Laïcité, esprit critique, construction du futur citoyen, ... obscurantisme et fanatisme...

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Dominique18
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Re: Laïcité, esprit critique, construction du futur citoyen, ... obscurantisme et fanatisme...

#1026

Message par Dominique18 » 10 janv. 2021, 04:49

J'ai pratiquement terminé la lecture de "La religion des faibles", Jean Birnbaum.
Ou comment relier une bonne partie de la gauche et de l'extrême-gauche en délire(s) des années 60 à la situation actuelle, concernant l'islamisme.
Ce qui a de quoi rendre très inquiet quant à la somme d'égarements de la pensée, surtout depuis l'irruption, dans la sphère publique, de mouvements comme celui des indigénistes. Inquiet face à la persistance de ces raisonnements et exposés. On peut hausser les épaules, se détourner en passant son chemin.
Jean Birnbaum revient sur l'affaire Salman Rushdie, et des conséquences qui ont suivi , qui sont toujours d'actualité. Un hold-up étayé par une partie de l'intelligentsia de gauche. Avant, la main-mise de Khomeiny sur l'islam politique, et l'islam tout court, dès 1979 avait préparé le terrain.
La question de l'Algérie est particulièrement détaillée.
L'ouvrage de Jean Birnbaum n'est pas un ouvrage militant, à contenu polémique, mais un ouvrage de chercheur, avec des références et une documentation solides.
Il apporte plusieurs éclairages inédits sur la question du colonialisme (relations et oppositions entre Occident et Orient).
"Une terrible dynamique s'est mise en place, où les concepts d'orientalisme et d'islamophobie sont maintenant utilisés par les intellectuels et les activistes occidentaux pour réprouver les individus de culture musulmane qui critiquent leurs propres extrémistes."
Karima Bennoune citée par Jean Birnbaum (2017). Karima est une algérienne qui a connu les années noires de son pays, au cours de la décennie 90.
Livre au contenu dense, interrogateur. Il est plus que probable qu'on n'ait pas compris le message de Michel Foucault au sujet de la montée de l'islamisme, en 1979, et qu'ont ait, par la suite, un peu trop vite jugé ce penseur par commodité intellectuelle bien pratique. Interprétation conjuguée à de la paresse intellectuelle...Il semblerait que Michel Foucault, au contraire de ce qui est communément admis, c'est à dire son aveuglement, son "enthousiasme" apparent de l'époque, ne se soit pas fait d'illusions quant à la confiscation de la révolution iranienne par les instances religieuses les plus rétrogrades, et les plus intolérantes. Droits humains, féminisme, sexualité,... tout passe sous contrôle absolu, en Iran, et se répand progressivement au-delà de ses frontières.

Pages 248 et 249:
..."Selon un rapport publié en 2003 par le Programme de Nations unies pour le développement (PNUD), la Grèce (11 millions d'habitants) traduit dans sa langue vingt fois plus de livres par an que l'ensemble des pays arabes, pourtant vingt-cinq fois plus peuplés (285 millions d'habitants). Et ce contraste ne date pas d'hier, il remonte à bien plus loin que l'époque coloniale, puisque au cours des douze derniers siècles le nombre de livres traduits dans le monde arabe correspond à celui que la seule Espagne traduit aujourd'hui en une année, comme l'a montré un autre rapport des Nations unies, rédigé sous la direction du sociologue égyptien Nader Fergany. (Jean Birnbaum précise: "Il s'agit de l'Arab Human Devopment Report, établi entre 2002 et 2004, et dont l'étude se concentre sur 22 Etats membres de la Ligue arabe. Merci à Xavier North, ancien délégué général à la langue française et aux langues de France, de m'avoir fourni ces données.".)


Ce qui en indique long sur la circulation des idées et des concepts...

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Dominique18
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Re: Laïcité, esprit critique, construction du futur citoyen, ... obscurantisme et fanatisme...

#1027

Message par Dominique18 » 10 janv. 2021, 10:42

Et nous revenons aux caricatures:

Natacha Polony reçoit Laurent Bihl pour la sortie du dernier numéro d’Historia, « Séparation de l’Église et de l’État, la guerre des caricatures ». La saturation de l’espace public par les images a-t-elle modifié notre rapport à la caricature ?

https://tv.marianne.net/rencontres/faut ... kifQ%3D%3D

Un pur plaisir.
Laurent Bihl, comme Natacha Polony, maîtrisent leur sujet.
Laurent Bihl est passionnant et re-contextualise les faits dans des perspectives historiques.

