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Combler l’abîme entre deux cultures

Karla McLaren

Un ancien chef de file de la culture Nouvel Âge – auteur de neuf ouvrages sur les auras, les chakras, « l’énergie », etc. – détaille sa difficile et douloureuse évolution vers le scepticisme. Elle remercie la communauté sceptique et s’inquiète de la manière dont les messages de la pensée critique et scientifique pourraient être rendus plus efficaces pour communiquer avec ses anciens alliés du Nouvel Âge.

 

Karla McLaren

J’observe le conflit entre les communautés sceptique et métaphysique/Nouvel Âge depuis maintenant plusieurs décennies, et je pense avoir enfin découvert le problème principal qui rend la communication si difficile. Il ne s’agit pas simplement, comme beaucoup le supposent, d’un conflit entre des points de vue s’appuyant sur des faits et d’autres reposant sur la croyance. Ni une simple opposition entre rationalité et crédulité. Non, c’est un véritable choc de culture qui rend la communication au mieux improbable.

Je le sais par expérience, car en tant qu’ancien membre de la culture Nouvel Âge, je me suis efforcée durant des années à pénétrer le langage, les règles, les attitudes et les attentes de la communauté sceptique. Pourtant, pendant longtemps, tout ce que je recevais de la culture sceptique n’était que du « bruit », des informations inutiles, et de plus déconcertantes.

Je ne sais pas trop comment me présenter, sauf peut-être par cette paraphrase : « L’ennemi, je l’ai vu, c’est moi. » Je suis auteur et guérisseuse (ou en fait, je l'étais) concernant la culture métaphysique. J'ai écrit sur l'énergie et les chakras, les auras, la guérison, les différents types de facultés psychiques... et tout le reste. J'ai voyagé à travers les États-Unis pour faire des présentations de livres, des colloques et des ateliers. L’on m’a vue dans tous les grands rassemblements du Nouvel Âge, telles que l'Institut Omega, l'Université Naropa et l'exposition Whole Life (que j'appelle l'exposition Hell Life, mais c'est une autre histoire). Mes livres ont été traduits en cinq langues, et même l’un a été sélectionné par le One Spirit Book Club. Comprendre la communauté et la culture métaphysique/Nouvel Âge a été le centre d'intérêt de ma vie et de ma carrière.

Je ne suis pas seulement un membre de la communauté Nouvel Âge – j’ai aussi colporté toutes les choses qui précisément préoccupent tant la communauté sceptique. Je suis engagée dans la métaphysique et le Nouvel Âge depuis plus de trente ans, j'ai écrit quatre livres et enregistré cinq séries d'apprentissage audio sur ces sujets, et j'étais considérée comme l’un des chefs de file dans ce domaine.

Je ne suis plus dans ce milieu, mais c'est difficile de vraiment disparaître quand tant de mes livres et de mes enregistrements ont déjà été publiés. C'est difficile aussi de disparaître quand je ne sais pas vraiment quoi dire aux gens à propos de mes valeurs culturelles. Le fossé entre les deux cultures est tellement profond que tout ce que je dirais prouverait que je suis passé de l'autre côté, du mauvais côté – le côté de l'ennemi. Cependant, en fait, j’en ai suffisamment vu pour savoir que les sceptiques et les esprits critiques ont des choses extrêmement pertinentes et éloquentes à dire. J’ai examiné maintenant assez d’informations sceptiques et scientifiques sur les facultés et les événements paranormaux pour remettre en question beaucoup de règles sur lesquelles s'appuyait mon travail. Plus important, j’en ai vu suffisamment pour comprendre par expérience ce que coûte vraiment le Nouvel Âge.

J’ai aussi appris à comprendre les différences et les ressemblances des cultures sceptique et du Nouvel Âge, ainsi je ne réagis plus de façon stéréotypée en étant offensée quand moi-même ou les gens que je connais et que j’aime sommes appelés fraudeurs, imposteurs, ou dupes. Je comprends maintenant que ces mots, en général, n’ont pas l’intention de blesser. Je comprends maintenant que ces termes cachent souvent une grande marque d’attention et d’intérêt pour les personnes de la culture Nouvel Âge. Il est parfois difficile de déceler cette préoccupation – il faut souvent presque une compétence anthropologique pour comprendre les différences culturelles entre nous – mais elle existe.

