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À la recherche de l'âme

par Pierre Cloutier

Extrait du Québec Sceptique no 35, page 38, automne 1995.

En 1949, un mineur de l'Arizona nommé James Kidd, meurt en laissant un testament dans lequel il lègue tout ce qu'il possède à quiconque pourra prouver scientifiquement l'existence de l'âme. Ce fait divers aurait pu passer inaperçu si ce n'avait été de la succession qui s'élevait à près de deux cent mille dollars! (Les Sceptiques du Québec n'auront donc pas été les premiers à avoir lancé un tel défi.)

En 1967, après dix-huit années de longues procédures administratives et judiciaires, un juge de première instance accorde la somme à un institut neurologique de Phoenix. Mais la cause est portée en appel et, cinq ans plus tard, le premier jugement est renversé : deux tiers de la somme sont accordés à l'American Society for Psychical Research (ASPR) et le reste à la Psychical Research Foundation. Ces deux organismes sont voués à la parapsychologie et se réclament des méthodes du célèbre Joseph B. Rhine qui est considéré, aux États-Unis, comme le père de la recherche scientifique en ce qui concerne le spiritisme, l'au-delà et les phénomènes paranormaux.

Nul besoin de préciser que 23 années et plusieurs centaines de milliers de dollars plus tard, aucun résultat tangible n'est ressorti de ces expériences et le pauvre mineur est encore le mieux placé pour savoir si, oui ou non, une âme survit au corps physique après la mort. Cette histoire rappellera à plusieurs le décès, en octobre 1993, du comédien Doris Lussier, celui qui se disait le secrétaire du Père Gédéon. Avant de mourir, il avait fait inscrire sur sa tombe : « Je suis allé voir si mon âme est immortelle ». Malheureusement, ni James Kidd, ni Doris Lussier, ni aucun des nombreux personnages qui, tout au long de l'histoire, avaient promis de revenir nous dire ce qu'il en était n'ont réussi à tenir leur promesse.1

La survie

La croyance en la réincarnation implique la croyance en l'existence de l'âme. Cette croyance est presque aussi vieille que l'homme lui-même. On croit que c'est en regardant son feu, le soir, et en voyant le bois disparaître en fumée qui s'élevait vers le ciel que l'homme préhistorique imagina que l'esprit d'un défunt pouvait, de la même manière, sortir du corps et monter vers le ciel. Ce serait l'origine de cette croyance universelle qu'est la survie de la conscience après la mort. Il est important de constater que beaucoup de personnes confondent âme, conscience et personnalité. Ils se considèrent comme une conscience captive dans un corps physique et non un corps physique capable de conscience.2

C'est ce que les philosophes appellent la vision « dualiste » de l'être humain. La « personne » et son « corps » étant deux entités différentes, associées, mais pouvant être séparées. Ce qui, à mon avis, est contraire à l'observation.

L'idée de l'âme a évolué au cours des âges… un peu comme la charrette : on en a vu en masse des modèles, mais c'était toujours une charrette… jusqu'au 19ème siècle où sont apparus le moteur à essence et de nouvelles théories sur le fonctionnement de la conscience humaine. Avant ce moment, à propos de l'âme, on constate une interminable suite de tergiversations entre les philosophes, de Platon et Aristote, en passant par les « Pères de l'Église », l'incontournable Descartes et jusqu'à Ludwig Wittgenstein, qui finit par dire à ses confrères philosophes que tout ce qu'ils faisaient depuis deux mille ans, c'était de la bouillie pour les chats. La philosophie est futile, dit-il, car elle baigne dans la confusion linguistique.

Wittgenstein n'est pas le seul à critiquer les philosophes, et avec raison. D'abord, la majorité d'entre eux ont toujours abordé la question de l'âme avec comme a priori qu'elle existe. Il ne reste donc à déterminer que des petits détails comme : de quoi est-elle faite? où se trouve-t-elle pendant la vie? et où se trouve-t-elle avant la naissance et après la mort? Que de niaiseries des philosophes aussi célèbre que Aristote, saint Thomas d'Aquin et ce « mirmadolin » de René Descartes3 ont-ils écrites, croyant avoir trouvé réponse à ces questions!