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Dominique18
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Re: Laïcité, esprit critique, construction du futur citoyen, ... obscurantisme et fanatisme...

#1028

Message par Dominique18 » 11 janv. 2021, 08:16

De l'eau au moulin:

https://www.youtube.com/watch?v=4ByP0RmZnBE

La dernière vidéo de la chaîne youtube, La chronique politique.

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PhD Smith
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Re: Laïcité, esprit critique, construction du futur citoyen, ... obscurantisme et fanatisme...

#1029

Message par PhD Smith » 12 janv. 2021, 11:21

Analyse de PA Tanguieff sur "l'islamo-guachisme" (Aux sources de l’« islamo-gauchisme »): https://www.conspiracywatch.info/aux-so ... hisme.html
Dans une tribune publiée hier dans Libération et dont Conspiracy Watch propose ici la version intégrale, l’historien des idées Pierre-André Taguieff revient sur les origines d’un concept qu’il a contribué à forger et qui désigne la collusion entre des groupes d’extrême gauche et l’islam politique.

[...]
Il est de bonne méthode de revenir au moment de la formation de l’expression « islamo-gauchisme » en langue française. Il se trouve que, sur la question, j’ai joué un rôle, ce qui me permet d’intervenir en tant que témoin direct. C’est à partir de mes enquêtes, au début des années 2000 alors que débutait la seconde Intifada, sur des manifestations dites propalestiniennes où des activistes du Hamas, du Jihad islamique et du Hezbollah côtoyaient des militants gauchistes, notamment ceux de la LCR (devenue en 2009 le NPA), que j’ai commencé à employer l’expression « islamo-gauchisme », forgée par mes soins. Au cours de ces mobilisations, les « Allahou akbar » qui fusaient ne gênaient nullement les militants gauchistes présents, pas plus que les appels à la destruction d’Israël sur l’air de « sionistes = nazis ».

Mauvaise foi

L’expression « islamo-gauchisme » avait sous ma plume une valeur strictement descriptive, désignant une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche, au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle Cause universelle. Elle intervenait dans ce qu’on appelle des « énoncés protocolaires » en logique. J’ai utilisé l’expression dans diverses conférences prononcées en 2002, ainsi que dans des articles portant sur ce que j’ai appelé la « nouvelle judéophobie », fondée sur un antisionisme radical dont l’objectif est l’élimination de l’État juif. Pour ne prendre qu’un exemple, dans mon article synthétique intitulé « L’émergence d’une judéophobie planétaire : islamisme, anti-impérialisme, antisionisme », publié dans la revue Outre-Terre. Revue française de géopolitique (n° 3, janvier-mars 2003, pp. 189-226), j’évoque la « mouvance islamo-gauchiste » en cours de formation (p. 205). J’ai analysé plus longuement le phénomène « islamo-gauchiste » dans mon livre Prêcheurs de haine en 2004, puis dans La Judéophobie des Modernes en 2008.

Il faut par ailleurs être d’une insigne mauvaise foi pour laisser entendre, comme le font certains aujourd’hui sur les réseaux sociaux, que je voulais par là assimiler insidieusement islam et islamisme, alors que tous mes écrits sur la question témoignent du contraire (de La Nouvelle Judéophobie en 2002 à L’Islamisme et nous en 2017), même s’il faut reconnaître que la frontière entre islam (tel ou tel islam) et islamisme (tel ou tel islamisme) ne cesse de se déplacer, rendant souvent difficile la tâche de la définir. Je n’allais pas forger, pour éviter de donner prise aux lectures malveillantes, une expression juste mais un peu lourde du type « islamismo-gauchisme », qui n’aurait d’ailleurs pas empêché des gens de mauvaise foi de s’indigner.

Ceux qui, à l’extrême gauche ou dans certains milieux islamistes, veulent disqualifier l’expression « islamo-gauchisme » en attribuent la création à une origine vénéneuse, à savoir « l’extrême droite ». C’est la manière rituelle de pratiquer, notamment en France, la reductio ad Hitlerum. L’ennui, pour ces critiques pressés, c’est que leur thèse est fausse. Ce qui est vrai, c’est que l’expression a été reprise par des polémistes d’extrême droite, mais ni plus ni moins que par la gauche républicaine ou la droite libérale, ce qui témoigne d’un relatif consensus sur la réalité de la menace. Cela ne veut pas dire qu’elle aurait été suffisamment analysée. Aux jeunes chercheurs de poursuivre à la fois le travail de conceptualisation et les enquêtes de terrain, portant notamment sur l’espace universitaire et les plateformes numériques.

