Le syndrome de la guerre du Golfe

Dr Stephen Barrett, Dr Ronald E. Gots

Entre août 1990 et juin 1991, la guerre du Golfe Persique déracina près de 700 000 Américains pour les déployer dans un environnement hostile [1]. Peu de temps après leur retour au pays, certains commencèrent à présenter des maladies invalidantes dont les symptômes les plus fréquents étaient la fatigue, les douleurs musculaires et articulaires, des pertes de mémoire et des maux de tête sévères. En 1992, quand plusieurs membres d’une unité de la Garde Nationale rapportèrent de tels symptômes, le Département de la Défense des États-Unis mena une étude épidémiologique qui ne fit ressortir aucune preuve de l’émergence d’une maladie spécifique. Toutefois, un registre fut ouvert afin que les vétérans de la guerre du Golfe puissent y rapporter leurs symptômes. Plus de 60 000 personnes y participèrent.

Plusieurs de ces vétérans furent diagnostiqués comme souffrants du « syndrome de la guerre du Golfe », une affection mal définie qui déclenchera la colère de groupes de vétérans, enflammera le public et le Congrès, et engendrera d’innombrables histoires au sujet de mystérieuses maladies, de bureaucrates sans-cœur, et de complots gouvernementaux. Avec près de 700 000 victimes potentielles auxquelles s’ajoutent un million de personnes, comprenant les membres leurs familles et leurs proches, le problème demeure brûlant sur le plan politique. Plusieurs malades affirment être atteints de polysensibilité chimique (MCS, en anglais, pour Multiple Chemical Sensivity).

Soldats de l'armée américaine de la 11e Brigade d'artillerie de défense aérienne pendant la guerre du Golfe

Le rôle de la coïncidence

L’Institut de Médecine de l'Académie Nationale des Sciences jugea que le terme « syndrome de la guerre du Golfe » était inapproprié car il aurait impliqué un trouble particulier, exclusif aux vétérans de la guerre du Golfe [2, 3]. Bien qu’aucun tableau clinique n’ait été trouvé, nombreux sont ceux qui ont rendu le service à la guerre du Golfe responsable de cancers, d’anomalies congénitales, de sclérose en plaques, de la maladie de Charcot, de lupus érythémateux, de dépression ainsi que d’une longue liste d’autres problèmes de santé.

Quand une maladie frappe, chercher des explications fait partie de la nature humaine. La question clé est ici, bien sûr, de savoir si ces troubles sont la conséquence du service à la guerre ou s’ils seraient survenus indépendamment de celui-ci. Une manière de trancher consiste à déterminer si les soldats qui ont servi à la guerre du Golfe présentent une incidence supérieure de problèmes de santé comparée à celle d’autres militaires ou à des civils. En mai 1995, le président Bill Clinton mis sur pied un comité de 12 personnes, le Presidential Advisory Committee on Gulf War Veterans' Illnesses, composé de vétérans, de scientifiques, de professionnels de la santé et d’experts de la police. En octobre 1996, environ 62 000 personnes s’étaient soumises à un examen médical complet au Persian Gulf Health Registry et l’administration des vétérans avait examiné les résultats de 52 213 cas [4]. En tenant compte de ces informations ainsi que d’autres données, le comité conclut :

  • De nombreux vétérans présentent clairement des difficultés d’ordre médical en raison de leur service lors de la guerre du Golfe. Continuer à leur fournir des soins médicaux pour évaluer et traiter leurs maladies est vital. Cependant, un lien causal entre un facteur unique et les symptômes décrits reste flou.
  • Les symptômes les plus fréquemment rapportés sont des douleurs aux articulations, des éruptions cutanées et des pertes de mémoire. Tous sont communs dans la population générale adulte des États-Unis.
  • Les vétérans déployés dans le Golfe rapportèrent plus de symptômes que ne le firent d’autres vétérans. Cependant, aucun résultat de laboratoire ou signe physique systématique n’a été trouvé dans les groupes présentant davantage de symptômes.
  • Des données de référence concernant les populations militaires n’étaient pas disponibles, mais il apparaît que l’incidence d’anomalies congénitales (normalement d’environ 3% dans la population générale) n’était pas différente entre les groupes de militaires déployés ou non déployés.
  • Après la guerre, les vétérans de la guerre du Golfe présentaient un taux plus élevé de décès dus à des accidents de la route ainsi qu’à d’autres causes externes, mais les taux de décès dus aux maladies, incluant les maladies infectieuses et les cancers, étaient identiques ou plus faibles.
  • Les groupes de vétérans de la guerre du Golfe obtinrent des résultats identiques ou légèrement inférieurs lors de tests objectifs de mémoire et de concentration mais leur autoperception de troubles de la mémoire était supérieure [5].

