logo
Accueil » Ressources » Notre revue » Articles publiés » Petit mensonge deviendra grand

Petit mensonge deviendra grand

par Stéphane Duchesne

Extrait du Québec Sceptique no 40, page 38, Printemps 1997.

[…] Quitte à mentir, il faut toujours inventer les mensonges les plus énormes de façon que celui qui les reçoit n'en doute pas, trouvant impossible qu'à ce point on puisse mentir […]
Michel Beaulieu, La Représentation
La vérité dépasse peut-être la fiction en cela qu'elle est infiniment plus décevante.
Hubert Aquin, Trou de mémoire

Dix années de scepticisme québécois organisé ont, pouvons-nous espérer, favorisé le développement de la pensée critique chez nos membres et chez le public en général. Mais pour vous rappeler qu'on ne doit jamais baisser sa garde en matière de paranormal et de pseudo-sciences, je vous invite à découvrir ou à redécouvrir trois cas célèbres qui démontrent qu'une bonne dose de scepticisme reste encore le seul vaccin connu contre la naïveté et la crédulité. Nous verrons ensemble comment un coup monté anodin peut facilement devenir la base d'une controverse s'étendant parfois sur plusieurs décennies, alors même que de nombreux indices permettent de suspecter un canular. Dans les trois cas cités, les auteurs de la supercherie sont passés aux aveux, mais vous constaterez que lorsque la machine à croyances est lancée, il est bien difficile de l'arrêter…

Un vrai conte de… fées

Il était une fois deux jeunes filles imaginatives et espiègles qui allaient apprendre, bien malgré elles, que les adultes n'ont parfois rien à envier aux enfants en matière de crédulité.

Reportons-nous en 1917, dans un petit village du nord de l'Angleterre nommé Cottingley. Cet été là, Frances Griffiths, 10 ans, et sa cousine Elsie Wright, 16 ans, empruntent l'appareil photo du père d'Elsie afin, dit celle-ci, de photographier Frances dans les bois. À leur retour, Arthur Wright développe la plaque photographique et y voit apparaître, en plus de l'image de Frances, de curieuses formes blanches. Elsie lui affirme alors que ce sont des « fées », sans se douter qu'elle donnait ainsi le coup d'envoi à une supercherie qui n'allait connaître son dénouement que 65 années plus tard. Le mois suivant, en août, les deux copines récidivent et c'est au tour de Frances de photographier Elsie en compagnie d'un « lutin ». Cette fois, Wright est persuadé que les filles se paient sa tête et leur interdit l'usage de son appareil. Pendant quelque temps, les photos seront montrées à la famille et aux amis, puis, graduellement, plus personne ne s'y intéressera.

L'affaire prend une tournure inattendue trois ans plus tard, en 1920, lorsque la mère d'Elsie, Polly Wright, assiste à une conférence de la Société de Théosophie de Bradford portant sur le folklore, et plus particulièrement sur les croyances en les fées. À la fin de la réunion, Mme Wright mentionne les photos au conférencier, qui demande à les voir. Les plaques originales seront par la suite envoyées à Edward L. Gardner, un éminent théosophiste londonien qui, lui, les confiera à un photographe de sa connaissance, H. Snelling, pour analyse. Snelling évaluera favorablement les photographies, mais il ne sera révélé que 63 années plus tard qu'il va à ce moment retouché la première plaque (celle où on voit Frances avec des fées) pour « corriger » sa grave surexposition. Pourtant, c'est cette dernière photo retouchée, beaucoup plus claire que l'originale et où l'on voit de petites demoiselles ailées faisant la ronde devant une Frances somme toute impassible, qui deviendra par la suite célèbre.

En mai suivant, Gardner présente les photos lors d'une autre conférence à laquelle participe nul autre que Sir Arthur Conan Doyle, le célèbre auteur qui nous a donné Sherlock Holmes. À cette époque, Doyle est un élément actif et influent au sein du mouvement spiritualiste, alors très en vogue au Royaume-Uni (une vague de photographies de fantômes a d'ailleurs été observée de 1860 à 1920). Il publiera par la suite deux articles favorables aux photographies, puis un livre (The Coming of the Fairies) en 1922. Ces publications lui vaudront de vives critiques, plusieurs se demandant comment le créateur du brillant Holmes a pu tomber dans un tel panneau. On peut tout de même supposer que la « caution » d'un personnage comme Doyle ne soit pas étrangère à la longévité de la légende.

L'intérêt pour l'épisode connaîtra par la suite une série de hauts et de bas, mais les journaux, magazines et auteurs ésotériques s'assureront de raviver périodiquement la flamme de cette controverse qui - c'est une constante dans ce genre d'histoire - vend bien. Encore aujourd'hui, on peut trouver sur l'Internet la publicité d'une auberge anglaise située à Cottingley qui exploite le phénomène pour attirer la clientèle.

