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J'ai été un bougeoir humain

par Pascal Forget

Extrait du Québec Sceptique no 37, page 32, Printemps 1996.

La consultation

J'avais été alléché par une évaluation gratuite de l'hygiène de l'oreille annoncée à la boutique naturopathe près de chez moi (les oreilles ont tendance à me gratouiller fréquemment). Lorsque j'ai appris qu'il y avait souvent trop de gens à ces examens portes ouvertes, je me suis dit qu'il serait plus facile de prendre rendez-vous pour un traitement personnalisé. Le rendez-vous le plus rapide que l'on pouvait me donner était deux semaines plus tard… Presque comme chez le vrai médecin! J'y suis allé accompagné de Donald, notre sympathique président, et de Nathalie, son amie. Leur rôle était d'observer notre technicienne en bougie auriculaire pour répéter le traitement lors du prochain souper Sceptique, et de poser le maximum de questions. Moi, je ne devais que garder mon sérieux pendant tout le traitement. J'avoue que ça n'a pas été facile.

L'importance du décorum…

On nous a conduits dans l'arrière-boutique, où se trouvent une petite salle d'attente et une cafetière qui contient… de la tisane. Mme St-Denis, la propriétaire, est arrivée avec quelques minutes de retard et nous a conduits à son bureau, qui ressemble à un vrai bureau de médecin. Sur le mur, une affiche indique les points d'acuponcture de l'oreille. De nombreux certificats et diplômes (dont un en bougie auriculaire) étaient affichés sur les murs, de même que toutes les attestations d'appartenance à l'Ordre des naturothérapeutes de 1990 (au moins) à aujourd'hui. Pensez à un chauffeur de taxi qui, pour vous rassurer sur ses talents de conducteur, accrocherait à son rétroviseur tous ses anciens permis de conduire, et vous avez une bonne idée de l'impression que ça m'a donnée!

Il ne faut pas oublier non plus le stéthoscope accroché à l'un des diplômes. Mme St-Denis fut bien mal à l'aise d'en expliquer la présence; elle nous a dit que de vrais médecins viennent parfois faire des examens dans son bureau.

Pour commencer, Mme St-Denis m'a posé quelques questions générales sur mon état de santé. Elle m'a fait signer quelques formulaires relatifs à mon dossier, ainsi que celui reproduit intégralement ici (il n'y manque que ma signature et la date). Quand je l'ai lu, je me suis demandé si ce n'est pas moi qui devrais la poursuivre pour m'encourager à signer un pareil document!

Après ces formalités, elle m'a invité à m'allonger sur le côté pour commencer le traitement. Sans examen, sans me demander pour quelle raison je désirais un traitement! D'abord surprise de mon étonnement je lui ai expliqué que je pensais qu'elle me regarderait au moins dans les oreilles elle m'a alors demandé, avec un soupir, pourquoi je venais la voir. Elle m'a regardé les oreilles avec un otoscope, poussant de temps en temps des ho! et des ha! comme si elle découvrait toute sorte de choses effrayantes. Elle m'a dit que j'avais les oreilles sèches, des rougeurs, une petite tache blanche au fond de l'oreille (peut-être une petite otite…) et que le traitement allait m'aider.

Je me suis allongé sur le côté. Elle m'a versé ce qui m'a semblé être un demi-litre d'un mélange secret d'huiles essentielles dans mon oreille, qu'elle avait d'abord recouverte d'un drap percé. (J'espère qu'elle n'oublie pas trop souvent de faire un examen d'abord… Je n'ose penser à ce qui me serait arrivé si j'avais eu une perforation du tympan!) Ce mélange exclusif d'huiles essentielles contenait entre autres des huiles antiseptiques… ce qui tombait bien! Mais que la recette soit secrète ne m'impressionnait guère : comme pour la panure du poulet frit Kentucky, c'est pas parce que c'est un mélange secret que c'est bon!

Pour stimuler mes points d'énergie pendant que l'huile faisait effet, elle m'a massé le tour de l'oreille. Elle m'a indiqué en même temps le point d'acuponcture à masser pour diminuer les symptômes d'allergies. Le massage est descendu jusque dans la base du cou, où elle m'a trouvé des vertèbres subluxées, ce qui ajoutait à la pression dans les oreilles. J'avoue que c'était bien agréable, bien que je me serais passé de la publicité gratuite sur les autres services (acuponcture et chiropractie) qu'elle semblait me recommander…

Avant d'allumer la bougie, elle s'est recouvert le visage d'un masque pour se protéger des vapeurs, car elle fait ça à longueur de journée. Pas le petit masque de type médical habituel, mais un modèle de luxe, avec des valves, comme ceux utilisés dans la Seconde Guerre mondiale. Je me suis immédiatement demandé : si ELLE a besoin d'un masque aussi sophistiqué, pourquoi je n'en ai pas un, moi?! Mes craintes se sont dissipées quand, un peu gênée par nos questions, elle l'a enlevé et ne l'a pas remis…

Puis, sans que je ne puisse le voir, je me suis retrouvé avec la bougie allumée dans l'oreille. Un léger grésillement s'est fait entendre, mais j'avais l'impression de toute façon d'entendre du fond d'une piscine tellement j'avais de l'huile dans les oreilles. La chandelle a brûlé ce qui m'a semblé être une quinzaine de minutes. Puis, Mme St-Denis m'a retiré les dépôts de cire restant avec un instrument de type chirurgical.

