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Un « miracle » reproduit en laboratoire

par Pierre Lévesque, M.D.

Extrait du Québec Sceptique no 42, page 24, Printemps 1998.

Assailli de toutes parts par les théories divergentes des experts, inondé de données contradictoires, confronté à une pléthore de disciplines qui ne « veulent que son bien », le consommateur éprouve moult difficultés à distinguer le bon grain de l'ivraie. Voulant signifier que la façon de réfléchir était plus importante que le sujet lui-même, le philosophe et physicien Mario Bunge avait un jour suggéré qu'il conviendrait mieux de distinguer entre les domaines de la recherche et les domaines de la croyance, plutôt qu'entre la science et la pseudo-science1.

Dans les domaines de la recherche, les nouvelles idées réussissent à s'imposer dans la mesure où la logique et les faits avancés parviennent à convaincre un auditoire critique. Dans les domaines de la croyance, les idées qui recueillent l'adhésion sont celles qui procurent un confort émotionnel, et les nouvelles données visent souvent à confirmer la valeur de vieux dogmes, par définition à l'abri de toute critique. Doivent donc être exclues du domaine de la recherche certaines disciplines qui revendiquent avec insistance le statut de « scientifique », mais qui manquent de la rigueur intellectuelle et du respect de la démonstration qui seuls permettent de distinguer les vraies sciences des pseudo-sciences.

L'attrait des pseudo-sciences s'enracine dans un réseau plus large de croyances métaphysiques. Toutefois, au plan épistémologique, il reflète une tendance de plus en plus marquée vers le relativisme qui rejette toute norme objective de vérification. Le mouvement nouvel âge exprime ce point de vue par l'expression « chacun crée sa propre réalité ». Les gourous et charlatans de tout acabit profitent de cet état d'esprit pour placer leurs prétentions farfelues sur un pied d'égalité avec les théories obtenues avec rigueur. De plus, le faible niveau des connaissances scientifiques du grand public contribue à cette situation. Au premier examen, il peut sembler paradoxal de constater que les plus grands consommateurs de produits alternatifs en santé soient, toutes proportions gardées, les gens les plus instruits de notre société. Mais en y regardant de plus près, il n'est pas du tout démontré que leurs connaissances scientifiques soient supérieures à celles des autres. Je pense simplement qu'ils sont plus gravement touchés par la maladie relativiste elle-même.

Les supporteurs des approches alternatives accusent les scientifiques d'étroitesse d'esprit, affirmant qu'ils refusent de considérer une théorie avançant des concepts qui s'éloignent des canons acceptés par la science. C'est bien mal connaître le fonctionnement de la science. Les prix Nobel se méritent à l'aide d'idées novatrices; les gens de science sont exigeants et demandent des évidences. Les nouvelles théories ne sont rejetées qu'après avoir été suffisamment testées, et seulement après qu'on ait démontré qu'elles étaient fausses. Ce fut le cas, par exemple, pour la fusion froide et les rayons N.

Les scientifiques reconnaissent les théories boiteuses grâce à l'expérience et aux connaissances qu'ils ont des nombreux culs-de-sac dans lesquels se sont enfoncés les chercheurs qui les ont précédés. Voici quelques-uns des problèmes méthodologiques qui ont souvent entaché les théories boiteuses2.

Les problèmes théoriques

Mesures subjectives

Les résultats rapportés proviennent de mesures hautement subjectives telles « le patient va mieux », etc. Il est préférable d'évaluer l'efficacité d'un traitement sur des mesures objectives et quantifiables qui peuvent s'exprimer, si possible, en termes mathématiques.

Petites différences

Les études qui ne montrent que de petites différences entre le groupe traité et le groupe contrôle sont suspectes si les résultats appuient la théorie prônée. Ces études doivent être corroborées par des chercheurs indépendants non biaisés.

Lorsque confrontés à des résultats marginaux, les scientifiques tentent de raffiner les expériences dans l'espoir d'obtenir des résultats plus consistants. Lorsqu'on passe beaucoup de temps à réinterpréter de vieilles données marginales au lieu de mettre ses efforts à obtenir de nouvelles données, les résultats sont suspects.

Contrôles serrés

Des contrôles plus serrés qui font tourner des résultats positifs en résultats négatifs. Si cela se produit, c'est la mort du phénomène allégué. Presque toujours, les résultats positifs relevaient d'une autre explication que celle que l'expérience voulait évaluer.

