gens qui acceptent de se soumettre à une expérience. Au contraire, indépendamment des opinions que l'on peut avoir sur la question, nous nous faisons un point d'honneur d'agir dans le plus grand respect des individus. C'est une expérience scientifique que nous voulons tenter, pas un « freak show » ou une séance de défoulement. Et nous ferons tout pour que cette expérience se déroule dans les meilleures conditions, le plus objectivement possible. Sentez-vous bien à l'aise. En fait, je vais vous demander de faire exactement comme si nous n'étions pas là. Sentez-vous libre d'organiser la séance comme bon vous semble, de faire tout ce qui vous paraît nécessaire pour que l'expérience réussisse. * De notre côté, nous ne ferons que l'observer le plus discrètement possible tout en nous assurant de son bon déroulement.

- D'accord. Je vais demander de tamiser l'éclairage un peu. Et je vais aussi avoir besoin de trois personnes pour m'assister.

Marie-Soleil, Sophie et Denis se portent alors volontaires.

La planchette de Oui-ja qui sera utilisée a été fabriquée par Jean lui-même. La pièce mobile est une coupe de vin renversée sur laquelle Jean et les trois participants apposeront le bout des doigts de la main droite. Pendant qu'ils se préparent, j'en profite pour aller dans la pièce à côté afin de générer sur ordinateur dix chiffres au hasard. J'inscris ces chiffres sur une feuille que Gérard paraphe et je la dépose sur un bureau en attendant la suite.

Après quelques minutes de silence, Jean commence à invoquer la présence d'un esprit. D'une voix lente et solennelle, il rappelle le but de l'expérience afin que les esprits qui voudraient se manifester se sentent rassurés et que, surtout, ils ne soient pas offensés par le fait que nous allons vérifier quelques-unes de leurs affirmations.

- Esprit, es-tu là?

Long silence. Le verre qui était resté immobile jusque-là, se met alors à bouger légèrement. Je remarque que seul Jean a un appui ferme sur le verre. Avec son index et son majeur, il est en mesure de le déplacer dans toutes les directions. Les trois autres y touchent à peine.

Le verre se dirige près du « oui » inscrit sur la planchette.

- Esprit, es-tu prêt?

Réponse ambiguë. Le verre oscille entre le « oui » et le « non ». Après quelques nouvelles tentatives, le verre finit par s'arrêter sur le « oui ».

Nous sommes alors, selon Jean, en communication avec un esprit.

- Esprit, quel est ton nom?

Le verre se met à glisser en direction de l'alphabet et, après quelques minutes de va-et-vient, Jean parvient à épeler le nom de l'esprit qui serait : V I L R E S.

Autres questions, suivies d'autant de mouvements du verre et l'on apprend que l'esprit présent serait une femme décédée en 1760, à l'âge de 66 ans. Elle aurait eu cinq enfants.

Jean explique alors à Mme Vilres l'expérience que nous aimerions tenter avec elle.

- Mme Vilres, désirez-vous aller voir les dix chiffres inscrits sur la feuille de papier qui est sur le bureau de la pièce à côté?

Le verre se déplace vers le « oui ».

- Acceptez-vous de voir ces chiffres par l'intermédiaire des yeux d'Alain Bonnier?

Nouvelle confirmation. Le test proprement dit peut commencer.

C'est alors que le téléphone sonne!

Non, ce n'est pas Mme Vilres qui appelle mais l'un de mes clients qui a un problème de probabilité. Un dimanche après-midi! Dur métier que l'informatique… Après quelques minutes d'interruption, je remercie Mme Vilres d'avoir bien voulu attendre et l'expérience peut alors reprendre.

Le verre se déplace, puis il s'arrête sur un des chiffres inscrits sur la planchette. Dans la pièce d'à côté, je dois me concentrer sur le chiffre recherché afin de servir supposément d'« émetteur » vers l'esprit. Entre chaque arrêt du verre sur un chiffre, Jean demande à l'esprit de confirmer sa réponse. Il aura fallu 31 minutes pour obtenir finalement la séquence de dix chiffres qui seraient, selon l'esprit :

4 9 0 5 7 0 9 9 9 3.

J'apporte alors la feuille où étaient inscrits les chiffres choisis par l'ordinateur. On y lit :

8 2 2 6 0 3 9 2 7 3.

Deux coïncidences sur dix. Denis et moi faisons alors un bref calcul de probabilité. Conclusion : il y avait environ une chance sur quatre (26,4 % pour être précis) d'obtenir par hasard un résultat égal ou supérieur. Pas très convaincant donc. Nous sommes loin des quatre coïncidences qui avaient été convenues pour juger l'expérience le moindrement significative. Et surtout, nous sommes à des années-lumières du résultat de dix sur dix que Jean croyait pouvoir obtenir!

D'un commun accord, nous jugeons que l'expérience est un échec. Le résultat ne nous permet toutefois pas de conclure qu'il y a eu communication avec un esprit, et encore moins qu'un esprit était présent.

Jean semble plutôt surpris du résultat.

- Il me semblait pourtant être en présence d'un esprit réel… Mais c'était peut-être des égrégores.

- Des quoi?

- Des égrégores, des esprits imaginaires créés par les gens qui touchent à la coupe. Cela arrive parfois. Ces esprits donnent alors de fausses réponses aux questions qu'on leur pose.

- Ah bon? Mais ne pourrait-on pas expliquer plus simplement le résultat en disant que vous avez déplacé le verre au hasard?

- Mais ce n'est pas moi qui déplaçais le verre! Consciemment en tout cas. Il y avait trois autres personnes qui le touchaient; comment aurais-je pu le guider sans qu'ils s'en aperçoivent?

Denis, Marie-Soleil et Sophie font alors remarquer qu'ils touchaient à peine au verre et qu'ils avaient beaucoup plus l'impression de suivre son mouvement que d'en être la cause…

Une façon simple de le savoir est de reprendre l'expérience, mais cette fois sans que Jean touche au verre. Celui-ci est d'accord pour qu'on fasse l'essai. Denis, Gérard, Jean-Marc et Sophie se portent volontaires. Les quatre apposent leurs doigts sur la coupe pendant que Jean recommence à invoquer les esprits. Hélas, la coupe reste désespérément immobile!

Après quelques minutes, Jean place sa main droite à une dizaine de centimètres au-dessus de la coupe (sans y toucher) dans le but d'« augmenter les vibrations », soutient-il, ce qui augmenterait « la puissance de l'appel aux esprits ».

Mais le verre reste toujours immobile.

Après dix longues minutes, les bras étant ankylosés, l'équipe abandonne.

Conclusion : quand Jean ne touche pas à la coupe, la coupe ne bouge pas. De là à conclure que c'est lui qui la fait bouger quand il y touche, il n'y a qu'un pas à franchir…

De toute façon, la question de savoir qui faisait bouger la coupe n'a pas tellement d'importance parce que, même si Jean en était l'unique moteur durant toute l'expérience, nous ne lui en aurions pas fait grief s'il avait obtenu un résultat quelque peu significatif à notre petit test des dix chiffres.

Hélas, en l'absence du moindre fait troublant, comment prêter foi au reste?


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