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Le médecin de la glande de bouc : l’histoire de John R. Brinkley

Dr Joe Schwarcz
John R. Brinkley

Les évènements incroyables que je vais vous rapporter ici n’auraient probablement jamais été découverts si en 1917 le jeune Docteur John Brinkley n’avait pas été embauché en tant que médecin de garde dans l’entreprise de conditionnement de viande Swift située au Kansas. Il fut émerveillé par l’accouplement vigoureux des chèvres destinées à l’abattoir. Deux années plus tard après que Brinkley se fut mis à son compte à Milford dans le Kansas, un fermier nommé Stittsworth vint le voir. Stittsworth se plaignit d’une baisse de libido. Se rappelant les facéties effrénées des chèvres, le médecin répondit à moitié blagueur à son patient que ce dont il avait besoin c’était quelques glandes de boucs. Sttitsworth répondit rapidement : « Donc, Docteur, mettez-les. Transplantez-les ! ».

La plupart des médecins auraient ignoré cette étrange requête, mais Brinkley n’était pas comme la plupart des médecins. En fait, il n’était pas du tout médecin. Bien qu’il ait passé trois années au Bennet Medical College à Chicago, il n’a jamais été diplômé. Il s’est autoproclamé médecin sur la base d’un diplôme à 500$ qu’il a acheté à l’Eclectic Medical University de Kansas City dans le Missouri. Aussi absurde que puisse paraître, le bout de papier lui donna le droit de pratiquer la médecine en Arkansas, dans le Kansas, et dans quelques autres états.

Acheter une licence dans une usine à diplôme ressemblait à Brinkley. Il a travaillé en tant que vendeur de poudre de perlimpinpin dans une présentation itinérante et puis, avec un escroc de Chicago, James Cawford, il fonda la Greenville Electro Medical Doctors, une clinique. Sous ce nom, ils ont injecté de l’eau distillée colorée à 25$ la dose, ce qui représentait une grosse somme d’argent à cette époque. Par conséquent, Brinkley avait tout ce dont il avait besoin pour tirer profit de l’idée de greffes de glandes de boucs. Il était immoral, avait une connaissance bancale de la médecine et il avait été témoin du comportement turbulent des chèvres. De plus, il possédait encore une chose: la connaissance des expériences menées en Europe à partir de la fin du XIXe siècle.

Charles-Edouard Brown-Sequard, physiologiste français de renom, avait choqué le monde médical en s'injectant les testicules de jeunes chiens et de cobayes broyés. Il a ensuite affirmé qu'il avait retrouvé l'endurance physique et la vigueur intellectuelle de sa jeunesse. De nombreux hommes se sont prévalus de La Méthode Séquardienne, mais une fois l’effet placebo éliminé, il ne restait plus grand-chose. Eugen Steinach, physiologiste à Vienne, a proposé de restaurer la vitalité juvénile en augmentant les niveaux de testostérone. Selon M. Steinach, le moyen le plus simple d’y parvenir était la vasectomie. La production de spermatozoïdes gaspillerait de la testostérone et si les canaux menant des testicules au canal éjaculatoire sont bloqués, le taux sanguin de testostérone augmente. Brinkley a peut-être aussi entendu parler du travail de Serge Voronoff, un médecin français qui avait suscité la controverse avec ses greffes expérimentales de glandes. Voronoff avait été médecin à la cour du roi d'Égypte, où il avait passé beaucoup de temps à soigner les eunuques de la cour, qui souffraient de diverses maladies. Il a émis l'hypothèse que le maintien de glandes génitales actives était le secret de la santé. Pour preuve, il a cité ses expériences avec un bélier âgé dans lequel il avait transplanté les testicules d'un jeune agneau. La laine du bélier s'est épaissie et sa vigueur sexuelle est revenue. Voronoff a ensuite transplanté des fragments de testicule de singe chez des hommes vieillissants; il a prétendu au succès, bien qu'il n'ait pu offrir aucune validation scientifique de sa déclaration. En Amérique, les conditions étaient réunies pour l'ascension fulgurante de J.R. Brinkley.

Brinkley débuta ce travail en implantant un peu de gonade de bouc dans le testicule de Stittsworth. Quelques semaines plus tard, le fermier était de retour pour remercier le médecin de lui avoir rendu sa libido. Et quand sa femme a donné naissance à un garçon, qu'ils ont appelé à juste titre Billy, Stittsworth a fait passer le mot à propos de Brinkley. Bientôt, les affaires de Brinkley étaient en plein essor et les témoignages ont afflué, de même que l'argent. Brinkley facturait 750 $ par greffe et ne parvenait pas à faire face à la demande. Tous les hommes avaient besoin de l'opération Brinkley, a-t-il déclaré, mais la procédure était plus adaptée à l'intelligent et moins adaptée au "type stupide". Cela garantissait bien sûr que peu de ses patients admettraient qu'ils n'avaient pas tiré de bénéfices de l’opération.