Les récentes interprétations complotistes de la notion, notamment dans certains milieux d’extrême droite, nous conduisent à une réflexion sur les bons et les mauvais usages du terme. Un usage critique de la notion implique de la définir d’une façon contextuelle, en tenant compte des intentions ou des objectifs affichés des énonciateurs, de leurs croyances idéologiques et des situations d’énonciation. Si, par exemple, un activiste d’extrême droite dénonce en même temps le « complot américano-sioniste » et l’« islamo-gauchisme », cette dernière expression n’a pas le même sens que lorsque Jacques Julliard ou Jean-Michel Blanquer l’emploient.

Il faut distinguer les expressions intrinsèquement complotistes et celles qui le sont occasionnellement. Dans la première catégorie, pour désigner l’ennemi absolu, on trouve par exemple « américano-sionistes » et « judéo-croisés », qui font partie de la rhétorique complotiste des salafistes-jihadistes. Le présupposé d’emploi de ces locutions est qu’il existe un complot international fomenté par les Juifs et les Occidentaux (judéo-chrétiens ou athées), ou par les « sionistes » et les Américains (avec le sous-entendu selon lequel l’Amérique est « dirigée par les Juifs » ou constitue une vaste « zone d’occupation sioniste »). Dans la seconde catégorie, pour désigner l’adversaire, on trouve « islamo-gauchistes », dont certains usages politiques, notamment dus à des milieux d’extrême droite, peuvent s’avérer d’inspiration complotiste. Mais l’expression « islamo-gauchisme », comme par exemple « gaucho-lepénisme » (expression forgée naguère par Pascal Perrineau), peut être sollicitée, dans des travaux de science politique, comme un terme descriptif ou catégorisant politiquement neutre, sans la moindre connotation complotiste.

Que, mise à toutes les sauces, l’expression « islamo-gauchisme » ait eu, au cours de la dernière décennie, la fortune que l’on sait, je n’en suis pas responsable. Mais ses usages polémiques discutables ne doivent pas empêcher de reconnaître qu’elle désigne un véritable problème, qu’on peut ainsi formuler : comment expliquer et comprendre le dynamisme, depuis une trentaine d’années, des différentes formes prises par l’alliance ou la collusion entre des groupes d’extrême gauche se réclamant du marxisme (ou plutôt d’un marxisme) et des mouvances islamistes de diverses orientations (Frères musulmans, salafistes, jihadistes) ? Pourquoi cette imprégnation islamiste des mobilisations « révolutionnaires » ?

« Judéo-bolchevisme »

Écartons pour finir un argument fallacieux, souvent repris sur les réseaux sociaux, qui consiste à rapprocher, pour la disqualifier, l’expression « islamo-gauchisme » de l’expression « judéo-bolchevisme ». Lorsqu’elle s’est diffusée, au début des années 1920, dans certains milieux anticommunistes et antisémites, l’expression « judéo-bolchevisme » signifiait que le bolchevisme était un phénomène juif et que les bolcheviks étaient en fait des Juifs (ou des « enjuivés »). Il n’en va pas du tout de même avec l’expression « islamo-gauchisme », qui ne signifie pas que le gauchisme est un phénomène musulman ni que les gauchistes sont en fait des islamistes. L’expression ne fait qu’enregistrer un ensemble de phénomènes observables, qui autorisent à rapprocher gauchistes et islamistes : des alliances stratégiques, des convergences idéologiques, des ennemis communs, des visées révolutionnaires partagées, etc.

C’est ainsi qu’on observe, d’une part, que des militants marxistes-léninistes passés au terrorisme, tel Carlos, se sont rapprochés des milieux islamistes, jusqu’à se convertir à l’islam en version Al-Qaïda et à prôner un front islamo-révolutionnaire « contre les Juifs et les croisés ». Et que, d’autre part, des islamistes se sont ralliés au drapeau du tiers-mondisme, puis à celui de l’altermondialisme (tel Tariq Ramadan), avant de donner dans le postcolonialisme et le décolonialisme pour appeler à la destruction des sociétés démocratiques occidentales, accusées de « racisme systémique » – tel a été l’horizon politique des activistes du mouvement des Indigènes de la République (fondé au début de 2005). Dans l’espace « islamo-gauchiste », il faut donc pointer l’islamisme à visage féministe ou antiraciste. Le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), créé par des islamistes, se présente comme une « association antiraciste » prétendant lutter contre le « racisme antimusulman ». C’est ainsi, plus généralement, qu’un pseudo-antiracisme importé des campus étatsuniens, représentant une nouvelle forme de racialisme militant désignant « les Blancs » comme les seuls racistes, est devenu à la fois un moyen d’intimidation et un puissant instrument de mobilisation, principalement d’une partie de la jeunesse, endoctrinée sur les réseaux sociaux.