Résultats toujours négatifs

Des résultats négatifs ont plus de valeur pour infirmer une théorie que des résultats positifs en ont pour la supporter, surtout si ces résultats négatifs se répètent; même si, de temps à autre, des résultats positifs sont rapportés. La raison en est simple. Si la prétention est vraie, ceux qui l'étudient atteignent un point où ils peuvent constamment en faire la démonstration.

Les problèmes d'évidence

Absence d'évidences directes

Les théories qui portent sur des phénomènes actuels doivent faire l'objet de vérifications directes. Par exemple, si l'énergie circule dans le corps le long de circuits précis, il devrait être possible de la mesurer par des expériences directes.

Absence d'évidences approfondies

La somme des connaissances théoriques doit aller en s'accroissant avec le temps. Dans les années 1960, les biologistes moléculaires n'avaient qu'une très vague idée de la façon avec laquelle l'ADN orientait le développement des organismes vivants. Maintenant, ils peuvent en parler dans le détail, appuyés par des dizaines de milliers d'études sur le sujet. Au XVIIIème siècle, Lavoisier a démontré que l'oxygène libérait de l'énergie en se combinant avec d'autres éléments. Depuis, notre connaissance des réactions chimiques s'est accrue de manière exponentielle. Mais qu'advient-il de la prétention de l'homéopathie qui affirme que plus une substance est diluée, plus elle est active? Après plus de 200 ans, ses supporteurs font encore intervenir de prétendus « patterns moléculaires » non démontrés pour l'expliquer!

Phénomènes prédits qui demeurent évanescents

Au fur et à mesure que le travail expérimental progresse, des évidences de plus en plus solides doivent apparaître, sinon la théorie devient de plus en plus suspecte.

Révolution non supportée

Une théorie devient particulièrement suspecte lorsqu'elle entre en conflit direct avec une autre théorie bien établie qui mesure les mêmes critères. Alors qu'ils discourent sur les effets sociaux grandioses de leur théorie, les partisans des canards boiteux en sous-estiment la portée scientifique. Si elle était vraie, la théorie de la dilution homéopathique aurait dû causer une véritable révolution dans le monde de la chimie, de la physique et de la biologie, mais deux siècles plus tard, rien de tel ne s'est encore produit.

Le pouvoir d'attraction du nouveau et de l'exotique est très fort et son lustre est tellement brillant que certaines personnes en perdent leur sens critique. Elles ont alors tendance à se joindre à des mouvements où les théories boiteuses sont institutionnalisées. Ces mouvements exploitent des formes de rationalisation que leurs supporteurs utilisent pour justifier leur point de vue lorsque rien d'autre n'est disponible, comme par exemple :

Discours sur le « paradigme »

S'il est un mot dont on abuse à outrance dans toute argumentation sur les pratiques alternatives, c'est bien « paradigme ». Un nouveau paradigme signifie « nouvelle vision théorique » sans toutefois rien enlever aux nécessités de l'évidence.

Lorsque les physiciens quantiques ont voulu faire accepter leur nouvelle vision, ils n'ont pas fait de discours philosophiques; ils ont tout simplement fourni des évidences suffisantes, convaincantes et vérifiables.

Mot « science » utilisé de manière étroite

Les partisans des approches alternatives diront souvent que leurs traitements sont basés sur des évidences, mais pas de celles acceptées par la science. Le problème avec de telles affirmations c'est que la science n'est rien de plus que la somme de ce que nous savons sur la manière d'évaluer les prétentions. Ainsi, en ce qui concerne le monde empirique en général, dire qu'il n'y a pas d'évidence scientifique revient à dire qu'il n'y a pas de bonnes évidences.

Discours sur la conspiration

Les protagonistes de théories boiteuses avancent toutes sortes d'excuses pour justifier le manque d'évidences : pauvreté des fonds de recherche, obstructions délibérées de l'establishment scientifique, etc. On peut douter du manque de moyens financiers quant on prend conscience des sommes faramineuses englouties par la population dans l'industrie des ressources alternatives.

Caractérisation inadéquate de la pensée prédominante

Certains partisans des approches alternatives décrivent la médecine scientifique comme allopathique, sectaire, non holistique, etc. Ces affirmations sont dénuées de sens et ne résistent pas à l'examen sommaire.

Appel douteux à l'autorité

L'activité scientifique n'est pas homogène et une certaine partie de la recherche peut avoir une connotation douteuse. Pour cette raison, la vérification par les pairs revêt une importance déterminante pour étayer les résultats. Lorsque découverte, la fraude scientifique est punie sans pitié. Tout récemment, le rédacteur en chef du prestigieux British Journal of Obstetrics and Gynecology, médecin personnel de la reine et président du Royal College a été déchu de tous ses titres après avoir été reconnu coupable de fraude scientifique. Ayant dorénavant perdu toute crédibilité, il fut contraint à la retraite prématurée3. Les partisans des théories boiteuses ressortent les mêmes appels à l'autorité ad nauseam en faisant fi des évidences contraires.