L'histoire connaît son dénouement en 1983, alors que les deux cousines, devenues grand-mères, signent des confessions officielles et avouent qu'Elsie a dessiné les fées en s'inspirant d'un de ses livres d'enfant (« Élémentaire, mon cher Doyle », aurait pu dire Sherlock Holmes…). Lorsque la blague a atteint les proportions que l'on connaît, elles ont décidé d'un commun accord d'attendre le décès des principaux acteurs (Doyle et Gardner) avant de révéler la supercherie. Il est amusant de noter que jusqu'à sa mort, Frances a maintenu que bien que les photos aient été truquées, elle avait réellement vu des fées lors de ce bel après-midi d'été 1917…

Les controverses qui naissent d'une photographie truquée sont légion; cela s'explique sans doute par une méconnaissance assez répandue des techniques photographiques : nous croyons à tort qu'il est difficile de truquer une photo et donc que les photos ne mentent pas. En guise d'illustration, voici une deuxième anecdote qui implique encore une fois une photographie, mais où cette fois le « sujet » passe de l'ultra-petit (les fées) à l'extra-grand…

Oh! mon dieu, j'ai créé un monstre!

C'est en 1934 qu'est dévoilée la photographie qui allait devenir la pièce à conviction numéro 1 dans ce que le Sunday Telegraph appellera en 1994 « l'un des plus grands canulars du XXe siècle ». On y voit Nessie, le célèbre monstre du Loch Ness, faisant ses ablutions dans une pose qui reste jusqu'à ce jour la plus connue et la plus étudiée des images de l'insaisissable créature.

Prétendument réalisée par le lieutenant-colonel Robert Kenneth Wilson, un gynécologue londonien, la photo présente Nessie sous les traits d'un plésiosaure, sorte de reptile aquatique au long cou mince, vraisemblablement éteint depuis plus de 65 millions d'années. Wilson ayant toujours refusé de voir son nom associé à la photo, le cliché sera surnommé « la photo du chirurgien »; notons par ailleurs que le docteur n'a jamais prétendu avoir photographié le monstre du Loch Ness, mais bien un « objet bougeant sur le lac ». Pour tous les partisans du monstre, toutefois, l'occasion était trop belle et la nouvelle se répandra comme une traînée de poudre, malgré l'étrange réticence de Wilson lui-même à se compromettre.

Pour comprendre l'enthousiasme qu'a suscité cette photo, il faut savoir que depuis les premières « observations » du monstre au VIe siècle, jamais auparavant n'avait-on eu une preuve aussi « indiscutable » de son existence. C'était l'élément qui manquait à la légende pour transformer la paisible région où est situé le lac en centre touristique de premier ordre générant des revenus annuels de près de 37 millions de dollars (1993).

Durant les soixante années suivant la publication de la « photo du chirurgien », de nombreux ouvrages seront consacrés à son étude et elle deviendra une pièce essentielle de tout livre « sérieux » sur le monstre du Loch Ness; elle sera analysée, commentée, traitée par ordinateur, bref, on en fera « la » référence.

Mais dans une révélation choc que l'on n'attendait plus, un dénommé Christian Spurling vient en 1991 jeter une douche sur froide l'enthousiasme des partisans de la photo lorsqu'il confesse avoir participé à la « fabrication » de celle-ci!

C'est le beau-père de Spurling, Marmaduke Wetherell, qui a orchestré le canular. Selon Spurling, Wetherell lui aurait demandé, en janvier 1933 : « Christian, peux-tu me fabriquer un monstre? » À ce moment, Wetherell travaillait pour le London Daily Mail qui l'avait engagé pour… trouver le monstre du Loch Ness! Devinez quel journal a obtenu (moyennant certains frais, bien sûr) l'exclusivité mondiale pour la photo… Spurling révélera également que c'est en réalité le fils de Marmaduke Wetherell, Ian, qui a pris la photo, qu'on a ensuite confiée au Dr Wilson pour plus de « crédibilité ».

Le fait que Wetherell remplisse si facilement son contrat avec le Daily Mail ne semble avoir inquiété personne. Pire encore, Wetherell était à cette époque bien connu pour avoir fabriqué de fausses empreintes de monstre qu'il avait ensuite « découvertes » sur la plage du Loch. Ayant été à cette occasion le sujet de nombreuses moqueries, il aurait dit à son fils Ian : « On va leur en donner un monstre! » Tout était donc là pour jeter un sérieux doute sur l'affaire, mais il semble que ce ne fut pas suffisant.

Plusieurs avaient cru avoir enfin entre les mains la preuve qu'une créature d'un autre âge habitait les eaux troubles du Loch Ness, mais selon les aveux de Spurling, le « monstre » de la photo n'était finalement qu'une forme modelée fixée à un sous-marin jouet.