Les querelles de mots ne doivent pas nous empêcher de voir la dure réalité, surtout lorsqu’elle contredit nos attentes ou heurte nos partis pris.
Dernière modification par PhD Smith le 12 janv. 2021, 14:18, modifié 1 fois.
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Dominique18
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Re: Laïcité, esprit critique, construction du futur citoyen, ... obscurantisme et fanatisme...

#1030

Message par Dominique18 » 12 janv. 2021, 11:42

J'aime bien Taguieff.
Ça fait un moment qu'il monte au front.
Je connaissais cet article.
Il fait partie de ces personnalités qui ont une longueur d'avance mais qu'on n'écoute jamais.
Comme Jean-Pierre Obin.
Il suffit de lire ce qu'ils ont écrit il y a plus de vingt ans. Les territoires perdus de la république... C'est un euphémisme, désormais.
Mal barrée, l'extrême-gauche, avec ces montées d'anti-sémitisme encore larvé, mais qui s'étalent au grand jour, sans complexes (cf Houria Bouteldja), avec des relais et cautions, Mediapart constituant un bon support d'expression.

https://blogs.mediapart.fr/antoine-mont ... -bouteldja

Sans commentaires...

La vidéo que tu as postée est implacable à ce sujet.

Pour poursuivre:

https://www.marianne.net/societe/educat ... kifQ%3D%3D

A noter une contestation de la validité du sondage auprès des enseignants par l'Obs.

https://www.nouvelobs.com/education/202 ... -ifop.html
Un sondage Ifop commandé par la Fondation Jean-Jaurès et « Charlie Hebdo » souligne l’importance des pressions religieuses et séparatistes à l’école. On ne peut que regretter les biais méthodologiques qui en limitent la portée.

Par Gurvan Le Guellec
Publié le 06 janvier 2021 à 10h04 Mis à jour le 06 janvier 2021 à 14h20
Temps de lecture 11 min
L’enquête de l’institut Ifop et de la Fondation Jean-Jaurès a été réalisée en ligne auprès d’un échantillon de 801 enseignants des premier et second degrés. (SYSPEO/SIPA)
L’enquête de l’institut Ifop et de la Fondation Jean-Jaurès a été réalisée en ligne auprès d’un échantillon de 801 enseignants des premier et second degrés. (SYSPEO/SIPA)

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C’est ce qu’on appelle un pavé dans la mare. Un beau, un gros. Désireux de mieux cerner « les contestations de la laïcité et les formes de séparatisme religieux à l’école », l’institut Ifop et la Fondation Jean-Jaurès (proche du Parti socialiste) se sont lancés dans une vaste opération de sondage des enseignants français. Sur les pratiques problématiques qu’ils décèlent de la part des élèves, des familles, voire de leurs collègues. Sur les contestations d’enseignement dont ils sont témoins au sein des établissements. Et, pour finir, actualité oblige, sur la mort de Samuel Paty et le déroulement de l’hommage qui devait être rendu au professeur d’histoire-géographie assassiné le 16 octobre 2020 à Conflans-Saint-Honorine (Yvelines).

Les résultats de cette enquête, publiés dans « Charlie Hebdo » ce mercredi 6 janvier, sont édifiants et devraient « plaire » à l’hebdomadaire devenu le chantre de la lutte contre l’emprise islamiste et « l’esprit munichois » qui animerait une partie de la gauche. Qu’en pensera, par ailleurs, Jean-Michel Blanquer, lui qui se targue d’avoir fait reculer la culture de l’omerta qui prévalait, selon lui, au sein de l’Education nationale ? C’est beaucoup plus difficile à dire.
La liberté d’enseigner est-elle en danger ? Des profs témoignent

La manière dont les profs disent avoir vécu l’hommage au professeur décapité n’a en effet strictement rien à voir avec le récit fait des mêmes événements par les services de la rue de Grenelle. Ceux-ci ont parlé de 400 contestations « sous des formes parfois légères, parfois lourdes », puis de 793 deux semaines plus tard. Un chiffre en nette hausse par rapport aux 70 incidents qu’avait bien voulu concéder Najat Vallaud-Belkacem au lendemain des attentats de « Charlie Hebdo », de Montrouge et de l’Hyper Cacher en janvier 2015. Le ministre s’en était réjoui à demi-mot, voyant dans cette tendance haussière la démonstration que « la poussière » pour une fois n’avait pas été « mise sous le tapis ».
Décalage avec les incidents déclarés par le ministère