Mots à connotation scientifique

Il est fréquent de constater l'utilisation de mots à connotation scientifique dont on change la signification. à quoi réfère le mot énergie dans « énergie vitale »? Avec quel instrument mesure-t-on cette énergie? Comment peut-on affirmer que l'énergie est débalancée si on ne peut pas la mesurer? Que signifient les termes « entropie démocratique », « psychologie quantique », etc.?

Un million de Chinois ne peuvent avoir tort…

Cet argument est surtout utilisé en défense de vieilles traditions. En langage de logique on l'appelle argumentum ad numerum. Il signifie que si une croyance est partagée par une multitude, elle doit nécessairement être vraie. Or, la popularité d'une théorie et son acceptation par un grand nombre d'adeptes n'ont rien à voir avec sa véracité. Il y a effectivement eu des erreurs de masse. Pendant des siècles - et même des millénaires - on a cru massivement à la génération spontanée, à la théorie des humeurs ou tout simplement que la Terre était plate.

Le plus curieux dans la résurgence de vieilles traditions, c'est que celles qui sont d'origine étrangère et donc mal connues, semblent toujours plus intéressantes que les traditions locales. En Occident, on fera revivre les concepts de la médecine traditionnelle chinoise, mais jamais ceux de la théorie des humeurs.

Attitude défensive

Nous avons instinctivement tendance à prendre la critique sur nos propres travaux comme une attaque personnelle et à y répondre de manière défensive. Les scientifiques doivent résister à cette tendance, car la critique est nécessaire à la science et à son avancement. Lorsqu'un chercheur interprète toute critique de ses résultats comme des insultes personnelles, il devient suspect.

Une fois qu'une école s'est développée autour de théories boiteuses, elle freine tout progrès utile. L'institutionnalisation de ces théories dans une atmosphère non critique est la première garantie d'une séquence continue de résultats constamment « positifs ». La science ne peut se prononcer sur l'utilisation que les hommes font de ses découvertes, mais nul ne peut contester la puissance de ses réalisations. On n'a qu'à penser à l'exploration de l'espace ou au simple fait d'écrire ce texte sur un ordinateur. La médecine scientifique nous a donné les antibiotiques, la chirurgie cardiaque, l'insuline, la chimiothérapie, etc. Bien sûr, la science n'explique pas tout. Il faut éviter de tomber dans le piège du scientisme et croire en la toute puissance de la science. Le scientisme est une croyance non vérifiée et, par là même, non scientifique. Mais avant de confier sa propre vie et celle de ses proches à une forme quelconque de traitement, il convient de prendre un minimum de précautions et d'asseoir son choix sur des évidences correctement obtenues. Si je dois prendre l'avion pour un voyage outre-mer, je tiens à ce que le pilote procède aux vérifications de routine des instruments de bord et des commandes avant le décollage. Je refuserai de prendre l'air avec un pilote qui ne se fie qu'à son intuition pour juger du bon état de fonctionnement de son appareil. Cependant, je comprends bien que même si l'avion a été vérifié de fond en comble, nul ne peut me garantir un voyage sans incident… Et la plupart du temps, le pilote intuitif arrivera tout de même à bon port. Mais si les autorités de l'aviation internationale ont adopté un code de vérification de routine, c'est parce que les risques d'accident diminuent lorsqu'on l'utilise systématiquement. Bien qu'une certaine tolérance soit nécessaire dans la conduite des affaires sociales, il n'en va pas de même dans le monde des connaissances. Qu'on se le tienne pour dit : une connaissance est vraie ou elle ne l'est pas, et on ne peut être certain qu'une connaissance soit vraie que si elle est appuyée par des évidences suffisantes obtenues au terme d'une démarche scientifique rigoureuse.

Références

1 : BUNGE, M. « What is pseudo-science? », The Skeptical Inquirer, no 9, 1984, p. 36-46.

2 : RUSSEL, T. Characterization of Quack Theories. http://quasar.as.utexas.edu/Billnfo/Quack.html (Hors ligne le 17 juillet 2004)

3 : BOYD, M. E. « Fraude, inconduite et tromperie en obstétrique et en gynécologie », J Soc Obstet Gynaecol Can, no 19, 1997, p. 1247-1248.


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