Cependant, il y avait quelques problèmes comme lorsque Brinkley a décidé d’utiliser des testicules de bouc angora au lieu de ceux du bouc plus commun de Toggenberg. Les receveurs des testicules d'angora étaient décidément malheureux et Brinkley lui-même avait noté qu'ils empestaient la grange humide en plein été. Mais le principal problème de Brinkley était que, de la même manière que sa renommée, les critiques de la communauté médicale qui le pointaient du doigt augmentaient également. Morris Fishbein, rédacteur en chef du journal de l'association médicale américaine, a qualifié Brinkley de charlatan enjôleur et a exhorté les autorités à lui retirer son droit d'exercer. L'affirmation de Brinkley selon laquelle sa procédure pourrait soigner des problèmes allant de la folie à l'acné en passant par la grippe et l'hypertension artérielle équivalait à du charlatanisme, a déclaré Fishbein. En réponse à cela, Brinkley a qualifié l'Association médicale américaine de "syndicat de bouchers" et a accusé ses membres d'être jaloux de lui parce qu'ils perdaient des clients. Il est ensuite allé en Californie et a effectué une greffe sur Harry Chandler, le propriétaire du Los Angeles Times. Chandler, satisfait, récompensa Brinkley par beaucoup de publicité gratuite.

En Californie, Brinkley a également appris le potentiel de la radio. De retour chez lui, en 1923, il crée la station de radio KFKB avec 1 000 watts, une puissance incroyable pour l'époque, et diffuse de la musique, ses conférences sur le rajeunissement, des reportages politiques et la "Medical Question Box", au cours de laquelle Brinkley répond aux questions des auditeurs. C'était peut-être la première émission radio de conseil. Mais les conseils donnés par Brinkley étaient ridicules et il donnait généralement aux auditeurs des ordonnances auxquelles il attribuait un numéro et qu’ils pouvaient faire remplir dans une pharmacie locale. Brinkley avait créé la National Dr. Brinkley Pharmaceutical Association en collaboration avec des pharmaciens qui adoraient gagner beaucoup d'argent en vendant de l'eau colorée à l'indigo.

Les ristournes de cette opération et les revenus des greffes ont fait de Brinkley un homme extrêmement riche. Pour 5 000 dollars, il implanterait même de véritables glandes humaines, obtenues auprès de prisonniers condamnés à mort. Il avait des manoirs, une flotte de Cadillac, des avions et des yachts. Ce qu'il n'avait pas, c'était le respect scientifique. L'American Medical Association a finalement persuadé le Kansas Board of Medical Registration de révoquer l'autorisation d'exercer de Brinkley en raison de son immoralité et de son manque de professionnalisme, et la Federal Radio Commission a condamné KFKB pour avoir promu la fraude. Pourtant, Brinkley n'a pas capitulé. Il a affirmé qu'il était crucifié par les autorités et a maintenu son hôpital en embauchant des médecins agréés pour y travailler. Il a également acheté la station de radio XERA au Mexique et a commencé à transmettre son message aux États-Unis avec une puissance de cent mille watts.

Le "docteur" a alors décidé que le seul moyen de récupérer son autorisation d'exercer était de devenir gouverneur. Ainsi, en 1930, il organisa une vaste campagne de couponnage, et il faillit gagner. En insistant sur le fait qu'il était persécuté par des médecins et des politiciens élitistes, il a obtenu l'appui des citoyens ordinaires. De plus, sa promesse de construire des cliniques gratuites et de guérir pratiquement toutes les maladies a davantage renforcé son attrait. Mais Brinkley ne pouvait même pas se guérir lui-même. Le Messie de Milford, comme on l'appelait parfois, l'homme qui avait effectué plus de 16 000 greffes de testicules de boucs, l'homme qui portait de façon appropriée une barbiche toute sa vie, développa un caillot de sang et les médecins devaient l'amputer. Jusqu'à la fin, l'esprit intrigant de Brinkley est resté actif. Confiné au lit, il décida d'étudier pour le ministère et se vit devenir un grand prédicateur. Il n'y parvint jamais. Ses dernières paroles auraient été: "Si le Dr Fishbein va au paradis, je veux aller dans l'autre sens". S'il y a une justice dans le monde, il l’a fait.

 

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Dernière mise à jour le 16 mai 2019.

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