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Évolution et créationnisme : Pourquoi la théorie de l'Évolution choque-t-elle?

par Pierre Cloutier

Extrait du Québec Sceptique no 31, page 17, automne 1994

La théorie de l'évolution peut-elle être comparée à une religion? Spontanément, la plupart des gens répondront que l'Évolution est une science et qu'elle ne devrait jamais être comparée à une religion. Mais alors, pourquoi est-elle si violemment et passionnément attaquée par les religieux? Pourquoi semble-t-elle être l'ennemi numéro un de presque toutes les croyances?

La théorie de l'évolution serait-elle si avant-gardiste qu'elle bousculerait les notions scientifiques traditionnellement admises? Non pas. La théorie de la relativité d'Einstein, par exemple, qui dit qu'une horloge avance moins vite lorsqu'elle est placée dans un avion, est bien plus sujette à être contestée et attaquée pour offense au sens commun. Pourtant elle ne l'est pas. À part les débats habituels et normaux entre scientifiques, la relativité ne semble pas provoquer, dans le grand public, les émotions qui fusent chaque fois qu'il est question de l'Évolution.

Qu'est-ce qui fait que la théorie de l'évolution est perçue comme une menace et est combattue au même titre qu'une concurrente par la plupart des religions? Qu'est-ce qui fait que son « prophète », Charles Darwin, soit personnifié comme un Satan ou un Antéchrist dont il faut se méfier et qu'il faut haïr?

C'est que la théorie de l'évolution est la seule croyance rationnelle qui donne un sens à la vie.

Depuis Aristote, les religions ont laissé la science envahir progressivement leur territoire en se disant, et en propageant cette idée, que si la science peut expliquer le comment, jamais elle ne pourra expliquer le pourquoi et que, ici, s'établissait une limite à ne pas franchir pour la science sur le territoire des religions. Mais la science, jeune et impétueuse, ne connaît pas de limite et, à force d'expliquer le comment et le comment du comment, le pourquoi se retrouve tout nu en plein milieu du salon.

J'ai travaillé à quelques reprises avec un universitaire, jeune et brillant, versé dans les sciences humaines et spécialisé en histoire. Un jour, nous parlions de la Bible et il nous servit ce cliché : « La Bible nous dit le pourquoi mais non le comment, alors que la science nous dit le comment mais pas le pourquoi. » Sa conclusion : « La recherche d'une vérité absolue est vaine et inutile et penser qu'on peut y arriver c'est se leurrer. » Quelqu'un lui a alors dit : « Mais est-ce absolument nécessaire qu'il y ait un pourquoi? »

En effet, est-ce bien nécessaire? Comment la science pourrait-elle nous donner une réponse qui n'existe pas? Ou peut-être nous donne-t-elle une réponse que nous ne voyons pas parce que ce n'est pas le genre de réponse que nous voulons voir?

Prenons par exemple le pourquoi de l'apparition de la vie sur la Terre. La science nous répond en termes de chaleur, de marées et d'argile. Est-ce bien là ce que les gens veulent entendre? Non, tous nous voulons savoir le pourquoi du pourquoi. Ah! hé bien, le pourquoi du pourquoi c'est la limite que ne veut pas franchir la science sur le territoire des religions… pour le moment du moins. Mais ne me dites plus que la science ne révèle pas le pourquoi.

Pauvre Darwin

Combien de fois avons-nous vu, ces dernières années, des articles traitant de l'Évolution et portant des titres du genre « Le darwinisme en péril » ou « Et si Darwin s'était trompé? » ou bien encore « Est-ce la fin du darwinisme? » La moindre découverte dans le domaine de l'Évolution suffit à déclencher les passions. Darwin et sa théorie de l'évolution sont constamment contestés ; il est un des scientifiques les plus facilement remis en question. Pourquoi?

Charles Darwin est considéré par la majorité des scientifiques comme l'un des grands, au même titre que Galilée, Newton ou Einstein. Alors, qui sont donc ces contestataires qui harcèlent sans relâche le vieil homme? Et pourquoi toujours Darwin? Est-ce qu'on interpelle Ampère ou Volta chaque fois que leurs théories sur l'électricité sont améliorées? Est-ce qu'on a, un tant soit peu, descendu Newton lorsque Einstein a démontré de façon si spectaculaire que ses théories n'étaient pas exactes? Pas du tout! Darwin semble être le seul grand homme de science à qui on reproche d'avoir été génial. Pourquoi?

