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La cryptozoologie passée au filet du scepticisme

par Daniel Coulombe et Éliane Santschi

Extrait du Québec Sceptique no 36, page 38, Hiver 1996.

Chassez le monstre et il revient au galop! Voilà le leitmotiv (1) de la Société internationale de dracontologie du lac Memphrémagog. À l'image de plusieurs plans d'eau au Québec, ce lac, situé en Estrie, possède lui aussi sa grosse bébitte, baptisée Memphré. Jacques Boisvert, qui s'attribue le titre prestigieux de crypto-dracontologue est le fondateur de la dite société, qui a vu le jour en juin 1986.

À lire les documents de la S.I.D.L.M., le profane a l'impression d'être devant une série de faits irréfutables. Cependant, une visite aux archives nous montre la démarche pseudo-scientifique de M. Boisvert. Tout au plus, il faut voir, dans cette marmite magique, une pincée de marketing, deux tasses de passe-temps avec un rictus de monstre marin.

Dans son bulletin Le Serpent de mer du lac Memphrémagog (juin 1994), M. Boisvert se pavane d'avoir appelé son monstre Memphré (2), première créature aquatique avec un nom français. Sans tomber dans le discours étymologique, disons tout de même que Memphré est un mot amérindien (langue abénaquise) signifiant vaste et qu'il constitue la première partie du mot Memphrémagog (vaste étendue d'eau).

Aux archives de la S.I.D.L.M., il existe quelque 180 documents (articles de journaux, bandes sonores, documents audiovisuels, déclarations signées) relatant les apparitions de Memphré. Le plus ancien témoignage date de 1816 et, ces trois dernières années, le rythme des apparitions (3) se situe entre sept et huit (impliquant au total une vingtaine de personnes).

Là où le sujet se corse, et devient drôlement intéressant pour les sceptiques, c'est sur l'aspect physique de Memphré. Les récits sont très diversifiés, pour ne pas dire hétéroclites! Ils vont d'un billot de bois qui bouge, en passant par une tête de cheval, jusqu'au serpent de mer. On remarque également une flagrante imprécision en ce qui concerne les dimensions du monstre marin, variant énormément selon les témoins(4). Certains affirment avoir vu un monstre de deux ou trois mètres, alors que d'autres soutiennent que l'objet de leur observation atteignait plus de dix mètres!

Les recherches de la S.I.D.L.M. sont concentrées sur trois types de créatures : le cheval marin, le type alligator et le serpent de mer (5). La méthode d'investigation est douteuse puisqu'on suggère au témoin de l'apparition de sélectionner, à partir de dessins, parmi ces trois créatures.

Le serpent de mer est la créature aquatique la plus observée et serait, selon les cryptozoologues, un Megalotaria longicollis : un genre de loutre géante à long cou, pouvant se déplacer à des vitesses allant de 25 à 55 km/h! (6)

Dans l'ensemble, les documents des archives de la S.I.D.L.M. comportent de nombreuses lacunes et démontrent, par le fait même, le peu de rigueur scientifique du principal intéressé. Les documents écrits comportent, en effet, des omissions importantes : les détails de l'observation (conditions atmosphériques, visibilité face au soleil) et les détails biographiques de l'observateur (âge, profession, intérêt pour les phénomènes paranormaux (7) ou pour la cryptozoologie).

À Magog, comme dans bien d'autres régions où habitent ces possibles monstres, on s'est vite rendu compte que le sujet avait un potentiel commercial certain(8). Malgré le scepticisme entourant l'histoire de Memphré, les récits entendus sont un élément ajouté en faveur du développement touristique.

La S.I.D.L.M. ne manque pas d'attrait puisqu'elle est située au coeur du centre-ville de Magog. De plus, la vitrine de la porte principale présente une superbe photographie de Memphré (des petites vagues grossies des milliers de fois!). À l'occasion du 1er avril 1993 et 1995, Memphré a fait la une du quotidien La Tribune. Aussi, divers reportages télévisés (On aura tout vu, Les routes du Québec, La vie en Estrie, Dossiers mystères, etc.) ont été diffusés sur ce sujet. Et pire, l'année dernière, Memphré s'est vu donner une mission didactique. En effet, le monstre marin est utilisé comme instrument pédagogique dans une école primaire magogoise, pour raconter l'histoire du lac Memphrémagog et de la région.

