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Esprit, es-tu là?

par Bruno Lamolet

Extrait du Québec Sceptique no 43, page 36, Automne 1998.

 

150 ans de spiritualisme pour une mauvaise farce…

Le spiritualisme, c'est cette croyance voulant que la personnalité d'un individu survit à sa mort physique, et qu'on peut communiquer avec elle par l'intermédiaire d'un médium.

Bien qu'il soit très ancien, le spiritualisme dans sa forme moderne a débuté il y a 150 ans aux États-Unis, à Hydesville dans l'état de New York.

Margaret et Kate Fox, âgées respectivement de huit et six ans, disaient pouvoir entrer en contact avec un esprit. L'esprit s'exprimait par petits coups secs bien audibles. Par exemple, un coup pour signifier « oui », deux coups pour dire « non ». C'est Leah, la troisième soeur Fox, âgée de 31 ans à l'époque, qui entreprit d'exploiter cette situation. Elle créa la Society of Spiritualists et emmena ses jeunes soeurs en tournée dans la région, puis à travers les États-Unis. Les soeurs Fox traversèrent ensuite l'Atlantique et firent connaître le spiritualisme aux Européens : Margaret se produisit devant la reine d'Angleterre et Kate devant le tsar de Russie. Dans son ouvrage Researches of Phenomena in Spiritualism publié en 1874, le grand physicien William Crookes, futur membre de la Society for Psychical Reasearch, s'est déclaré convaincu de l'authenticité du phénomène à la suite d'une rencontre avec Kate Fox à Londres en 18711.

Et pourtant, dès 1850, plusieurs observateurs critiques affirmaient que les coups produits en présence des soeurs Fox étaient en réalité des craquements de doigts et d'orteils. Ces critiques n'avaient cependant pas empêché la réputation des soeurs de croître. Toutefois, en 1888, après le décès de Leah, les deux plus jeunes soeurs avouèrent : elles avaient triché. Elles faisaient effectivement craquer leurs doigts et leurs orteils pour produire les « coups ». C'est ainsi que s'explique Margaret dans le World du 21 octobre 1888 :

Ma soeur Kate et moi étions de très jeunes enfants quand cette terrible supercherie s'amorça. J'avais huit ans, juste un an et demi de plus qu'elle. Nous étions des enfants espiègles et cherchions simplement à faire peur à notre chère mère qui était une très bonne personne et facilement craintive. [Margaret explique ensuite comment elle et sa soeur faisaient rebondir une pomme sur le plancher de leur chambre pour produire des coups sourds. Quand elle ne le supporta plus, leur mère en parla aux voisins.] Et c'est de cette façon que nous avons commencé; d'abord en voulant faire une simple farce pour effrayer notre mère. Puis, quand tant de personnes vinrent nous voir, nous fûmes nous-mêmes effrayées et, dans notre propre intérêt, nous avons dû continuer malgré nous. Personne n'a jamais suspecté que nous trichions puisque nous étions si jeunes. Nous étions dirigées intentionnellement par notre soeur [aînée] et inconsciemment par notre mère. Nous l'avons souvent entendue dire : « Y a-t-il un esprit désincarné qui a pris possession de mes enfants? »

Notre soeur aînée nous emmena à Rochester. C'est là que nous avons trouvé une nouvelle façon de produire les coups. Ma soeur Katie fut la première à se rendre compte qu'en bougeant ses doigts, elle pouvait tirer des sons avec ses articulations et ses jointures, et que le même effet pouvait être obtenu avec les orteils. Après avoir réalisé que nous pouvions produire des « coups » avec nos pieds, d'abord avec un puis avec deux, nous nous sommes entraînées jusqu'à ce que nous puissions le faire facilement dans une salle sombre.

À Rochester, [notre soeur aînée] organisa des exhibitions. Des foules nombreuses venaient nous voir et cela lui rapportait 100 à 150 USD chaque soir2.

Il est fascinant de constater qu'une croyance si répandue ait débuté avec presque rien : deux jeunes filles qui voulaient faire peur à leur mère, mais qui se sont retrouvées prises au piège d'une interprétation superstitieuse qu'elles n'avaient pas prévue et qui a été exploitée à des fins mercantiles. Kate et Margaret sont devenues les premiers médiums malgré elles et ont lancé une croyance dont elles ont perdu le contrôle.

Elles continuèrent leurs tournées en 1889. Mais, désormais, c'était pour démystifier le spiritualisme, pour montrer comment elles réussissaient leurs exploits et dénoncer les charlatans. Leur étoile pâlissant, les soeurs tentèrent de revenir sur leur confession et de reprendre leur carrière de médium, mais en vain… Par contre, le mouvement spiritualiste survécut et s'épanouit.

Les esprits ont alors commencé à faire des choses de plus en plus extraordinaires. Des objets sont apparus et ont lévité, des esprits se sont matérialisés ou ont pris possession du médium, on a entendu des musiques venant de nulle part, des gens ont parlé à des défunts. Aujourd'hui, ces exploits ne sont plus très à la mode et les médiums n'ont plus besoin d'une salle sombre. Ils agissent en pleine lumière et sont capables de contacter les esprits instantanément à la demande de l'auditoire des infovariétés.

Bref, ils se sont adaptés à notre société de consommation.

Notes

1 : HANSEL, C.E.M. ESP and Parapsychology A Critical Re-Evaluation, Prometheus Books, Buffalo, 1980.

2 : Ibid, p. 58.

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