Jusqu’à ce que je comprenne cet intérêt, je ne pouvais me retrouver dans le vocabulaire sceptique. Je n’arrivais pas à m'identifier aux mercantis sans cœur, aux grossiers colporteurs de poudre de perlimpinpin, aux voyants moralisateurs, aux évangélistes chevelus, ou aux fakirs mégalomanes orientaux. Je ne parvenais pas à reconnaître mon travail ou moi-même dans le travail basé sur l’escroquerie ou dans les personnalités déséquilibrées si vivement démolies par la culture sceptique, parce que je n’ai jamais été dans ce domaine pour escroquer quiconque – et aucun de mes amis ou collègues non plus. Je travaillais dans ce domaine parce que j’ai un profond et constant intérêt pour les gens, et un sincère désir d’être utile dans mon propre milieu culturel. Avoir accès à une documentation sceptique clairement et rigoureusement présentée m’aurait aidée (ainsi que d’autres personnes comme moi) à chaque étape du processus – mais je ne pouvais avoir accès à aucune des ces informations tout simplement parce que je ne pouvais pas m’y reconnaître. Jusqu’à maintenant.

J’écris cet article comme lettre de remerciement à la communauté sceptique. Je tiens à vous remercier de m’avoir aidé à pleinement comprendre à quel point j’ai reçu une mauvaise formation dans ma culture métaphysique/Nouvel Âge (en fait, ce n’est plus mon environnement culturel, mais, par souci de simplicité, laissez-moi m’y référer au long de cet article). Mais j’écris également pour tenter d’ouvrir le dialogue, et peut-être commencer à combler l’abîme entre nos deux cultures antagonistes, parce qu’à ce stade, la majorité des personnes de ma culture n’entendent pas grand’chose (si ce n’est rien du tout) à la culture sceptique. Et c’est vraiment dommage.

Cette fracture culturelle fait qu’il m’est presque impossible d’être honnête dans ma propre culture concernant les changements que j’y ai réalisés. À cet instant, mon site web indique que je suis en congé sabbatique. J’ai annulé tous les ateliers, décliné de nombreux contrats pour des livres, et je déconstruis lentement ma carrière. J’ai effacé des fichiers, des courriels, et des lettres, des milliers de lettres de personnes qui me prenaient pour un expert. Je refuse toutes les demandes d’entretiens et de consultations, et je retourne étudier pour obtenir un diplôme en sociologie et en science du comportement. Si j’écris une autre livre sur la culture Nouvel Âge, je souhaite l’écrire en tant que sociologue – pas en tant qu’occultiste ou de façon négative, parce qu’aucune de ces positions n’a été vraiment utile aux membres de ma culture.

La lutte entre nos cultures a souvent été horrible et déconcertante, et en toute honnêteté, cette lutte ne peut être gagnée de la manière dont nous la menons. J’en ai assez de voir tant de personnes blessées alors qu’il n’en résulte si peu de bien. Ainsi je vais essayer quelque chose de nouveau, et je vais tenter de trouver un moyen de réparer les dégâts que j’estime avoir causés. Mais auparavant, il me faut trouver les mots pour dire aux membres de ma culture ce que je fais, et pourquoi je le fais.

D‘un côté, mon histoire est atypique, parce que je ne suis pas simplement une adepte du Nouvel Âge qui a fini par se réveiller. Cependant, même s’il est inhabituel et peut-être même inouï pour quelqu’un dans ma position de faire un total revirement, je crois que le processus que j’ai suivi est assez typique. J’ai commencé dans ma jeunesse en sachant (par expérience directe) que ce que j’avais appris dans le Nouvel Âge et la métaphysique était vrai, et que les contradicteurs n’étaient rien d’autre que cela. Après quelque temps cependant, j’ai commencé à m’interroger sur les choses que je voyais et qui ne concordaient pas – les anomalies, les remèdes qui ne fonctionnaient pas, les idées qui s’écroulaient quand on les examinait de plus près, et ainsi de suite. J’ai écrit avec passion sur les problèmes que je percevais dans ma culture, et je suis même devenue une voix de la raison. Malheureusement cependant, chaque fois que j’essayais de faire des recherches sur ce qui me dérangeait ou me troublait, je me heurtais à un mur.

Ce mur, édifié par les profondes différences culturelles et des décennies (ou des siècles) de méfiance, était la signification que je ne pouvais rien trouver dans ma culture qui pût m’aider à penser de façon critique. La pensée critique et le scepticisme résident dans un autre monde que le mien – ils résident au-delà d’un abîme pour lequel n’existent ni pont, ni passage sûr.