Las, en se penchant sur l’enquête Ifop-Fondation Jean-Jaurès, on se rend compte que Jean-Michel Blanquer a peut-être péché par excès d’optimisme. 19 % des enseignants affirment en effet avoir observé « des formes de contestations ou de désapprobations lors des cérémonies en l’honneur de Samuel Paty », 26 % dans le secondaire, 34 % en éducation prioritaire. Un chiffre énorme. Plus grave encore, ces perturbations ont été le plus souvent des « justifications des violences contre les personnes présentant des caricatures de personnages religieux ». 15 % des enseignants y ont été exposés, 27 % en éducation prioritaire. Même à considérer que plusieurs professeurs ont pu être confrontés au même incident, le décalage avec les 793 incidents déclarés officiellement est pour le moins baroque.

Ce décalage est d’autant plus curieux que 84 % des profs déclarent signaler les atteintes qu’ils constatent… A ceci près que ce signalement n’est pas forcément fait aux bonnes personnes. 44 % d’entre eux s’adressent aux collègues (qui n’en peuvent mais), 56 % aux personnels de direction (qui peuvent être tentés de gérer les choses en interne). Et seulement 5 % aux référents des rectorats chargés de faire remonter l’information au ministère.
Le drame de la mort de Samuel Paty vu à hauteur d’enfant

Pour Iannis Roder, l’auteur de la note de la Fondation Jean-Jaurès consacrée à l’étude, par ailleurs professeur d’histoire-géographie en Seine-Saint-Denis et secrétaire général adjoint du Conseil des sages de la laïcité mis en place par Jean-Michel Blanquer (le monde de la laïcologie est un microcosme…), la conclusion est évidente : cette situation serait symptomatique à la fois de la « prégnance conséquente du religieux dans la vie professionnelle des enseignants » et d’une culture de l’omerta « vieille d’au moins trente ans » et toujours très présente dans les établissements.
42 % des professeurs se seraient déjà autocensurés

Pour soutenir leur démonstration, la Fondation Jean-Jaurès et l’Ifop ont élargi le champ de leurs investigations et se sont intéressés au vécu des enseignants sur le temps long de leur carrière. En jetant un regard cru et très précis (les données sont détaillées selon l’âge, le genre, la région et les établissements d’origine, les affiliations politiques, religieuses et syndicales) sur des questions qui, jusqu’à présent, ont été peu traitées d’un point de vue statistique.

Sur le papier, les chiffres, vertigineux, ont de quoi donner le tournis. Accrochez-vous bien : 80 % des profs ont « observé au moins une fois une forme de séparatisme religieux de la part de leurs élèves » ; oui 80 % ! 53 % d’entre eux ont observé des formes de contestations (du contenu des enseignements ou de certaines pratiques comme la mixité fille-garçons en sport) au nom de la religion (61 % dans le secondaire). Et, plus grave peut-être encore, cette pression aurait amené les enseignants à rendre massivement les armes : 42 % admettent s’être autocensurés dans leur enseignement sur des questions de religion. Ce ratio atteignant 55 % en lycée (notamment professionnel) et 70 % dans les « banlieues populaires ».

Voilà pour les données brutes. A chaque fois, toutefois, il y a un « mais ». Conduite et analysée avec un parti pris évident, l’enquête comporte de nombreux biais méthodologiques et interprétatifs qui risquent de la décrédibiliser auprès de ceux qu’elle cherche à convaincre. Reprenons, dans l’ordre. A la lecture de l’enquête, les professeurs sont bien confrontés massivement à des revendications « séparatistes » liées à des croyances ou des pratiques religieuses. Mais, pour doper les chiffres, l’Ifop et la Fondation Jean-Jaurès ont éjecté toute notion de régularité (les faits peuvent s’être produits une seule fois dans la carrière d’un enseignant). Et, surtout, la majeure partie des faits observés sont des « absences liées à la célébration d’un culte ou d’une fête religieuse ». Question : soustraire son enfant un jour de l’école pour fêter l’Aïd ou Rosh Hashana fait-il de vous un « séparatiste » en puissance ? Non, bien évidemment, d’autant que ces pratiques ont toujours été tolérées par l’Education nationale pour des raisons évidentes d’équité entre les religions.
Cette étude sur la laïcité tord le cou à l’idée d’une école déchirée par les questions religieuses