D'abord, parce que la théorie de l'évolution remet en question le créationnisme qui est à la base des plus grandes religions du monde. Après l'amère défaite de l'héliocentrisme, c'était plus que ce que les croyants pouvaient supporter. Pourtant, dès le départ, la théorie de l'évolution a connu un grand succès et son acceptation semblait assurée étant donné qu'elle obtenait rapidement l'approbation des savants et que les seuls contestataires semblaient se trouver parmi les ignorants, les superstitieux et les fanatiques religieux.

Cent trente années plus tard, les choses n'ont pas tellement changé sauf que la liste des opposants semble plus longue que prévu et elle contient davantage que des ignorants, superstitieux et fanatiques religieux. Par exemple, aux États-Unis, les fondamentalistes exigent que le créationnisme soit enseigné dans les écoles au même titre que l'Évolution. Toutefois, les autorités refusent, arguant que le premier est un dogme religieux alors que le second est une science. Qu'à cela ne tienne, les créationnistes ont entrepris de faire de leur foi une science.

Ils ont d'ailleurs recruté parmi leurs fidèles quelques docteurs, professeurs ou spécialistes à qui ils ont demandé de créer - après tout, ne sont-ils pas des créationnistes! - une nouvelle théorie « scientifique » : le créationnisme. On a donc écrit des dizaines d'ouvrages, créé des instituts, des écoles, des quasi-facultés tentant ainsi de donner une assise à cette nouvelle science. En fait, ce qu'on a réussi à faire n'est qu'une pseudoscience qui, pour gagner un peu de cohérence, doit sacrifier beaucoup à la rigueur et aux faits.

L'évolution a commencé sur la Terre à la minute où certaines molécules, se reproduisant par réplication, connurent une compétition avec d'autres molécules pour la place et pour les matériaux. Des milliards d'années plus tard, rien n'aura véritablement changé sauf qu'on appellera la place « territoire » et les matériaux « nourriture ».

Tout est construit autour de la légende biblique du déluge. D'abord, on admet que, comme pour la création, le déluge est un phénomène surnaturel voulu par Dieu - un miracle quoi. Ensuite, on se sert de cet événement pour expliquer l'état actuel de la Terre, telle la présence de coquillages au sommet des montagnes, la formation du pétrole, du grand Canyon du Colorado, et même l'extinction des dinosaures.

Plus près de nous, au Québec, l'Église catholique a une attitude très ambivalente à propos de la théorie de l'évolution. Officiellement, l'Église accepte la théorie, tout comme d'ailleurs l'ensemble de la communauté scientifique mondiale. Mais sur le terrain, c'est une tout autre histoire ; dans leur prédication journalière, les prêtres parlent abondamment d'Adam et Ève et de la création comme étant la seule explication à notre existence. Si vous les interpellez sur la question, ils vous diront, en privé, qu'ils utilisent l'allégorie et le symbole pour faciliter la compréhension et ainsi de suite. Mais permettez-moi d'être sceptique face à cette dérobade puisque le gros de leur travail est concentré dans les écoles primaires où là, Adam, Ève et Noé sont présentés de façon aussi réelle que Jésus. Quant à la théorie de l'évolution, elle ne fait tout simplement pas partie des matières enseignées dans la province de Québec! Est-ce un choix pédagogique rationnel ou est-ce dû à l'influence du clergé catholique omniprésent au ministère de l'Éducation? La question se pose.

Darwin contre Lamarck?

Mais les créationnistes ne sont pas les seuls à vouloir du mal à ce pauvre Darwin. On observe en France un sentiment anti-darwinien assez particulier. Il s'agit d'un curieux mélange de sentiment nationaliste à forte saveur anti-britannique et d'un culte exagéré pour le vieux naturaliste controversé qu'a été le chevalier de Lamarck. On sait que le grand mérite de Darwin n'est pas d'avoir été le premier à parler d'Évolution - l'idée était dans l'air depuis une centaine d'années - mais plutôt d'en avoir expliqué de façon géniale les principaux mécanismes après que plusieurs, dont Lamarck, eurent lamentablement échoué à cette tâche.