Les amateurs de phénomènes étranges, c'est bien connu, savent vite abandonner le navire quand la mer devient par trop houleuse et ont une capacité d'adaptation hors du commun. On a remonté un filet vide lors de la pêche miraculeuse dans le Loch Ness? Qu'à cela ne tienne, recyclons-nous dans l'agriculture!

Quand on tourne en rond…

C'est en 1980 qu'a débuté une vague d'apparitions de cercles étranges dans les champs anglais. (Décidément, ces Anglais ont un sacré sens de l'humour.) À l'origine, ces cercles étaient caractérisés par un aplatissement des plantes sur un diamètre d'environ dix mètres, sans aucune trace extérieure au cercle permettant d'en déterminer le mode de création. Pendant les quelques années qui ont suivi, le nombre de cercles a augmenté frénétiquement. Cependant, les « patrons » ou dessins devenaient de plus en plus complexes, passant du cercle simple aux cercles multiples, puis aux « pictogrammes » comprenant des cercles, des lignes, etc. Bien sûr, ces formations apparaissaient généralement la nuit, à l'abri des yeux indiscrets de témoins potentiels.

Les « experts » étudiant ces manifestations étranges étant conscients qu'un titre fait toujours plus sérieux, on créa une toute nouvelle science consacrée à l'étude du phénomène  : la céréologie. Bientôt, une foule de céréologues autoproclamés se mirent à arpenter les champs de Sa Majesté à la recherche de formes mystérieuses.

On fut rapidement en mesure de présenter des hypothèses pour expliquer le phénomène, les principales étant (sans ordre particulier) :

  • l'action humaine;
  • de petites tornades;
  • les traces d'atterrissage d'ovnis;
  • des phénomènes météorologiques nouveaux;
  • une forme d'énergie intelligente.
  • Une autre hypothèse, peu défendue, suggère même l'action des… fées!

Dans la plupart des cas cependant, les céréologues se mirent d'accord pour affirmer que ces formations étaient trop complexes et parfaites pour être le fruit d'une action humaine.

Vous devinez la suite? En septembre 1991, deux sexagénaires anglais, Doug Bower et David Chorley, ont affirmé avoir créé - sans être pris - près de 250 de ces fameux cercles, et ce, à partir de 1978. Ils poussaient même l'audace jusqu'à enchâsser leurs initiales (un double D) dans leurs pictogrammes. Un cercle qu'ils avaient créé en plein jour pour le tabloïd Today fut par la suite déclaré « authentique » par un expert du phénomène…

Mais comment ont-ils pu s'y prendre pour réaliser une telle prouesse technique? Grâce, bien sûr, à des outils de haute technologie comme de la corde, des bouts de planche et un « viseur » composé debouts de fil fixés à la visière d'une casquette de base-ball!

On ne m'y reprendra plus… peut-être

Je ne prétends sûrement pas, par cet article, apporter la preuve de l'inexistence des fées, ou encore insinuer que toutes les photos de Nessie sont truquées ou que tous les cercles dans les champs sont d'origine humaine; ce serait là pécher par excès de scepticisme et je vous laisse derniers juges. Les trois cas choisis, par contre, avaient en commun l'aveu des auteurs du coup monté, un emédiatisation importante et un dénouement récent. Bien que ces histoires soient plutôt cocasses, elles illustrent assez bien la facilité avec laquelle on peut tromper une quantité appréciable de gens avec des moyens simples, et comment certains en profitent pour faire quelques dollars (ou livres…) en passant. Elles démontrent aussi notre propension à chercher des explications complexes à des phénomènes que l'on ne peut expliquer, avant même de considérer les explications plus simples, plus probables, mais combien moins romantiques.

En effet, dans les trois cas, certains « partisans » ont émis des doutes sur la crédibilité des confessions elles-mêmes, préférant s'accrocher à leurs rêves plutôt que d'admettre que le sujet de tant d'années d'études, de travail et « d'enquêtes » venait de s'envoler en fumée.

Que nous réserve le futur en matière de supercheries? Serons-nous, globalement, plus sceptiques? Plutôt que de chercher la réponse dans une boule de cristal ou dans les prophéties de Nostradamus, il suffit de se tourner vers le passé (pas si lointain) et de constater comment la crédulité se joue parfois du bon sens. Comme l'agent Mulder des « X-Files », certains préféreront toujours dire "I want to believe…"

Références

CLARK, Jerome. Encyclopedia of Strange and Unexplained Physical Phenomena, Gale Research Inc., Detroit, 1993.
CLARK, Jerome. Unexplained!, Visible Ink Press, Detroit, 1993.
CSICOP Skeptical Briefs, mars 1996.
Skeptical Inquirer, vol. 16, hiver 1992.
STEIN, Gordon. Encyclopedia of Hoaxes, Gale Research Inc, Detroit, 1993.
Urban Legends FAQ.

Copyright © 1999-2017 Les Sceptiques du Québec, inc.