Quand on s’intéresse à des revendications plus problématiques pour le quotidien des établissements, les ratios restent élevés mais n’ont plus grand-chose à voir avec les 80 % affichés en tête de gondole : 45 % pour les absences de jeunes filles en cours de natation (avec ou sans certificat médical), 28 % pour le refus d’entrer dans un édifice religieux lors d’une sortie scolaire, 21 % pour le refus de donner la main au nom de convictions religieuses…
Islamo-gauchisme dans les salles des profs

Deuxième grand sujet traité par l’Ifop et la Fondation Jean-Jaurès : les contestations d’enseignements. Sur ce point, l’enquête ne brille pas par sa clarté. Si l’on propose une série d’items (« à propos de la mixité filles-garçons », « lors d’enseignements abordant la laïcité »…) aux sondés, 53 % disent avoir observé « une de ces formes de contestations » au moins une fois dans leur carrière, mais ce ratio retombe à… 36 % si l’on pose la question suivante de but en blanc : « Depuis le début de votre carrière, avez-vous constaté des contestations d’enseignements ou de contenus d’enseignement au nom de convictions religieuses, philosophiques ou politiques dans l’enceinte de votre établissement scolaire ? » Bizarre… Jamais, par ailleurs, il n’est demandé directement aux sondés s’ils ont été confrontés eux-mêmes à des contestations dans le huis clos de leur salle de classe, ce qui aurait évité de se baser sur le qu’en-dira-t-on.

Plus surprenant, l’ampleur des contestations s’avère très élevée sur l’ensemble du territoire, et si, dans le secondaire, les profs de REP ou de quartiers populaires y sont davantage exposés (46 %), le différentiel avec leurs collègues de banlieues aisées (37 %) ou du privé (38 %) n’est pas flagrant. Ce qui ne colle guère avec la lecture très islamo-centrée que fait la Fondation Jean-Jaurès de l’étude, oubliant au passage la contagion des fake news et du complotisme dans notre société. Enfin, la régularité de ces contestations à nouveau doit être remise en perspective. Si 23 % des enseignants ont observé par exemple « une forme de contestations au nom de la religion » lors d’enseignements de sciences ou d’histoire-géographie, ils ne sont que 9 % et 8 % à avoir connu cette situation lors des deux dernières années scolaires. C’est déjà trop mais cela n’a rien à voir avec les 53 % mis en avant dans l’enquête.

Les derniers chiffres – ceux sur l’autocensure supposée des enseignants – mériteraient quant à eux qu’on y consacre un article complet. Notamment parce qu’ils sont régulièrement repris par Jean-Pierre Obin, ancien inspecteur général de l’Education nationale, figure des milieux laïcistes, à qui l’on doit le premier rapport (en 2004) mettant au jour l’emprise du religieux dans l’enceinte scolaire. Auteur de « Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école » (Hermann, 2020), ce « lanceur d’alerte » est revenu récemment dans le débat éducatif et s’épanche régulièrement, à l’instar de Jean-Michel Blanquer dont il est proche, sur « l’islamo-gauchisme » qui régnerait dans les salles de profs. Pour appuyer ses propos, il s’appuie sur ces fameux chiffres d’autocensure, dont le niveau très élevé avait déjà été mis en avant par une précédente étude de l’Ifop en 2018. Dans « l’Obs », il déclarait ainsi en septembre :
"« L’enquête Ifop (de 2018, NDLR) révèle que, sous le sceau de l’anonymat, 37 % des professeurs déclarent s’être personnellement autocensurés dans leur enseignement afin d’éviter des incidents, et ce chiffre monte à plus de 50 % en zone d’éducation prioritaire (ZEP) ! C’est énorme. Il faut donc, par exemple, cet appel d’une mère de lycéen au proviseur pour apprendre que des enseignants, en classe d’anglais et de géographie de terminale, ont pris la latitude de ne plus traiter des Etats-Unis car c’est “l’ennemi des musulmans” selon la déléguée de classe ! Le rapport de l’inspection générale de novembre 2019, auquel j’ai eu accès, évoque aussi ces “évitements”. »"
Ce qui relève du tact

La démonstration est efficace mais pour le moins bancale. Non seulement, rassurons-nous, peu d’élèves de terminale sont assez suicidaires pour faire l’impasse sur les Etats-Unis au bac – les adolescents sont aussi facilement révoltés que conscients de leurs intérêts de court terme. Mais, surtout, quand on se plonge dans les chiffres, on se rend compte que parmi les 42 % de profs censés s’être autocensurés (en 2020), seuls 22 % l’ont fait au moins « de temps en temps » et 5 % « régulièrement ». L’autre moitié ne l’a fait que « rarement ». Il aurait été juste que la Fondation Jean-Jaurès et l’Ifop le soulignent au lieu d’écrire abruptement que « 49 % [42 % en fait, l’institut s’est emmêlé dans ses propres chiffres, NDLR] des enseignants interrogés affirment s’être déjà autocensurés afin de ne pas provoquer de possibles incidents dans leur classe ».