Ce n’est que lorsque je suis devenue citoyenne du web que j’ai été capable d’entreprendre le douloureux voyage à travers cet abîme et atteindre, finalement, la terre ferme.

Comment un chef de file officiel du Nouvel Âge, défenseur des auras, des chakras est-il devenu capable de comprendre et finalement d’embrasser la culture sceptique ? Eh bien, cela a pris quelque temps, alors laissez-moi commencer par le début.

Ma première approche du Nouvel Âge date de 1971, à l’âge de dix ans. Ma mère ressentait de nombreux symptômes articulaires qui, pour tout dire, ne répondaient pas au traitement médical, et son état progressait vers le fauteuil roulant. Curieusement, elle trouva un cours de yoga, et lentement, elle se rétablit. En outre, elle devint végétarienne (ce qui était très avant-gardiste pour l’époque) et nous commençâmes à fréquenter les magasins d’aliments naturels à la recherche de choses insolites comme des biscuits aux céréales entières, de l’huile de foie de morue, et des germes de soja. Nos vies changèrent très rapidement, notamment quand ma mère devint elle-même professeur de yoga et pénétra plus profondément dans la culture Nouvel Âge. Le yoga est plaisamment appelé « la drogue de passage » vers le Nouvel Âge. Ce fut certainement notre cas.

Notre famille se brisa à la suite de ce considérable changement (bien que le mariage de mes parents ait été précaire de toute façon) puisque mon père était et reste un sceptique avec forte intelligence et une bonne formation à la démarche scientifique et à la pensée critique. Un de mes frères, maintenant professeur de mathématiques, se joignit à mon père tandis que le reste des enfants (quatre en tout) suivit à sa façon l’intérêt de ma mère pour la métaphysique, la spiritualité, et le Nouvel Âge.

Nous passâmes de la médecine scientifique aux remèdes homéopathiques, apprîmes à méditer, et rejoignîmes des groupes qui écoutaient de prétendus médiums – nous devînmes une partie des gens branchés. Je grandis dans la région de la baie de San Francisco, et fis mes études secondaires dans le comté de Marin (l’épicentre de l’explosion du Nouvel Âge dans les années 70 et 80), aussi je fus entourée en permanence de gens et d’expériences insolites. Ce fut une période drôle et souvent passionnante, et bien que préférant de beaucoup le monde magique que ma mère nous montrait au monde banal défendu par mon père, j’étais toujours une personne très lucide et très sceptique. Même au début de mon adolescence, j’étais capable de voir clair à propos de choses discutables comme l’EST1, la Scientologie, le respirianisme2, l’ingestion d’urine3, et les sectes vraiment dangereuses – déjà ce même scepticisme et cette pénétration qui m’aidèrent vraiment à confirmer d’autres expériences insolites (parmi les nombreuses que je vivais). Je connus de nombreux voyants et des guérisseurs parallèles qui semblaient très bons dans ce qu'ils faisaient, et je fis l’expérience directe de guérisons et de séances de voyance que je ne pouvais logiquement réfuter.

Au cours de cette période, il aurait été merveilleux de découvrir des techniques de pensée sceptique et critique, mais hélas, la pensée critique n'était pas enseignée dans mon lycée. Je ne savais même pas que la discipline existait ! Durant mon premier cycle universitaire, je crus que la géométrie et la logique étaient mes cours de pensée critique, et ainsi la matière m’échappa une fois encore. Pendant mes études, je n’acquis pas les capacités dont j’avais besoin pour m’aider à comprendre ce qui se passait quand les idées et les techniques du Nouvel Âge semblaient fonctionner. Ma connaissance empirique avait « prouvé » la validité des facultés psychiques, des auras, des chakras, de la communication avec les morts, de l’astrologie et autres – et j’avais très peu dans mon arsenal intellectuel à l’époque pour m’aider à comprendre ce qui se passait réellement.

Par exemple, comprendre la lecture à froid m’aurait grandement aidé. Je ne savais rien de la lecture à froid et, jusqu’à ce que je voie le magicien professionnel et « démythificateur » Mark Edward l’utiliser dans un bulletin spécial sur ABC l’année dernière, je n’avais pas compris que j'employais une forme de cette technique dans mon propre travail ! On ne m’avait jamais enseigné la lecture à froid et je n'avais eu jamais l'intention de tromper quiconque – j’avais simplement appris la technique par osmose culturelle.

