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Quand l'école enseigne l'astrologie aux enfants

par Béatrice Richard

Extrait du Québec Sceptique no 34, page 6, été 1995.

On annonce pour bientôt la tenue d'états généraux sur l'Éducation au Québec. Il était temps, à moins qu'il ne soit trop tard… Car au train où vont les choses, c'est plutôt un procès contre l'obscuran-tisme et la superstition à l'école qu'il faudra instruire! Que l'on en juge : en lisant le manuel de français de ma belle-fille de 12 ans, j'ai découvert avec stupéfaction que l'on enseignait l'astrologie aux enfants de l'école primaire!

Intitulé Français 6, Pastille et Giboulée messagers, le manuel visé, édité en 1988, est toujours distribué aux élèves de sixième année du primaire dans la Commission scolaire de Grandpré (à Louiseville, en Mauricie-Bois-Francs, près de Québec). Or, que trouve-t-on au coeur de cet ouvrage de moins de cent feuilles? Un chapitre de 32 pages intitulé « Que sera demain? », consacré exclusivement à l'étude des sciences dites occultes : astrologie (« Qui êtes-vous? »), horoscope chinois, numérologie (« la signification des nombres pour les prénoms »), chiromancie (« L'analyse dermatodigitaloglyphe de l'index »), etc. On y apprend que « L'astrologie explique tout », « Les influences (de l'astrologie) sur l'humain », « Je crois en l'astrologie », « L'astrologie, la vraie », etc.

Aussi, par la présente, et après examen de la pièce à conviction, j'accuse le ministère de l'Éducation et ses serviteurs ministres, fonctionnaires, commissaires et professeurs de crime contre la Raison et l'Esprit critique.

J'exagère? Alors que penser d'un manuel scolaire destiné à des enfants malléables, encore en pleine formation intellectuelle, où un professeur affirme dans le cadre d'une entrevue : « Je crois aussi que les corps célestes ont une influence sur les humains. Par exemple, on peut vérifier que, lors des pleines lunes, il y a plus de gens agressifs, la violence augmente… Cela est vérifiable. Nous subissons au jour le jour l'influence des corps célestes. » Et qui conclut en disant : « Aussi, il m'apparaît sage, dans de telles conditions, d'utiliser les services d'un astrologue pour connaître les influences que vous aurez à subir. »

Et que les maîtres offusqués ne m'accusent pas de tronquer les citations! Belle joueuse, je me limiterai à celles extraites de la section intitulée « Astrologie ou exploitation des naïfs » qui clôt le chapitre « Sciences occultes ». C'est-à-dire, en principe, si j'ai bien compris la démarche des « pédagogues », la plus critique. Celle en tout cas qui, selon moi, devrait pour le moins servir à détruire tout le bel édifice des pages précédentes.

Hélas, que trouve-t-on en conclusion de ce triste chapitre?

(…) Si l'astrologue travaillait en harmonie avec les astronomes, ces derniers pourraient prévoir les trajectoires des planètes et signaler ces événements aux astrologues qui eux pourraient, en se basant sur des statistiques, prévenir par exemple les gens d'éviter de provoquer leur environnement durant telle période parce que dans les conditions que présentent les astres, plusieurs personnes auront tendance à être violentes.

De cette façon, en suivant ces conseils, les réseaux de télévision pourraient modifier leur programmation pour enlever tel film violent qui n'est pas présenté dans une bonne période, etc.

Je n'invente rien. C'est écrit noir sur blanc, page 78. Et le professeur de ma belle-fille a demandé aux élèves de la classe de faire un travail sur une des sciences occultes présentées dans ce manuel! Alors, qu'on ne vienne pas me dire que la présence de cette « matière » dans le cursus scolaire n'est qu'un « accident », une crotte de chien que les professeurs contournent pudiquement…

Mère d'un enfant, belle-mère de deux autres, c'est avec effroi que je vois l'esprit critique disparaître de plus en plus souvent au profit des préjugés et des superstitions les plus crasses. Passe encore que des gens s'amusent à faire leur carte du ciel dans la cuisine, cela les regarde. Mais que ce soit l'école qui l'enseigne, là je ne marche plus!

Les enfants sont sans défense devant le merveilleux. Si l'école faillit à son devoir, c'est-à-dire tracer la frontière entre le réel et l'imaginaire, entre science et croyance, on confisque à l'enfant le pouvoir de maîtriser l'un et l'autre convenablement, de se défendre contre quiconque cherchera à lui imposer sa vision des choses. Or cette maîtrise n'est-elle pas leur seule arme pour appréhender la complexité croissante de notre monde?

L'historien Charles Seignobos écrivait en 1907 : « Ce qui est utile à tous les élèves, c'est de comprendre le monde où ils vont vivre, de s'y intéresser et d'être prêts à y agir. » De toute évidence, quatre-vingt dix ans plus tard, c'est plutôt au repli dans la pensée magique que l'on convie nos futurs citoyens du XXIè siècle. À l'âge des ordinateurs dans les écoles et de la mondialisation des communications, c'est renversant. Peut-on imaginer sans frissonner pire mariage que celui qui unit technologie de pointe et pensée barbare?

Et je prierais instamment l'avocat du diable de ne point venir ici invoquer les principes de « tolérance » et de « liberté d'expression » pour défendre ces cagots du Nouvel Âge qui se prennent pour des éducateurs! Qu'est-ce que la tolérance en effet quand elle engraisse obscurantisme et superstition, les deux mamelles de la barbarie? Notre siècle en témoigne de triste manière, tout crime contre la raison fait son lit de l'ignorance et débouche souvent sur les fanatismes meurtriers, les crimes contre l'humanité.

Que depuis sept ans, un tel ouvrage, nécessairement approuvé par le ministère, ait pu circuler et être utilisé sans coup férir dans les officines de l'Éducation nationale dépasse l'entendement! Que, de messieurs les ministres au plus humble des professeurs, parmi tous ces gens responsables de la formation de futurs citoyens nos enfants! personne n'ait élevé la voix depuis tout ce temps pour dénoncer cette infamie me semble de sinistre augure, pardonnez l'expression, pour notre avenir en tant que société. Face à un tel aveuglement collectif, la question se pose en effet : « Que sera demain? »

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