De même qu’il aurait été peut-être judicieux de s’interroger sur ce qui relève de l’autocensure et ce qui relève du tact, cette vertu première mise en avant par le très laïque Jules Ferry dans sa « Lettre aux instituteurs » de 1883. Un tact que l’on retrouve chez les meilleurs pédagogues. Des adeptes du multiculturalisme, mais aussi des laïques, à l’instar de Iannis Roder, l’auteur de l’étude qui, dans sa classe de REP en Seine-Saint-Denis, sait se faire aimer de ses élèves les plus coriaces. Ou d’Agathe André, cette journaliste de… « Charlie Hebdo », menant des actions d’éducation à la caricature et qui, dans l’interview qu’elle nous avait accordée après le meurtre de Samuel Paty, assumait de ne pas présenter d’images à connotation sexuelle :
"« L’idée, c’est d’éduquer, pas de choquer. Donc, on reste sur la politique et la religion. Ces jeunes n’ont aucune notion de la dérision mais peuvent écouter. Ce que j’ai vu, en revanche, ce sont des profs qui peuvent avoir une approche un peu brutale du problème, genre “la liberté d’expression, c’est comme ça, et vous n’allez pas nous faire chier”. Ce qui n’est pas forcément le plus efficace. »"

LIRE AUSSI > 50 nuances de laïcité… Et vous, quel laïque êtes-vous ?

Il est dommage que ces éclairages ne soient pas présents. On peut tout faire dire aux statistiques si on ne les remet pas en contexte. Si l’enquête de la Fondation Jean-Jaurès jette une lumière utile sur un sujet trop longtemps délaissé, on y retrouve cette propension fréquente chez les promoteurs d’une laïcité conquérante à confondre le général et le particulier et à gonfler les chiffres à l’hélium. Constater que 8 % à 10 % des enseignants sont exposés à des contestations récurrentes de leur enseignement devrait suffire à sonner le branle-bas de combat. Eh bien non, il faut annoncer qu’il y en a 53 % pour flatter le petit père Combes qui sommeille en nous, quitte à s’asseoir sur la rigueur scientifique.
Samuel Paty a-t-il eu raison ?

Dans leur volonté démonstrative, les auteurs poussent même le bouchon un peu loin. L’enquête demande en effet aux enseignants si « Samuel Paty a eu raison de faire un cours sur la liberté d’expression en s’appuyant sur des caricatures de presse ». Non seulement la question peut paraître un peu déplacée deux mois après le drame, mais elle comporte une forme de perversité. Iannis Roder, dans sa note, constatant que 25 % des enseignants ont répondu par la négative (34 % dans le privé, 35 % en banlieue populaire), en tire pour conclusion qu’il existe un « un regard professionnel critique sur les choix pédagogiques de Samuel Paty ». Donc qu’il y a péril en la demeure Educ nat, notamment avec les jeunes enseignants qu’il juge moins fermes que leurs aînés dans leur défense de la laïcité et de la liberté d’expression. Tant qu’à être totalement disruptif, il aurait pu d’ailleurs relever que les plus critiques (à 54 %) sont les enseignants « religieux non catholiques » (autrement dit musulmans).

Cette question et son interprétation posent toutefois problème. Dans la réalité des chiffres, ce ne sont pas 25 % mais 9 % des professeurs qui estiment que Samuel Paty « a eu tort ». Le reste (16 %) n’a « pas souhaité répondre à la question » malgré l’anonymat. Et, ça n’est pas anodin. Car, il y a bien eu un débat dans le corps enseignant, ou du moins chez les profs d’histoire, sur les choix pédagogiques de leur collègue de Conflans. Ces discussions, que par respect on a préféré taire, ne portaient pas sur la pertinence de traiter de la liberté d’expression par le biais d’une caricature de presse mais sur le choix de ladite caricature (une représentation du prophète Mahomet nu, le sexe ballant et l’anus à peine recouvert d’une étoile) et sur la proposition faite par le professeur à ses élèves musulmans de fermer les yeux ou de quitter la classe. Ce qui, pour beaucoup d’enseignants, constitue un impair pédagogique et une violation du principe de laïcité. Samuel Paty s’en était d’ailleurs excusé. Ce n’est pas lui rendre hommage ni rendre hommage aux enseignants de ne pas le préciser.
Gurvan Le Guellec
Curieux...