Pour être honnête, un mouvement sceptique s’était développé au début de mon adolescence, mais malheureusement créant un profond fossé culturel qui persiste aujourd’hui. Dans les années 70, Uri Geller était devenu populaire. Ma première vraie rencontre avec quelqu’un de la culture sceptique fut de voir James Randi à la télévision, réduire Geller en miettes. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Uri Geller était passé dans les émissions de Mike Douglas et Merv Griffin, et on pouvait clairement le voir réaliser ses exploits paranormaux juste là, à la télévision. Mike et Merv ne se seraient certainement pas compromis en mentant au public…? Je ne comprenais vraiment pas le problème qu’avait Randi avec Geller et mes amis et moi pensions que Randi se montrait particulièrement acrimonieux. Ce n’est pas de Randi que j’appris la pensée sceptique – ce que j’avais appris, c’est que certaines personnes en avaient contre les guérisseurs et les gens possédant des dons paranormaux. Je sais qu’il n’aimerait pas entendre ça, mais c’est pourtant vrai : le comportement et l’attitude de James Randi étaient si indifférents aux différences culturelles qu’il a en fait créé une énorme réaction contre le scepticisme, et un énorme élan vers le Nouvel Âge qui toujours fait rage avec autant d’intensité.

Maintenant, bien sûr, je comprends et je soutiens James Randi dans sa colère, sa frustration et même son acrimonie, (surtout après avoir connu le Nouvel Âge pendant tant de décennies), mais tout ce que je voyais alors c’était un homme particulièrement sarcastique qui paraissait attaquer la personne de Geller. Maintenant, après avoir régulièrement visité le site de James Randi, je le vois comme un homme profondément soucieux d’autrui qui travaille infatigablement pour une grande cause. Je vois également qu’il est très préoccupé par certains partisans déséquilibrés du Nouvel Âge qui lui écrivent des lettres à peine compréhensibles. Je compatis avec Randi, parce que des personnes semblables m’écrivent aussi (bien que je joue le rôle du héros dans leur vie enfiévrée de fantasmes, alors que Randi est considéré comme le méchant). Maintenant que je le vois en tant qu’individu et que je comprends sa culture, je vois James Randi comme l’excellent homme (et passionné) qu’il est – mais cela m’a pris du temps. Si Randi avait compris la culture Nouvel Âge à l’époque où Geller devenait populaire, il aurait pu facilement parler de façon à se faire entendre – ou au moins de manière qui n’aurait pas provoqué une réaction aussi violente. Ou peut-être suis-je trop idéaliste.

Vous comprenez, j’ai parlé aux personnes de cette culture Nouvel Âge dans le langage qui leur est propre, et bien que j’ai certainement été entendue, je ne crois pas en fin de compte que j’ai vraiment réussi. En grandissant dans le comté loufoque, cinglé de Marin comme je l’ai fait, j’ai pu voir quelques-uns des plus flagrants exemples de fourberie du Nouvel Âge – et acquérant la maturité de l’écrivain et du guérisseur, j’ai toujours mis en garde contre ça. Le problème est le suivant : dans ma culture, on ne peut attaquer ouvertement quelqu’un ou sa réputation, et on ne peut appliquer réellement une démarche sceptique. Dans ma culture, les attaques personnelles sont considérées comme l'exemple d’un déséquilibre émotionnel (où vos émotions vous dominent), tandis qu’une démarche sceptique approfondie est considérée comme une forme de déséquilibre intellectuel (où votre intellect vous domine). Les deux attitudes représentent des interdits culturels d’importance, parce que les émotions et l'intellect sont tous deux considérés comme des éléments problématiques du psychisme qui font très peu de choses, mais qui éloignent du domaine (supposément) vrai et profond de l’esprit. Quand j’ai écrit mes livres et enregistré mes programmes audios, j’ai dû écrire et parler si précautionneusement qu’il a fallu à la plupart des gens deux ou trois lectures pour comprendre que je remettais directement en cause de nombreux fondements sur lesquels le Nouvel Âge est édifié. En fait, ma capacité, issue d’une sensibilité culturelle, à attaquer sans attaquer et à critiquer sans critiquer a été si efficace que certains lecteurs enthousiastes ne savent toujours pas ce que je voulais dire.