Toute cette visibilité médiatique mêlée à certains faits cocasses ne fait qu'accentuer l'idée de marketing dissimulée derrière Memphré. Jacques Boisvert est le seul membre de la Société de dracontologie. Aussi, M. Boisvert écrit une chronique dans l'hebdomadaire Le reflet du lac. Au bas de ses textes, on retrouve une publicité donnant les coordonnées du bureau d'assurance O. Boisvert et Fils inc. C'est la même adresse que celle du centre de dracontologie. Excellente publicité!(9)

Bref, cette situation est semblable, sur une échelle réduite, à celle de l'Écosse où des milliers de touristes vont visiter le Loch Ness dans l'espoir d'y rencontrer Nessie. Cela n'a d'ailleurs pas échappé à notre homme puisque, dans une feuille de nouvelle de la S.I.D.L.M., il dénombre les similitudes entre le Loch Ness et le lac Memphrémagog (longueur des lacs, leurs bassins de drainage, les deux grandes baies, des écrasements d'avion dans les lacs, la proximité de monastères, etc.).

Restons dans les comparaisons et disons qu'à l'image des déclarations de la supercherie du Loch Ness (cf. Le Québec sceptique, no 30), celles concernant le monstre du lac Memphrémagog se feront entendre tôt ou tard. Conservons précieusement en mémoire les aveux de M. Spurling qui, sur son lit de mort, a raconté comment il avait truqué la célèbre photographie de Nessie. L'artifice avait pour but d'attirer une plus grande clientèle dans son hôtel, situé sur le bord du Loch Ness.

Dans de telles histoires, que les monstres aquatiques existent ou pas devient presque secondaire. Ces récits merveilleux et insolites, en plus de fasciner les gens, finissent par créer leurs propres monstres : celui du marketing et celui de la crédulité.

NOTES

1. À la suite d'un bref article, paru dans un journal d'école, qui dénonçait le peu de sérieux de la S.I.D.L.M., Jacques Boisvert s'est dit très offusqué des commentaires de la journaliste Éliane Santschi. Dans sa lettre, M. Boisvert s'est montré encore plus convaincu et entêté que lors des premières rencontres.

2. Il apparaît d'ailleurs un copyright à la suite du mot Memphré lorsqu'il accompagne le dessin du monstre.

3. Avant la fondation de la S.I.D.L.M., une quarantaine de documents relataient les apparitions de Memphré. Depuis sa fondation en 1986, la moyenne annuelle est de 12.

4. Mentionnons l'anecdote suivante : à tous les observateurs de Memphré dont le témoignage est conservé dans les archives du S.I.D.L.M., M. Boisvert remet un petit certificat d'authenticité.

5. Le fondateur de la cryptozoologie est le docteur Bernard Heuvlemans, un Belge habitant la France. Il décrit, dans son livre Le Grand-Serpent-de-mer, ce type de monstre marin ainsi  : … Animal marin d'assez grande taille […] sa tête, relativement petite, est de forme ronde avec un museau plus ou moins effilé […] rappellent tantôt le phoque ou le chien, tantôt le cheval, le chameau, la girafe […] Pour Heuvlemans, la contradiction entre les récits provient d'un phénomène biologique : l'allongement de la tête, avec l'âge, chez les mammifères. Le paradoxe, c'est qu'en l'espace d'un mois, certains ont vu Memphré avec une tête de crocodile, d'autre de vipères, d'autres de cheval, etc.

6. Un bref article sur ce sujet a été publié dans le Journal de Montréal, 26 mars 1995, p.11

7. Plusieurs consommateurs de parapsychologie considèrent le lac Memphrémagog comme une porte sur l'inconnu, qui s'ouvre sur une autre dimension, un univers parallèle. Divers récits relatent la présence d'ovnis.

8. Déjà, un garage de Magog porte le nom de Memphré et affiche le logo du monstre marin, malgré le fait que les droits de copyright de la S.I.D.L.M. n'aient jamais été accordés.

9. Dans un numéro de décembre 1994 (Le reflet du lac), Jacques Boisvert est costumé en Père Noël et Memphré joue le rôle de Rudolf. L'emballage est présenté avec un témoignage de confiance des Assurances O. Boisvert & Fils Inc. Comme quoi Memphré s'adapte de plus en plus à la dimension commerciale des Fêtes.

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