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Un sujet brûlant: la marche sur le feu!

par Pascal Forget

Extrait du Québec sceptique no 41, page 11, automne 1997.

« L'esprit n'est pas un contenant à remplir, mais plutôt un feu à allumer », a écrit Plutarque. Dans mon cas, c'était la paume de ma main, au mieux, ou l'édifice en entier, au pire, qui risquait de carboniser. J'étais sur mon balcon, devant une assiette pleine d'essence à briquet enflammée, et j'allais me mettre la main dedans… Une peur instinctive me paralysait. J'ai pris une bonne inspiration, j'ai plongé ma main dans l'assiette… et j'ai réussi sans douleur à éteindre l'essence! Je venais de répéter l'exploit de danseurs vaudous qui m'avait tant impressionné lors de mes dernières vacances!

Ce n'était pas la première fois que je jouais ainsi avec le feu : j'éteins depuis longtemps des chandelles avec mes doigts. Mais ce truc est simple et indolore : il suffit de se mouiller les doigts et d'étouffer rapidement la flamme entre le pouce et l'index. Si je vous disais que marcher sur le feu traverser d'un bon pas deux mètres de charbons brûlants n'est pas plus compliqué, me croiriez-vous? Et pourtant…

Préparation du feu Depuis plusieurs années déjà, les motivateurs, les consultants en « performance » en entreprise et, surtout, les gourous du nouvel âge, se servent de la marche sur le feu comme exemple de dépassement de soi. Après un séminaire plus ou moins long (portant un nom généralement suivi d'un signe de copyright!), les participants sont invités à marcher sur des charbons ardents. Le message est simple et utilisé à toutes les sauces : tu peux marcher sur le feu, dépasser ton quota de vente, arrêter de fumer, vaincre tes phobies, etc. Plus de 200 000 Américains auraient déjà participé à ce genre d'événement, dont le coût par personne varie entre 35 USD et plus de 800 USD, selon la popularité de l'organisateur et la durée de l'événement.

La marche sur le feu n'est donc pas un mythe : elle existe bel et bien. Pourquoi les sceptiques continuent donc d'en parler? Parce qu'encore trop de gens croient que le phénomène demande une préparation psychologique spéciale.

Il est tout à fait possible (même si je ne recommande à personne de le faire sans supervision…) de marcher sur les flammes sans préparation. Il suffit de prendre son courage à deux mains, et de le faire. Point. Pas besoin d'impliquer des forces vitales, le coussin protecteur de l'aura, des énergies mal connues…

Enhardi par mon expérience avec l'essence à briquet, j'ai fait fureur dans une soirée chez des amis en me mettant d'abord un doigt, puis la main au complet dans le barbecue qui avait servi à faire cuire notre repas. Malgré la trace de main foncée bien apparente dans les cendres grises, je n'ai ressenti aucune douleur. Cette trace noire, très spectaculaire, serait causée par la diminution de température des braises à cet endroit, diminution équivalente à la chaleur transmise à ma main.

Les raisons

Au-delà de toute la poudre aux yeux (rituels mystiques, préparation mentale, jeûnes…), plusieurs principes physiques rendent la marche sur le feu possible. Des chercheurs sceptiques se sont prêtés, à de nombreuses reprises, au jeu de marcher sur le feu sans préparation préalable, et s'en sont sortis indemnes.

1. La faible conductivité thermique du charbon

Le charbon peut être très chaud, mais il transmet mal sa chaleur, et agit comme un isolant. Prenons l'exemple d'un four à 200°C : on peut passer sa main à l'intérieur sans problème, alors qu'un contact avec les grilles en métal du four causera une brûlure rapidement. L'air est pourtant à la même température que les grilles! Il en en va de même pour le charbon : lorsque l'on pose brièvement son pied sur les braises, le pied n'a pas le temps d'absorber assez de chaleur pour brûler.

2. La surface de transfert de chaleur

Malgré toute la chaleur que peut dégager un brasier, seule la surface du pied est en contact avec les braises quand on marche sur le feu. La circulation sanguine absorbe en grande partie cette chaleur supplémentaire, à la façon de l'eau dans un radiateur de voiture.

3. La faible durée du contact

Contrairement à certaines prétentions des fakirs et gourous, la marche sur le lit de braise se fait plutôt rapidement : le contact de chaque pied sur la braise dure moins d'une seconde, et moins de dix pas sont habituellement nécessaires pour traverser la surface. Il ne faut pas oublier que la chaleur absorbée par chaque pas est cumulative. Comme lorsqu'on marche sur de l'asphalte chauffé par le soleil : la sensation de chaleur ne devient insupportable qu'après quelques pas. C'est pourquoi le record de la plus longue marche sur le feu enregistré par le livre des records Guiness à été limité à 120 pieds (environ 35 mètres), les responsables de l'homologation jugeant que le record était devenu trop dangereux. Si un pouvoir mystique était vraiment en cause, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas marcher en toute sécurité sur de bien plus longues distances!