D’un point de vue extérieur à la culture Nouvel Âge, cette condamnation des émotions et de l’intellect peut sembler très étrange et presque inexplicable. Néanmoins, c’est un élément culturel très réel qu’il faut comprendre et prendre en compte si l'on est sur le point d'établir une communication utile. Si nous souhaitons réussir à communiquer avec quelqu’un, nous devons comprendre non seulement sa langue, mais aussi le contexte culturel d’où elle est issue. De ce que j’ai vu à la fois dans la culture Nouvel Âge et celle du scepticisme, cette compréhension est absente. Je n’ai évidemment pas compris la culture sceptique avant de sérieusement passer du temps à la considérer comme une culture – et d’après mes lectures, je sais que la plupart des membres de la culture sceptique ne comprennent pas du tout la culture Nouvel Âge. Par conséquent, ce sont seulement les clameurs entre nos cultures qui deviennent plus fortes alors que la communication réelle disparaît dans l’abîme qui nous sépare. Dans tout ce vacarme, les membres de ma culture croient entendre des attaques hyper-intellectuelles chargées d'émotion contre des convictions qui leur sont chères, alors que ceux de votre culture croient entendre l'expression de ceux qui prennent leurs désirs pour des réalités, un illettrisme scientifique, et des explosions d'émotion pour défendre de simples illusions.

Évidemment, c’est une tragédie, mais après avoir dépouillé la documentation sceptique des trois dernières années, j’ai l’impression que cette tragédie pourrait être évitée. Maintenant, je comprends votre culture, et je comprends la préoccupation, l'attention et l’intérêt que vous avez pour les membres de ma culture. Je peux maintenant lire un texte qu’auparavant je jugeais incendiaire et voir l’engagement qu’il recèle – non seulement votre engagement pour la recherche pertinente et la collecte d'information, mais aussi celui pour une communication claire. Je perçois votre confiance en l’intelligence humaine, votre colère contre les escrocs et les charlatans, votre ouverture d’esprit pour remettre en cause l’autorité et les croyances établies, et la volonté de vous battre pour faire progresser une cause qui vous tient à cœur. Dans la culture Nouvel Âge, les personnes que je préfère partagent les mêmes qualités. J’ai l’impression que les membres de votre culture sont capables d’aller à la rencontre de ma culture d’une manière compréhensive qui aura une chance d’être entendue – parce qu’il est indispensable que vous soyez entendus.

Il est indispensable de trouver un moyen d’aider les personnes de ma culture à s’interroger, à réfléchir, et à analyser d’un œil critique le déferlement d’informations vraies ou fausses qu’elles reçoivent quotidiennement. Cependant, il est également indispensable que l’information tienne compte des différences culturelles. Par exemple, la première fois que j’ai consulté le site web sceptique relatif à la santé appelé Quackwatch4, j’ai eu l’impression de marcher en territoire ennemi. « Charlatan » est un mot très fort, c’est un terme de combat ! Bien que son propriétaire, le Dr Stephen Barrett, ait parfaitement le droit d’appeler son excellent site web comme il lui plaît, je me demande pourquoi ne l’avoir pas nommé par exemple HealthWatch, HealingInfo, DocFacts, ou quelque chose d’équivalent, sans agressivité. Pourquoi suis-je obligée de taper le mot « charlatan » quand je veux une analyse sceptique des choix que je fais pour des soins médicaux ? Et pourquoi faut-il consacrer autant de temps sur les sites sceptiques à interpréter – ou à sauter simplement les termes comme escroquerie, imposture, charlatan, fraude, pigeon et idiot ? Pourquoi dois-je (en tant que personne qui a vraiment besoin d’informations sceptiques) me voir décrite en termes blessants et baisser la tête de honte avant de pouvoir réellement obtenir les informations disponibles dans votre culture ?

C’est pour un motif intéressé que je pose ces questions, parce qu’une de mes premières idées était de faire mon propre site web, un portail tenant compte des particularités culturelles des sites sceptiques – mais je ne trouve pas le moyen de le faire. Je possède une maquette de page web qui mijote dans mes fichiers – une page que j’ai réécrite peut-être cinquante fois, ou plus – qui tente d’exposer le concept de scepticisme de manière ouverte et sans agressivité. J’aimerais y mettre des liens vers le remarquable site consacré aux légendes urbaines (snopes.com), vers le dictionnaire sceptique en ligne de Bob Carroll, vers le CSICOP et le Skeptical Inquirer, et vers The Skeptic. Je voulais aussi vraiment y inclure Quackwatch et le site de James Randi – mais je n’arrive pas à trouver les mots. Bien sûr, je peux me servir de mon site pour préparer les gens à l’aventure, mais je sais par expérience qu’ils seraient franchement choqués après avoir cliqué sur les liens. Ce que je veux dire, c’est une chose de découvrir qu’une grande partie de ma culture et de mon système de croyances se fondent sur quelque chose de fragile et sur des ouï-dire, mais c’en est une autre de voir tous les gens comme moi être dénigrés et objets de pitié.