Attestation préalable à la consultation

  1. Le client/e atteste qu'il/elle est venu/e de son plein gré requérir les services du naturothérapeute et qu'il/elle n'a subi aucune pression de sa part.
  2. Le client/e reconnaît qu'il/elle est lui-même/elle-même responsable du vocabulaire médical qu'il/elle utilise et qu'il/elle ne peut nullement en imputer la responsabilité au naturothérapeute, même si ce dernier doit en reprendre les termes pour fins d'explication.
  3. Le client/e est au fait qu'il/elle ne peut demander au naturothérapeute de poser un acte médical ou un diagnostic réservé aux praticiens de la médecine allopathique (comme par exemple prescrire des drogues pharmaceutiques), aux praticiens de la chiropratique et autres au sens du code des professions, ni qu'il/elle ne peut non plus l'inciter à le faire.
  4. Le client/e reconnaît qu'il/elle s'est présenté/e sous son vrai nom, de bonne foi et pour nul autre motif que celui véritable de soins de santé.
  5. Toutes dérogation à cet article (4), comme celui de feindre la maladie pour motif de prendre en défaut le naturothérapeute, de l'inciter à déborder de son champ d'action afin de pouvoir le culpabiliser, ou tout autre motif d'espionnage, est considéré comme une incitation à la malhonnêteté et à la fraude, donc passible pour la personne trompeuse et ceux qui l'utilisent de poursuite devant les tribunaux.
  6. Le client/e par sa signature atteste avoir pris connaissance des déclarations des 4 articles et n'être pas en défaut en ce qui concerne leur contenu.

N.D.L.R. : Lisez bien ceci, c'est ce que vous devrez signer avant de pouvoir profiter d'un traitement à la bougie auriculaire. Après la médecine alternative, on se demande si on n'assiste pas à la naissance d'un droit alternatif…

L'oreille éprouvette

Le bouquet du traitement aux bougies auriculaires, c'est lorsque la base de la bougie est découpée pour exhiber la quantité de cérumen retirée lors du traitement. Après mon traitement, il y avait effectivement une petite quantité de cire : une moitié jaune pâle, l'autre moitié plus foncée. La naturopathe m'a le plus sérieusement du monde affirmé que la cire pâle venait de la bougie, mais que la foncée était ce qui avait été aspiré de mon oreille.

En bons sceptiques, nous avons fait l'expérience suivante lors du souper Sceptique consacré au récit de nos aventures. Nous avons fait brûler une bougie auriculaire dans une éprouvette contenant un peu d'huile essentielle, juste pour voir… Après la combustion, nous avons trouvé dans l'éprouvette une petite quantité de cérumen foncé! Peut-on conclure que, pour les naturopathes, pas besoin d'avoir d'oreilles pour avoir de la cire d'oreille?

Le fameux effet de cheminée

Je me permets de douter que l'effet de cheminée d'une petite bougie auriculaire soit suffisant pour aspirer des bouchons de cérumen. Nous avions chez nous un gros foyer et je n'ai jamais vu une bûche aspirée par la cheminée! De plus, le peu de chaleur ressentie me semble bien insuffisant pour ramollir vraiment le cérumen. Comme l'expérience avec l'éprouvette l'indique, les bouchons de cérumen de grosseur variable récoltés après les traitements ne sont que la cire de la bougie. La température et la ventilation (si la bougie est plus ou moins enfoncée dans l'oreille, par exemple) doivent influencer la combustion. Les bougies, qui ne sont sûrement pas toutes parfaites, doivent contenir des quantités de cire légèrement différentes d'une à l'autre. Dans ces conditions, il est normal que les dépôts laissés par les bougies soient de grosseur différente, comme on pourrait s'attendre de la quantité de cérumen d'une personne à l'autre…

Lors d'un traitement, règle de base, il faut toujours traiter les deux côtés pour ne pas se déséquilibrer. Quand la première bougie s'est éteinte, Mme St-Denis m'a demandé de me retourner pour procéder au traitement dans l'autre oreille, pendant que l'huile en trop s'écoulerait de la première. J'ai réalisé avec un certain dégoût que ma tête reposait sur un coussin qui avait absorbé les écoulements huileux de je ne sais trop combien de clients et que seul un petit drap de coton m'en séparait.