Heureusement, il y eu des exceptions. Des exceptions qu'on pourrait comparer à de minuscules îlots de gros bon sens dans un long fleuve de confusion. Mentionnons Épicure (341-270 av. notre ère), Lucrèce (98-55 av. notre ère) et surtout David Hume (1711-1776), un Écossais qui, dès 1750, émit des idées qui paraîtraient encore très « modernes » aujourd'hui. Il fut l'un des premiers à considérer la conscience humaine comme le résultat d'un processus biologique dans le cerveau. Il croyait que l'esprit disparaissait au moment de la mort et même chaque soir, au moment où le corps dort : opinion qui est partagée aujourd'hui par certains psychologues modernes.4

Au courant du 19ème siècle, la méthode scientifique s'est considérablement raffinée et a commencé à donner des preuves de son efficacité. En 1882, on fonda, à Londres, la Society for Psychical Research (SPR) avec comme objectif l'étude scientifique de l'esprit humain, ainsi que des « esprits » immatériels auxquels on croyait beaucoup. On était alors en pleine mode du spiritisme. Aux États-Unis, c'est Joseph B. Rhine qui marqua ce courant en fondant la première faculté de parapsychologie à l'université Duke en Caroline du Nord, vers 1930.

Bizarrement, la mode des séances de spiritisme avec déplacements de lourdes tables et apparitions et matérialisations « d'ectoplasmes »5 perdit beaucoup de sa popularité à peu près à la même époque où la compagnie Kodak mis sur le marché son premier film sensible aux rayons infrarouges.

Depuis ce temps, la science a énormément progressé. Mais malgré le fait que la SPR et les nombreuses facultés de parapsychologie qui ont suivi celle de Rhine de par le monde n'ont jamais réussi à produire une réelle preuve scientifique de son existence, l'idée de l'âme n'a jamais cessé d'être très présente dans la population en général. Certains scientifiques ont osé se prononcer sur le sujet et ont eu à en subir les conséquences. Entre autres, Jacques Monod, le célèbre auteur de Le Hasard et la Nécessité, qu'on voit souvent dénoncé par les prédicateurs de tout poil comme s'il était un véritable démon. Plus près de nous, Hubert Reeves semble patiner comme un politicien lorsqu'on aborde avec lui les questions de l'âme et de la survie de façon trop directe.

La réincarnation

Au Québec, depuis les années cinquante, la croyance en la réincarnation est passée d'un petit 5 % à plus de 30 %. C'est un véritable phénomène de société. Dans la bibliothèque publique de mon quartier, il y a plus de soixante volumes traitant de ce sujet. La plupart sont écrits par des thérapeutes, souvent des médecins qui, par hypnose, font « régresser » leurs patients vers d'autres vies ou « entre-vies », le plus souvent passées, mais parfois aussi futures. En les parcourant, le sceptique que je suis ne peut que s'étonner des trésors d'imagination dont font preuve les voyageurs de l'astral. Je n'y trouve absolument rien de crédible, mais que d'imagination! Il s'agit selon moi d'une colossale entreprise d'anthropocentrisme et de valorisation à outrance de l'être humain.