J’ai découvert votre culture et j’ai persévéré malgré le contenu insultant (peut-être involontairement ?) et les attitudes humiliantes parce que j’avais un réel besoin. J’avais besoin de comprendre la multitude d’idées du Nouvel Âge, de gadgets, de techniques de méditation, de personnalités que je rencontrais à mesure que ma carrière se développait. Je voyais tant de choses en voyageant et en parlant aux personnes de ma culture, et tant de choses me préoccupaient que j’ai commencé à utiliser l’internet pour organiser cette avalanche et me documenter pleinement sur les informations dans mon domaine. C’était une aventure éprouvante, c’est le moins que l’on puisse dire. Je pataugeais dans votre culture en quête d’informations dont j’avais grand besoin, et ce faisant j’ai fini par perdre ma propre culture. Pendant moments les plus difficiles, je plaisantais me disant que j’aurais dû me réjouir d’être seulement désespérée – alors qu’il aurait fallu que je me calme si j’avais été tout bonnement furieuse. Ce que j’essaie encore de surmonter.

Ce que je vois dans le dramatique affrontement entre le Nouvel Âge et les cultures des sceptiques, c’est que la plupart de ceux-ci n’ont pas encore été capables de parler de façon à être entendus. Évidemment, aucun membre de ma culture n’a pu accomplir une pareille prouesse. Je vois certains scientifiques qui travaillent dans la culture Nouvel Âge essayant de prouver l’existence du chi ou l’efficacité de la prière (ou toute autre chose à selon le moment). Il y a beaucoup d’affreux jargon scientifique dans tout le Nouvel Âge actuellement, et même s’il est déplorable de voir la science déformée et altérée par ma culture, je dois dire que cela prouve que nous sommes à votre écoute. Cela montre que nous essayons de bien faire – de parler d’une manière qui vous soit audible. Je sais que le manque de respect envers la science et sa mauvaise utilisation par ma culture est quelque chose qui irrite et déconcerte de nombreux membres de la communauté sceptique, mais peut-on considérer ça autrement ?

Les membres de ma culture vous ont écoutés et nous tentons de vous répondre – mais nous ne vous comprenons pas. Notre bagage culturel concernant les dangers de l’intellect nous rend presque impossible l'utilisation correcte de la science – ou de reconnaître votre rigueur intellectuelle comme tout le contraire d’un usage excessif et maladif de la réflexion. Je sais que cela peut paraître insensé, mais réfléchissez à la façon dont vous considérez notre capacité à nous plonger profondément dans les questions d’ordre spirituel ou dans l’étude religieuse. Vous ne traitez pas souvent notre application comme une recherche de savoir en soi (bien qu’il faille beaucoup d’intelligence pour comprendre et organiser ce canon sacré, souvent incohérent à en hurler) – vous avez plutôt tendance à traiter notre travail comme un excès de crédulité ou peut-être même comme un refus obstiné d’entendre raison.

Il est possible que nos deux cultures contradictoires ne construisent jamais de pont au-dessus de l’abîme qui nous sépare. Je sais que pour moi, le passage de ma culture vers la vôtre a été long, laborieux et profondément douloureux. Cela n’a pas été pas une simple balade sur un pont bien construit. En résumé, j’ai dû me jeter d’une falaise. J’ai dû laisser derrière moi ma carrière, mes revenus, ma culture, ma famille, mes amis, mes collègues, la plupart de mes relations professionnelles, mon passé, et mon avenir. Je ne dis pas cela pour gagner la sympathie, mais pour montrer ce qu'implique vraiment un tel saut. Le Nouvel Âge est une culture complète, avec ses propres règles, ses idéaux, son infrastructure et ses modes de vie sociale. Quand j’ai fini par comprendre que mon bagage culturel avait fait de moi quelqu’un de chancelant sur une assise de bêtises et de rêves – et pis est, que mon travail avait incité d'autres à partager une telle situation à mes côtés, je fus inconsolable, mais je n’avais absolument personne vers qui me tourner.