"Les territoires perdus de la république" (2002n collectif d'auteurs)? anecdotique...
Le rapport Obin de 2004? Dispensable...
"L'école face à l'obscurantisme religieux" (2006, collectif d'auteurs)? Partisan...

"Une France soumise" (2017, collectif d'auteurs)? Réactionnaire...
"Comment on a laissé l'islamisme entrer à l'école? (2020) Hors-sujet
paru le 2 septembre 2020...

Samuel Paty aurait mieux fait de s'abstenir le 16 octobre 2020...

Pourtant, suite à cet assassinat, les autorités et les medias se sont empressés d'aller consulter les auteurs des ouvrages cités.

Circulez, il n'y a rien à voir!
C'est triste d'en être toujours là...

https://educfrance.org/les-territoires- ... -le-monde/

https://www.revuedesdeuxmondes.fr/affai ... e-sud-cet/

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Re: Laïcité, esprit critique, construction du futur citoyen, ... obscurantisme et fanatisme...

#1031

Message par DictionnairErroné » 13 janv. 2021, 13:14

Dominique18 a écrit : 12 janv. 2021, 11:42 J'aime bien Taguieff...
Il faut faire attention aux algorithmes des moteurs de recherche. Plus vous utilisez ces algorithmes, plus ils apprennent ce que vous désirez trouver, limitant la variété des résultats, qui en retour crée une dépendance à la satisfaction des désirs, à sa gratification, une dépendance. C'est le principe de la carotte au bout du bâton, le génie de Google en fait. Ne dites plus que la psychologie n'est pas une science.
La vérité ne ment jamais.

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Re: Laïcité, esprit critique, construction du futur citoyen, ... obscurantisme et fanatisme...

#1032

Message par Dominique18 » 13 janv. 2021, 14:48

Merci du conseil. Je ne peux qu'en tenir compte et à faire encore plus attention.
Je ne suis pas naïf, je ne prétends pas non plus tout gérer. J'ai appris à me méfier, je pense savoir ce que je risque.
Je privilégie la lecture, je suis abonné à plusieurs revues, différentes.
Il ne me semble pas avoir prétendu que la psychologie n'était pas une science. Il ne manquerait plus que cela!
Pierre-André Taguieff, ça fait un moment que je le lis, avant que je m'adonne à l'internet.
Je pratique aussi un certain Jean-Noël Beauvois. ce qui est curieux, c'est que Google ne m'indique jamais d'autres sites de sceptiques. Internet reste un outil, en aucun cas une finalité. Pas de réseaux sociaux pour moi.
Pour ce thème (laïcité, obscurantisme,...), ça fait au moins 10 ans que je suis dessus. Professionnellement, j'ai pu apprécier les modifications des idées et des comportements. Les livres que je cite, les articles, je les ai lus. Je n'ai pas attendu Google pour ça. Moteur de recherche que je n'utilise plus. Il y a d'autres solutions. Ce qui ne signifie pas qu'il n'y a pas collecte de données. Internet, c'est comme les grands magasins : tout se vend, tout s'achète, l'objectif étant de vous en faire ressortir avec ce que vous n'avez pas prévu au départ, voire même, c'est le plus fort, avec quelque chose à laquelle vous n'auriez jamais pensé. C'est l'une des raisons que j'apprécie Bronner. Les décryptages et analyses qu'il propose méritent qu'on s'y attarde. Les marchés de l'information, les marchés des idées. Les écolos décroissants, les bobos bio, par exemple, m'émerveillent. Qu'est-ce qu'ils en consomment ! Eux, sans internet, ils seraient mal... Ils sont souvent contre la technoscience, comme ils disent, avec René Riesel et Bernard Lourd comme références.
Du lourd..

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Dominique18
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Re: Laïcité, esprit critique, construction du futur citoyen, ... obscurantisme et fanatisme...

#1033

Message par Dominique18 » 16 janv. 2021, 09:20

Christophe Bourseiller...

Où on redécouvre un personnage passionnant, et un puits de culture.

https://www.leparisien.fr/week-end/les- ... 096065.php

Dans cette rubrique, son dernier livre:

Image

Il avait déjà commis:

Image

Deux émissions de radio:

https://tv.marianne.net/intervenants/vi ... ujourd-hui

https://www.youtube.com/watch?v=q559EJnlhR8

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