La science nous dit que la Terre est un grain de sable dans une immensité de vide et que la vie est un accident. Les croyants en la réincarnation et les promoteurs du nouvel âge protestent et répliquent en arguant que nous sommes tous des dieux! et qu'il y a en chacun de nous une parcelle de la grande conscience cosmique qui est éternelle et immortelle. Ce qui veut dire : « l'Être suprême m'a envoyé sur la Terre pour accomplir quelque chose. Il a pour moi un Plan et Il m'accompagne à chaque instant de ma vie. »6

Un mathématicien et savant que je considère comme une référence, John Casti, l'auteur de Lost Paradigmes, tient, lui aussi, le pari que la conscience humaine est le résultat d'un phénomène biologique très matériel qui se déroule dans le cerveau et qui s'arrête au moment de la mort. Sa conclusion, bien qu'elle comporte forcément une part d'arbitraire, est le fruit d'une longue et rigoureuse recherche scientifique portant sur tout ce qui s'est dit ou écrit sur la question depuis que l'humain a appris à penser.

L'hypothèse stupéfiante.

Depuis quelques années, les recherches sur le cerveau, souvent conduites en parallèle avec les recherches sur l'intelligence artificielle, ont commencé à donner des résultats. Selon Casti, il semblerait que les probables-futures-machines-pensantes ne seront pas programmées par un humain, mais se programmeront d'elles-mêmes, et apprendront en réponses à des stimuli et à des récompenses. Lorsqu'elles iraient dans la bonne direction, elles recevraient un su-sucre sous la forme de voltage ou quelque chose dans le genre. Hollywoodien comme image? Des expériences déjà faites en ce sens s'avèrent très prometteuses.

Francis Crick, prix Nobel et célèbre codécouvreur de la structure de l'ADN dans les années cinquante, s'est lancé, il y a une vingtaine d'années, dans l'étude du cerveau humain avec pour but principal la compréhension de la conscience humaine. Il vient de publier des résultats préliminaires de ses travaux dans un livre intitulé L'hypothèse stupéfiante, avec comme sous-titre « À la recherche scientifique de l'âme ». Son étude porte surtout sur le processus de la vision. Il prétend que c'est la perfection de notre vision, résultat de milliards d'années de sélection naturelle, qui contribue à maintenir en nous cette impression d'être un esprit immatériel habitant un corps physique.

Pour lui, l'hypothèse stupéfiante c'est justement de supposer que cette impression est une illusion. D'après les plus récentes recherches, la conscience humaine serait le résultat d'un processus de rétroaction entre la partie analytique du cerveau et la mémoire à très court terme. En fait, nous ne serions jamais conscients, mais nous avons souvenir d'avoir été conscients… il y a une fraction de seconde. Ceci suffit à maintenir en nous cette conviction d'être une personne.

Les animaux ressentent-ils les mêmes phénomènes? Crick est convaincu que oui. N'oublions pas que l'humain est l'être vivant qui a le plus gros cerveau par rapport à son poids total. La différence entre les cerveaux des espèces vivantes serait uniquement une différence de degré. Crick nous démontre que le cerveau est une machine très complexe comportant de nombreuses parties qui accomplissent des tâches particulières et distinctes.

L'unité de l'esprit: « l'homuncule »

L'impression que nous avons d'être quelque part dans la tête de notre corps, comme aux commandes d'un robot, est souvent associée à l'idée ancienne d'homuncule, ou à celle plus contemporaine du personnage de dessins animés Goldorak. Freud croyait qu'il y avait quelque part dans notre cerveau un petit groupe de cellules qui serait le siège de notre esprit conscient. Plus près de nous, Roger Sperry, grâce à des expériences qu'il fit sur des épileptiques, découvrit que l'esprit humain n'était peut-être pas si unique qu'il en avait l'air. Certains de ses patients qui avaient eu le cerveau sectionné en deux réagissaient comme s'ils étaient deux personnes dans le même corps. Un de ses élèves, Michael Gazzaniga, poussa l'idée encore plus loin en comparant le cerveau humain à une société dans laquelle chacune des parties possède un peu de la conscience.

Francis Crick, qui est à la fine pointe de la recherche scientifique dans le domaine, semble accréditer ces hypothèses. La conscience ou la personnalité serait le résultat de l'action combinée, mais relativement indépendante, d'une foule de mécanismes plus complexes les uns que les autres, sans qu'on puisse vraiment en localiser le centre.