J’ai réussi, je crois, grâce à ma rage et mon horreur devant ma propre complicité d’avoir aidé des gens à rester crédules – et peut-être grâce à mon chagrin et mon désespoir (mais davantage par périodes) concernant ma mauvaise formation. Maintenant je réfléchis à ce qu’il convient de faire dorénavant. Je me suis rendu compte en seulement quelques (moins de dix) entretiens avec des personnes convaincues de leurs croyances que l’information sceptique est tout à fait menaçante et indésirable. Ce que je n’avais pas compris jusqu’à récemment est que, lorsque vous commencez à remettre en causes ces croyances, il se produit un effet domino qui va finir par démolir tout votre château de cartes – et rien ne reste debout. Entamer un processus de remise en cause est une chose très dangereuse, et les membres de ma culture semblent le comprendre inconsciemment. En réponse à leur gêne extrême, je suis devenue totalement silencieuse auprès des croyants du Nouvel Âge – ce qui est difficile, car ils constituent la plupart de mes amis, de ma famille et de mes relations.

Si j’avais été dans ce domaine pour l’argent, je n’aurais jamais sérieusement remis en question ce que je faisais. J’aurais fait volte-face dès que mes recherches représentaient une remise en cause ou une menace pour moi. Mais je n’y étais pas pour l’argent. J’étais là pour aider les gens, souvent des gens très perturbés, qui s'embarrassaient avec telle thérapie, tel dispositif, tels gourous, ou tels compléments miracles. J’ai essayé d’aider les membres de ma culture à donner un sens à toutes ces idées et tous ces gadgets qui leur parvenaient si rapidement, mais j’ai été incapable de faire la moindre brèche. Quand j’ai pleinement compris que, peu important à quel point mes intentions étaient bonnes, la simple allusion à des choses comme les auras, les chakras et l’« énergie » attirait une multitude d’hypothèses hasardeuses et non prouvées – et que je conduisais les gens dans une arène où le scepticisme et la pensée critique étaient interdits – j’ai su qu’il était temps d’arrêter, et de tout arrêter. Ce fut une décision déchirante, pleine de désespoir, qui m’isolait, mais puisque mon objectif est d’aider les autres, changer était pour moi la seule chose éthique et morale à faire.

Je vous demande respectueusement, dans la communauté sceptique, d’envisager d’effectuer envers nous semblable changement (en espérant qu’il ne soit pas aussi traumatisant) dans votre comportement et votre abord. Je comprends maintenant, après des années de lecture et de recherche, que la culture sceptique résulte d’une très réelle préoccupation de la santé et du bien-être d’autrui. Entre les deux, je peux dire honnêtement que maintenant je préfère de loin la culture sceptique. Cependant, je sais par expérience que le point de vue sceptique ne peut se faire ni entendre ni comprendre dans la communauté Nouvel Âge et attachée à la métaphysique ; cela est impensable, et c’est dommage pour chacun d’entre nous. C’est dommage, parce que la recherche de la vérité, la préoccupation du bien-être d’autrui, le besoin d’être traité avec respect, et le besoin d’être accueilli dans une culture – ce sont toutes choses que ma communauté partage avec la vôtre. Nous avons des références et un langage différents, mais nous partageons ces essentiels besoins humains. Je vous demanderais de respecter notre nature humaine, de ne pas nous aborder comme si nous étions des réformateurs ou des rédempteurs. Je vous demanderais de nous approcher comme des frères humains qui partagent votre préoccupation et votre intérêt pour le bien-être d’autrui. Je vous demanderais d’être aussi intelligent dans le domaine culturel que vous l’êtes en science, et de travailler à comprendre notre culture aussi clairement que vous comprenez la technique, les idées, et les modalités qui en émanent. Nous sommes une communauté humaine, pas un problème.

Je crois que j’ai découvert un moyen de vous parler par delà l’abîme. J’apprends maintenant à réaliser la même prouesse à l’envers – parler de votre culture aux membres de la mienne, mais c’est beaucoup plus difficile. D’abord, j’ai besoin de repos, et j’ai besoin de fréquenter une vraie université, d’étudier une vraie science, et d’obtenir un vrai diplôme (les membres de ma culture ont tendance à suivre des études insolites, sur des sujets insolites dans des établissements insolites). Observer les personnes du Nouvel Âge a été aussi difficile pour moi que pour vous. Sous toute la magie, les fantômes sages et les remèdes qui n’en finissent pas se cache une source de souffrance et de solitude, immense et accablante. Je l’ai toujours compris – j’ai toujours compris l’insupportable vérité de ma culture, et je croyais que je pouvais apporter mon aide. Ne pas y être parvenue – pas réellement – est peut-être la plus grande désolation de ma vie. Il me faut guérir d’être guérisseuse.