Malheureusement, l'Histoire aura retenu le nom de Lamarck non pas pour ses réussites, car il en a eu de brillantes, mais pour une erreur : sa théorie de l'hérédité des caractères acquis. L'Histoire a été injuste envers Lamarck, nous sommes d'accord, mais pourquoi la controverse se poursuit-elle encore aujourd'hui? Pourquoi, par exemple, trouve-t-on tant de critiques méprisantes contre Darwin dans beaucoup d'ouvrages français?(1) Pourquoi la revue Science et Vie, réputée pour sa rigueur et son honnêteté, a-t-elle senti, en 1991, le besoin de publier un numéro spécial intitulé « Darwin ou Lamarck, la Querelle de l'Évolution » dans lequel on se retrouve, une fois de plus, plongé dans cette atmosphère d'ambiguïté dans laquelle tout semble bon pour jeter le doute sur Darwin? Penserait-on à ranimer un débat entre Copernic et les partisans de la Terre plate? Et si Pasteur avait été anglais, y aurait-il en France des pressions en faveur de la théorie de la génération spontanée?

Malheureuse infiltration…

Toutes ces questions démontrent à quel point ce débat est profond. C'est ce qui arrive lorsqu'on touche à la généalogie de l'être humain, car on ne peut le faire sans par conséquent toucher au sens de la vie, donc à la philosophie et à la métaphysique.

Des créationnistes, il y en a partout dans le monde, mais c'est aux États-unis qu'ils sont le mieux organisés. Leur action, ainsi que celle des fondamentalistes dont ils font partie, pourrait représenter un danger à long terme pour le système d'éducation américain, mais pour l'heure, cela demeure un problème religieux assez bien circonscrit.

En France, c'est différent. Là, il y a très peu de créationnistes, mais les attaques contre Darwin, plus mordantes et plus agressives, semblent venir de tous les côtés à la fois. On ne peut pas ne pas conclure à un chauvinisme dépassé et navrant. Et ce qui est plus grave, c'est que ce chauvinisme mesquin (pardonnez le pléonasme) se retrouve à des niveaux intellectuels étonnamment élevés, ce qui pourrait bien laisser soupçonner un problème beaucoup plus grave dans le système d'éducation français. Le nationalisme peut être acceptable dans les sports comme le soccer ou la course automobile, mais en science, c'est totalement sans intérêt et même à proscrire.

Heureusement, aux plus hauts échelon de l'intelligentsia scientifique mondiale, Darwin est bien installé à la place qu'il mérite et c'est ce qui importe. La France aurait donc un petit ménage à faire. Et quant aux fondamentalistes de par le monde, l'avenir nous dira s'ils sont tant à craindre. Je crois que la télévision par satellite, dont ils se servent abondamment, finira par briser leur rêve de conquête. Les jeunes générations les verront comme un canal parmi tant d'autres et MTV conservera probablement la cote d'écoute.

Voir aussi (dans le Dictionnaire Sceptique) :

Notes

(1) Maurice Bucaille, L'Homme, d'où vient-il?, Paris ; Seghers, 1981.
      Pierre Carnac, Les Origines de l'humanité, Paris ; Veyrier, 1991.
      Albert Ducrocq, L'Objet vivant, Paris ; Stock, 1989.

Bibliographie

  • Henri Arvon, L'Athéisme, Paris ; Que Sais-je?, 1970.
  • Isaac Asimov, La Conquête du savoir, Mazarine, 1982.
  • Isaac Asimov, L'Univers de la science, InterÉditions, 1986.
  • Yves Coppens, Pré-ambules, Paris ; Odile-Jacob, 1988.
  • Richard Dawkins, L'Horloger aveugle, Paris ; Laffont, 1989.
  • Stephen-Jay Gould, Le Pouce du panda, Paris ; Grasset, 1982.
  • Stephen-Jay Gould, Le Sourire du flamant rose, Paris ; Seuil, 1988.
  • John et Mary Gribbin, Un Pour cent fait la différence, Paris ; Laffont, 1990.
  • Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité, Paris ; Seuil, 1970.
  • Hubert Reeves, Patience dans l'azur, Paris ; Seuil, 1988.
  • Hubert Reeves, L'Heure de s'enivrer, Paris ; Seuil, 1986.
  • Carl Sagan, Les Dragons de l'Éden, Paris ; Seuil, 1980.
  • Carl Sagan, Cosmic connection, Paris ; Seuil, 1975.
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