Conclusion

On peut difficilement conclure sur ce sujet tant on sent que le débat est jeune. Il est clair que la recherche scientifique actuelle ne va pas du tout dans le sens des anciennes croyances, supportées par les religions traditionnelles, d'une âme immatérielle et immortelle distincte du corps. Ni dans le sens des idées nouvel-âgeuses d'un cerveau inutilisé à 90 % et qui recèlerait des pouvoirs fantastiques encore à découvrir.

Ce qui est stupéfiant, nous dit le Dr Crick, c'est qu'en cherchant une âme dans l'être humain, on en vient à avoir l'impression de chercher la note ou l'accord qui fait de la neuvième symphonie de Beethoven le chef-d'oeuvre qu'elle est. Notre esprit est la somme de nos esprits, et cette impression d'unité de notre « moi » que nous ressentons tous intensément serait plutôt une sorte d'illusion innée, conservée par l'évolution parce que favorable à la survie de l'individu. Ce dernier avancé pourrait faire l'objet d'un autre article.

Références:

John L. Casti, Paradigmes perdus, InterÉditions, Paris, 1991
Francis Crick, L'hypothèse stupéfiante, Plon, 1994
Patrick Drouot, Mémoires d'un voyageur du temps, éditions du Rocher, Monaco, 1994
Henri Arvon, L'athéisme, Que sais-je ?, Paris, 1970
André Couture, La réincarnation: théorie, science ou croyance ?, éditions Paulines, Paris, 1991
Time-Life Books, À la recherche de l'âme, éditions Time Life, Amsterdam, 1989
Susan Blackmore, dans Le Québec sceptique, numéro 26 page 37

Notes:

(1) On pense au récent phénomène des prétendus voyages hors du corps lors de « mort apparente », les fameuses NDE (Near Death Experience). Jusqu'à maintenant, aucun de ces prétendus ressuscités n'a pu fournir un certificat de décès le moindrement crédible.
(2) Je n'ai pas écrit « doué de conscience », car cela impliquerait que la conscience puisse venir de quelque chose de différent, indépendant du corps mais enfermé en lui.
(3) L'expression est du curé athée Jean Meslier qui fit scandale vers 1730, en laissant à sa mort un manuscrit de 600 pages, adressé à ses paroissiens, dans lequel il démolit les dogmes de l'Église catholique, et écorche au passage le philosophe Descartes. Voir à ce sujet le passionnant livre de l'historien Marc Bredel, Jean Meslier, l'enragé, éditions Balland, 1983.
(4) Voir Susan Blackmore, Le Québec sceptique, no 26, pages 37 à 44, plus précisément sous le titre Les autres mondes, en page 43.
(5) À propos d'ectoplasmes, la légende a conservé le souvenir d'une substance gluante plutôt écoeurante comme on a pu voir, par exemple, dans le film Ghost Busters. Il est difficile d'imaginer un rapport entre une matérialisation venant de l'au-delà et la caractéristique « gluante »: la véritable raison serait plutôt que certains médiums acceptaient de se soumettre à des fouilles corporelles sévères et la seule cachette qu'ils pouvaient utiliser pour dissimuler les « apparitions » était leur estomac. En cours de séance, ils régurgitaient ces trucs en latex, qu'ils faisaient ensuite apparaître par prestidigitation.
(6) On croit généralement que tous les chrétiens partagent la même croyance en l'existence d'une âme immortelle, mais les chrétiens ne sont pas tous dualistes. Plusieurs dénominations importantes, comme les Témoins de Jéhovah et les Adventistes du Septième Jour ne croient pas en la survie de la personne après la mort. Ils croient cependant à une résurrection de leur corps physique dans le futur, à un moment choisi par Dieu. (J'ai des informations privilégiées selon lesquelles ce moment serait pour très bientôt, sûrement avant 2025.)


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