Le rôle du stress

Un certain nombre de vétérans, environ 10 000 selon les derniers chiffres, présentent des symptômes qui ne correspondent pas aux descriptions de maladies spécifiques connues. Pourtant, ceux-ci avaient déjà été répertoriés suite à différents conflits militaires majeurs. Durant la Première Guerre mondiale, ce tableau de symptômes était qualifié d’obusite ou névrose de guerre. Plus récemment, l’appellation de syndrome ou état de stress post-traumatique (SPT) a été employée. Des études ont montré que les vétérans déployés lors de la guerre du Golfe présentaient un taux supérieur de SPT par rapport aux vétérans non déployés ou par rapport à la population générale des États-Unis.

La question clé est donc de savoir si, pour ces patients errant dans un flou diagnostique, le stress était un facteur causal significatif. Le Presidential Advisory Committee conclut que ça l’était. Lors des précédentes guerres, le grand public acceptait une telle explication mais, actuellement, attribuer une cause émotionnelle à une maladie est ressenti comme stigmatisant pour le patient. Par conséquent, une recherche effrénée d’autres explications a été menée, particulièrement au sujet de causes chimiques. Les chercheurs ont tenu compte de chaque facteur de risque plausible : les pesticides, les armes chimiques et biologiques, les vaccins, la pyridostigmine1, les maladies infectieuses, l’uranium appauvri, les incendies des puits de pétrole et les fumées qui s’en dégagent, les produits pétroliers, le stress psychologique et physique. Plus d’une centaine d’études sur le syndrome de la guerre du Golfe, financées par le gouvernement fédéral et par des fonds privés, ont été lancées pour un coût total dépassant le million de dollars. En décembre 1996, après avoir examiné toutes les données disponibles, le Presidential Advisory Committee conclut :

Les connaissances scientifiques dont on dispose actuellement n’étayent pas un lien causal entre les symptômes et maladies rapportées aujourd’hui par les vétérans de la guerre du Golfe et les expositions, durant leur séjour dans cette région, aux facteurs de risques environnementaux suivants, évalués par le Comité : les pesticides, les armes chimiques et biologiques, les vaccins, la pyridostigmine, les maladies infectieuses, l’uranium appauvri, les incendies des puits de pétrole et les fumées qui s’en dégagent, et les produits pétroliers.

Le stress est connu pour affecter le cerveau, le système immunitaire, le système cardiovasculaire et différentes réponses hormonales. Le stress se manifeste de diverses manières et est probablement un facteur important qui contribue à une grande série de maladies physiques et psychologiques actuellement rapportées par les vétérans de la guerre du Golfe [5].

Il a également été constaté :

Même lorsque la guerre fut terminée, beaucoup de vétérans éprouvèrent des stress post-déploiement lors de leur retour du Golfe. Ceux-ci étaient la conséquence de difficultés financières ou liées à l’emploi, de soldes non payées, de la révélation de cas de leishmaniose et, par conséquent, l’interdiction temporaire de don de sang, de l’augmentation des plaintes liées à l’état de santé, de l’existence de « maladies inexpliquées » et de reportages diffusés par les médias sur le nombre croissant manifeste des cas d’anomalies congénitales et de cancer.

Par conséquent, l’examen le plus poussé à ce jour conclut que le stress seul est le dénominateur commun aux symptômes découlant du séjour dans le Golf. En outre, le rapport du Comité accuse les médias de sensationnalisme et pointe du doigt leur refus des preuves scientifiques. Il considère également les médias comme source de stress additionnel.