Ma parole était influente au sein de ma communauté culturelle ; par conséquent, je dois assumer la responsabilité de ce que j’ai fait. Je dois me former moi-même et revenir dans la bataille de manière positive et respectueuse. Peut-être qu’une fois que j’aurai ordonné mes pensées, il existera déjà une culture de transition. Peut-être trouverai-je un moyen d’être écoutée – ou de traduire le vocabulaire sceptique de telle façon que les membres de ma culture pourront y avoir accès sans être insultés ou couverts de honte. Ce dont je suis sûre, c’est que j’insisterai sur le fait qu’il y a plus de beauté, d'émerveillement, d’éclat, et de mystère dans la science qu’il n’y en a dans le monde mystique.

Un des plus grands mensonges que j’ai entendus est que les sceptiques ne peuvent tolérer le mystère, alors que les membres du Nouvel Âge le peuvent. C’est tout à fait faux, parce qu’en réalité ce sont les membres de ma culture qui ne peuvent appréhender le mystère – même pas la moindre bribe. Tout dans ma culture Nouvel Âge survient au complet avec une explication, une cause, et une origine. Toute action, émotion, symptôme, rêve, incident, naissance, mort ou idée ont un lien direct avec l’influence des étoiles, du chi, des vies antérieures, des ancêtres, des champs énergétiques, des êtres interdimensionnels, des ennéagrammes, des dévas, des fées, des guides spirituels, des anges, des extraterrestres, du karma, de Dieu, ou de la Déesse.

Nous aimons dire que nous adhérons au mystère dans le Nouvel Âge, mais c’est une vanité dans cette culture, et c’est complètement faux. En réalité, nous ne tolérons pas le moindre mystère. Chaque chose, depuis la plus petite action individuelle jusqu’aux plus grands mouvements d’évolution de la planète, possède une cause particulière, métaphysique ou mystique. À mon avis, cette incapacité à tolérer le mystère est une conséquence directe du désaveu de l'intellect. Une des choses les plus effrayantes, lorsqu'il s’agit de parvenir à la capacité d’une pensée sceptique et critique, est qu’il existe tant de choses qui n’ont pas d’explication claire. Les esprits critiques et les sceptiques n’inventent pas d’explications pour seulement maîtriser leur anxiété.

Peut-être trouverai-je un moyen de mettre à profit la soif d’explications au sein de ma culture, et que la capacité de ses membres à utiliser des informations contradictoires (les idées métaphysiques changent tous les six mois environ et par conséquent les membres de ma culture sont très habitués à changer leur façon de penser). Maintenant, j’ai la conviction que je n’avais pas avant : conviction dans la préoccupation et l’intégrité de votre culture, et conviction dans la curiosité et la capacité de ma culture d’apprendre de nouvelles choses. J’ai aussi appris par expérience qu'une mauvaise formation, bien que préjudiciable, n’est pas une condamnation à perpétuité.

J’ai beaucoup de travail et de recherches à accomplir, mais maintenant je perçois vraiment une possibilité que je ne voyais pas auparavant. Je tiens à vous remercier de votre travail et de vos efforts pour protéger les gens comme moi contre les préjudices. Vous avez fait bouger les choses. J’espère pouvoir un jour vous rendre la pareille.

 

McLaren, Karla. Bridging the Chasm between Two Cultures. Skeptikal Inquirer, 2004. Vol. 28, n° 3, p. 47-52.

Skeptical Inquirer

 

 

Notes du traducteur

  1. Erhard Seminar Training, méthode de « transformation personnelle ».*
  2. Ou inédie : capacité de vivre sans manger.*
  3. Utilisation de l’urine à des fins préventives ou thérapeutiques.*
  4. Le mot anglais quack est un verbe qui signifie cancaner, crier en parlant du canard ; usité substantivement, et dans un registre argotique, il désigne un charlatan. Quackwatch pourrait se traduire par Observatoire du charlatanisme.

 

Dernière mise à jour le 27 novembre 2019.

Source: Skeptical Inquirer Retour à la page d'accueil

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