Le calme et la détente sont recommandés lors du traitement. Cela n'a pas empêché Mme St-Denis de parler au téléphone pendant le traitement de ma deuxième oreille. Je n'ai pas trouvé très relaxant de l'entendre discuter allègrement d'un rendez-vous avec un monsieur de CKVL à propos de son émission de radio, pendant qu'elle tenait une chandelle allumée dans mon oreille!

En plus de l'appel, elle n'a pas arrêté non plus de répondre aux questions de Donald et Nathalie. Bien que, selon la formule signée au début du traitement, notre naturopathe ne soit pas responsable du langage médical qu'elle utilise pour fin d'explication, j'ai noté quelques perles parmi les explications qu'elle a données :

Le cérumen est une hormone.
Les cils (dans l'oreille externe) poussent le son dans les oreilles.
Les huiles essentielles dans les oreilles affectent les pacemakers, car elles concentrent les énergies électromagnétiques…
(Cette dernière citation n'est pas textuelle ni complète, mais je vous garantis que l'explication qu'elle nous a donnée était encore plus délirante!)

Ce n'est pas le genre de réponse pour me relaxer, au contraire!

La facture

Le traitement a coûté 30 CAD, et doit, selon Mme St-Denis, être répété environ à chaque année. Ceux qui recommandent de le faire plus souvent sont des charlatans. Les bougies sont aussi en vente pour emporter à la maison, au coût de 18 CAD pour 6. Dans les instructions, on conseille de faire le traitement beaucoup plus souvent… Pourquoi payer pour ça? Un médecin (ou un O.R.L.*) posera un diagnostic et retirera les bouchons de cérumen, seulement si nécessaire, gratuitement et de façon beaucoup plus sécuritaire. N'oublions pas que notre adepte des médecines douces n'a pas cru bon de m'examiner pour vérifier si j'avais besoin du traitement… Toujours sous prétexte que les médecines douces, ça fait pas mal de toute façon! Moi je dirais plutôt qu'au mieux, ça ne fait strictement rien, et qu'au pire, ça peut faire drôlement mal.

Car en contactant M. Ahmarani de l'Association des O.R.L et de la reconstruction faciale, pour le souper Sceptique consacré aux bougies auriculaires, nous avons appris que son association avait pris position dans le dossier. Il affirme qu'au Québec, à peu près tous les O.R.L. ont reçu des cas de perforation de tympan ou de blessures reliées à l'utilisation de bougies auriculaires. Il m'a d'ailleurs examiné l'oreille et n'y a absolument rien trouvé d'anormal, pas même de possibilité d'infection, comme mentionnée par Mme St-Denis.

Nathalie, Donald et moi avons beaucoup ri avant le traitement, et j'ai eu beaucoup de difficulté à ne pas rire, couché sur la table, transformé en bougeoir humain. Mais un étrange malaise nous a pris en sortant de la boutique. Nous ne pouvions que penser aux pauvres gens qui sont des victimes consentantes de cette escroquerie; qui, à chaque visite, en apprennent un peu plus sur les principes pseudoscientifiques…

J'ai marché pour me rendre chez moi, les oreilles encore dégoulinantes d'huiles essentielles, et bouchées par des bouts d'ouate. Mme St-Denis m'a dit que le traitement laisse les oreilles dilatées. Elle m'a donc recommandé d'éviter les courants d'air et de ne pas prendre de douche avant le lendemain, pour éviter d'attraper une grosse grippe.

Ben voyons! Vous ne saviez pas que la grippe s'attrape par les oreilles?!

L'historique

L'utilisation de bougies auriculaires est une technique très ancienne (évidemment, comme la plupart des techniques alternatives). Selon Mme St-Denis, naturopathe, ce serait les premiers colons d'Amérique qui l'auraient apprise des Indiens Hopi, reconnus pour n'avoir jamais d'otites. Un médecin (???) aurait alors remarqué que ces Indiens s'insufflaient de la fumée de tabac dans les oreilles et il aurait par la suite propagé les bienfaits de cette méthode. Le tabac n'ayant plus la cote chez les naturopathes de nos jours (même si c'est naturel!), il a été remplacé par la bougie auriculaire, un tube de carton enduit de cire d'abeille avec, à la base, une partie recouverte d'aluminium destinée à concentrer et à conduire la chaleur.

L'hygiène des oreilles serait nécessaire à cause de la pollution et de notre mode de vie qui n'est plus en équilibre avec la nature. Dans ces conditions, le cérumen devient dur et crée des accumulations qui contribueraient à certains problèmes comme des problèmes d'audition, des otites, des bourdonnements, etc.

D'où vient l'idée de mettre de l'huile essentielle dans les oreilles lors du traitement, l'histoire ne le dit pas. Peut-être parce que l'huile dans laquelle sont dissoutes les huiles essentielles est un moyen qu'utilisent les médecins pour ramollir le cérumen?

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