Le lien avec la polysensibilité chimique (MCS)

Toujours à la recherche de nouvelles recrues, les avocats défendant l’hypothèse de la MCS ont fait du « syndrome de la guerre du Golfe » leur cheval de bataille, malgré le fait que le Presidential Advisory Committee on Gulf War Veterans' Illnesses n’y ait trouvé aucun lien. Dans le livre de 174 pages publié par le Comité, la probabilité que la MCS soit l’explication des symptômes est écartée en deux paragraphes :

Il n’y a pas de consensus sur la définition de la MCS, bien que deux colloques récents, subventionnés gouvernement, aient tenté d’en concevoir une. Les patients atteints de MCS rapportent beaucoup de symptômes incluant l’épuisement, la léthargie, la fatigue, les troubles de la mémoire, les troubles de la concentration, les vertiges et les étourdissements, la dépression, lorsqu’ils sont exposés à de faibles taux des substances communes, présentes dans la vie de tous les jours. Des symptômes concernant de nombreux systèmes d’organes ont été reliés à la MCS dans la littérature d’écologie clinique ; les plus communs affectent le système nerveux central.

La majorité des patients diagnostiqués pour la MCS ne présentent pas d’anomalies objectives lors des examens médicaux ou lors de tests de routine en laboratoire. Les médecins qui diagnostiquent la MCS utilisent des méthodes alternatives de diagnostic et de traitement, dont aucune n’a été validée lors d’études contrôlées [5].

Le rapport du Presidential Advisory Committee n’a pas réglé la question. Bien que l’on ait balayé toutes les pistes menant à des explications, les théories du complot et les allégations clamant que le syndrome de la guerre du Golfe est une maladie étrange ou nouvelle (ou est la MCS) fleurissent encore. Et des projets de recherche sont encore en cours.

Le concept de « syndrome de la guerre du Golfe » est attirant. Il arrive à un moment où la méfiance de la population vis-à-vis du gouvernement atteint un taux record. Il déclenche des soupçons de conspiration, un des thèmes favoris des producteurs de télévision. Les médias y trouvent à coup sûr des personnes qui se perçoivent elles-mêmes comme victimes. C’est une aubaine pour les scientifiques sérieux puisque les subsides sont abondants, ainsi que pour tout charlatan défendant une théorie médiatique. C’est un moment de notoriété pour les politiciens qui promettent solennellement d’aller au fond du problème. Les plus gros perdants de cette histoire sont les vétérans souffrants, pour lesquels toute la confusion entourant ce qui s’est passé les empêche de retrouver une vie normale.

Toutes les autres personnes ayant reçu un diagnostic « à la mode » subissent les mêmes conséquences.

 

Cet article est une version abrégée d’un chapitre de « Chemical Sensitivity: The Truth about Environmental Illness » de Stephen Barrett, M.D. et de Ronald E. Gots, M.D., PhD.

 

N.d.T.

  • Pyridostigmine : un parasympathomimétique utilisé préventivement contre l’effet des gaz de combat organo-phosphorés.

À lire également

Références

  1. RAND Health Center for Military Health Policy Research. Stress: A Review of the Scientific Literature as It Pertains to Illnesses of Gulf War Veterans. May 19,1999.
  2. Institute of Medicine. Health Consequences of Service During the Persian Gulf War: Initial Findings and Recommendations for Immediate Action. Washington, DC: National Academy Press, 1995.
  3. Institute of Medicine. Health Consequences of Service During the Gulf War: Recommendations for Research and Information Systems. Washington, DC: National Academy Press, 1996.
  4. Kang HK and others. Health Surveillance of Persian Gulf War Veterans: A Review of the DVA Persian Gulf Registry Data. Unpublished report, Dept. of Veterans Affairs, March 1996.
  5. Presidential Advisory Committee on Gulf War Veterans' Illnesses. Final Report. Washington, DC: U.S. Govt. Printing Office, Dec 1996.

 

Traduit par N. Garbacki, 2019.

Dernière mise à jour le 20 juin 2019.

Source: Quackwatch Retour à la page d'accueil