4. L'effet Leidenfrost

Lors de certains séminaires de marche sur le feu, les pieds des participants sont d'abord mouillés avant d'aller sur les braises. Cette précaution supplémentaire mettrait en jeu «  l'effet Leidenfrost « : au contact de la chaleur, la vapeur d'eau crée un coussin isolant entre le pied et le charbon. Ce facteur n'est cependant pas déterminant; certains habitués de la marche sur le feu préfèrent s'assécher soigneusement les pieds pour éviter le risque qu'un tison colle à la peau, et les chercheurs ne s'entendent pas à dire que l'effet Leidenfrost se produit vraiment lors de la marche.

Est-ce douloureux?

La plupart des participants rapportent une sensation semblable à celle de marcher sur du sable chaud, d'autres une sensation de chaleur assez inconfortable. Les charbons sont un lit de roses pour la majorité, mais avec de petites épines pour certains : le seuil de sensibilité de chacun entre en ligne de compte. Il y a fort à parier que les « professionnels » de la marche sur le feu, pour réduire les risques de brûlures accidentelles, se constituent une bonne couche de corne sous les pieds. Mais la corne seule n'est pas un facteur crucial : il ne faut pas oublier que dans les séminaires à grand déploiement, des centaines de personnes marchent sur le feu sans préparation spécifique.

Des accidents?

Il semble que la majorité des accidents se produisent avant ou après la marche. Il suffit qu'un tison reste collé entre les orteils ou sous le pied pour provoquer une douloureuse brûlure. C'est pourquoi les pieds sont habituellement arrosés d'eau ou frottés dans le sable à la fin de la marche.

 

L'auteur de ces lignes, marchant sur la braise.
Marche sur le feu

 

Je ne doute pas de la relative sécurité de ces événements. Mais pour justifier le faible taux de blessure rapporté, il ne faut pas oublier que les traces de brûlures (cloques, marques…) n'apparaissent pas immédiatement. En échangeant avec un promoteur d'événement de marche sur le feu, il m'a affirmé n'avoir assisté qu'à un seul accident, qui s'est produit parce que le participant s'était « mal préparé mentalement ». Peu après, il m'explique pourtant s'être lui aussi brûlé : il a découvert une zone de peau « complètement disparue » d'environ trois centimètres de diamètre, qu'il n'avait pas remarqué avant d'enfiler ses bas.

à mon avis, le nombre de brûlures légères doit être plus élevé que ce qui est normalement annoncé. Quand on est submergé d'adrénaline après avoir marché sur les flammes, au son des applaudissements soutenus des autres participants, qui va aller se plaindre d'une brûlure légère ou d'avoir de petites ampoules? Une cloque n'apparaît pas toujours tout de suite, mais peut prendre quelques minutes à se former… surtout si les pieds sont trempés dans de l'eau froide immédiatement après la brûlure.

Mais encore…

Marche sur le feu

De nombreux promoteurs de la marche sur le feu font état de nombreux « phénomènes » pour lesquels, d'après eux,les explications évoquées par les sceptiques ne tiennent plus. De la « marche sur des roches volcaniques » en passant par « s'asseoir de longues minutes sur les braises », et même « manipuler longuement à main nue des charbons ardents  »! Le motivateur américain Anthony Robbins aurait même « marché sur une grille de métal posée sur les charbons » pour répondre au défi de sceptiques dans la salle… Malheureusement, aucune preuve de ces exploits n'a été enregistrée sur vidéo, et on n'a encore moins pu en répéter un dans des conditions contrôlées… ce qui est quand même étrange!

Ne vous laissez pas non plus impressionner par certaines photos spectaculaires, montrant des gourous qui marchent au travers de flammes très hautes. Ils n'ont pas une aura plus puissante que les autres : il suffit de jeter du kérosène ou de l'essence diesel sur le charbon juste avant d'y marcher! Cette technique est habituellement employée pour offrir aux marcheurs des photos souvenirs plus impressionnantes, et n'ajoute pas grand-chose à la difficulté de la marche. Une autre méthode pour rendre l'expérience plus spectaculaire consiste à faire marcher les participants dans un « couloir » entouré de brasiers plus intenses. Comme dans beaucoup de domaines où l'étiquette « paranormal » est apposée (et ou il y a de l'argent à faire), tous les trucs sont bons pour rendre l'expérience plus attrayante aux yeux des amateurs de sensation fortes… J'ai même trouvé un « possible enlèvement par des extraterrestres » dans les notes biographiques d'un promoteur d'événements de marche sur le feu!

Qu'elle soit considérée comme activité spirituelle, comme « métaphore motivationnelle » ou comme activité à haute teneur en adrénaline, il faut simplement se rendre compte que la marche sur le feu n'a rien de vraiment sorcier : de la volonté et du courage suffisent. Dans des conditions adéquates, la physique seule nous assure d'avoir plus de chances de s'en sortir indemne que gravement brûlé.

Il ne faut tout de même pas se précipiter dans un barbecue pour impressionner ses amis! Tous les organisateurs de marche sur le feu s'entendent sur la nécessité d'avoir des infrastructures de sécurité adéquates au cours de pareils événements. Mais après mes recherches sur le sujet, je préférerais davantage marcher sur le feu que sauter en bungee!

Références

Broch, Henri. « Au coeur de l'extra-ordinaire », édition L'Horizon chimérique, 1991.

Leikind, B. J. et W.J. McCarthy, « Firewalking », Experientia, vol. 44, 1988.

Carrol, Robert, T. (1997) La marche sur le feu. Le Dictionnaire Sceptique.

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