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L'homéopathie et ses illusions apparentées

Par Oliver Wendell Holmes

Cet essai fut présenté sous la forme de deux causeries devant la "Boston Society for the Diffusion of Useful Knowledge" en 1842 et a été reproduit dans Examining Holistic Medicine (Prometheus Books, 1985). L'auteur a été célèbre en tant que médecin, poète et humoriste. Son fils, Oliver Wendell Holmes Junior, a été membre de la Cour Suprême des USA. 

Il est nécessaire, pour le bénéfice des néophytes, de présenter en un résumé aussi succinct que possible la Doctrine homéopathique. Samuel Hahnemann, son fondateur, est un médecin allemand, vivant actuellement à Paris, âgé de 87 ans. En 1796, il publia le premier article relatif à ses idées singulières ; en 1805, son premier travail sur le sujet ; en 1810, son plus ou moins fameux Organon de l'art de guérir ; l'année suivante, ce qu'il a appelé Traité de matière médicale, et en 1828 son dernier ouvrage, le Traité sur les maladies chroniques. Il a ainsi écrit sur son sujet favori par intermittence durant près d'un demi-siècle [Hahnemann est mort en 1843].

La grande doctrine qui constitue la base de l'homéopathie en tant que système est exprimée par l'aphorisme latin "Similia Similibus Curantur", ou "le similaire/semblable soigne le similaire/semblable", à savoir que les maladies sont guéries par les agents capables de causer les symptômes ressemblant à ceux de la maladie sous traitement. Une maladie, selon Hahnemann, consiste essentiellement en un groupe de symptômes. Le médicament adéquat à une maladie donnée est celui qui se montre capable de produire un groupe de symptômes identiques, lorsqu'appliqué à une personne en bonne santé.

Il est bien entendu nécessaire de connaître les types de symptômes causés par différentes substances, lorsqu'administrées à des personnes saines, pour autant qu'on puisse en montrer l'existence. Hahnemann et ses disciples proposent des catalogues de symptômes dont ils affirment qu'ils furent causés à eux-mêmes ou à d'autres par un grand nombre de substances soumises à expérimentation.

Le second fait important que Hahnemann professe avoir établi est l'efficacité de substances médicinales réduites à un formidable degré de minuscule ou de dilution. La description de ce mode de préparation est tirée de son ouvrage sur les Maladies Chroniques, qui n'a pas, je crois été traduit en Anglais à ce jour. Un grain [1] de la substance, si elle est solide, une goutte si elle est liquide, est ajoutée à environ un tiers d'une centaine de grains de sucre de lait [lactose] dans une capsule de porcelaine non vernissée dont on a retiré le vernis du fond en le polissant avec du sable mouillé ; [les substances] sont mélangées un instant avec une spatule en os ou en corne puis malaxées durant six minutes ; enfin, la masse est raclée hors du mortier, ce qui prend quatre minutes ; elle est malaxée à nouveau pendant six minutes. Quatre minutes sont alors vouées à racler la poudre en un tas et on ajoute le second tiers des cent grains de lactose. Ils sont alors frottés ensemble durant quatre minutes et on ajoute alors le dernier tiers du lactose, qui est mélangé au moyen de la spatule ; six minutes de vigoureux malaxage, quatre de raclage et six (finales) minutes de malaxage terminent cette partie du processus.

Chaque grain de cette poudre contient le centième d'un grain de la substance médicinale mélangée au lactose. Par conséquent, si un grain de la poudre ainsi préparée est mélangé avec cent autres grains de lactose, et le processus décrit ci-dessus est répété, on obtient une poudre dont chaque grain contient le centième du centième, ou la dix millième partie d'un grain de la substance médicinale. Répétez le même processus avec la même quantité de lactose frais et chaque grain de votre poudre contiendra le millionième d'un grain de la substance médicinale. Lorsque la poudre a atteint cette concentration, elle est prête à l'emploi dans les solutions et dilutions qui seront utilisées dans la pratique.

On prend un grain de la poudre, on verse dessus une centaine de gouttes d'alcool, on tourne le flacon lentement durant quelques minutes, jusqu'à ce que la poudre soit dissoute, puis on le secoue deux fois. À ce sujet, je m'en remets aux propos de Hahnemann lui-même : "Une longue expérience et de nombreuses observations des malades m'ont mené au cours des dernières années à préférer ne secouer les liquides médicinaux que deux fois, alors que je le faisais dix fois auparavant". Le processus de dilution est poursuivi de la même façon que l'atténuation de la poudre; chaque dilution successive avec l'alcool réduisant le médicament à un centième de la quantité précédente. De cette façon, la dilution du millionième d'un grain du médicament contenu dans le grain de poudre sur lequel on travaille est réduite successivement au milliardième, trilliardième, quadriliardième, quintillionième degré, et bien souvent à de plus importantes fractions. Une dose de n'importe lequel de ces médicaments représente une minuscule fraction d'une goutte, obtenue en humidifiant un ou plusieurs petits globules de sucre, dont Hahnemann dit qu'il faut environ 200 pour peser un grain.

Pour illustrer la force des médicaments prescrits par Hahnemann, je citerai le carbonate de chaux. Il n'utilise pas de craie ordinaire, mais préfère une petite portion de la partie friable d'une coquille d'huître. De cette substance, portée au sextillionième degré, il suffit d'un ou deux globules de la taille mentionnée pour en véhiculer une dose usuelle. Néanmoins, pour les personnes aux nerfs très délicats, il convient que la dilution soit portée au décillionième degré. C'est-à-dire qu'un effet médicinal important est à attendre de la deux centième ou centième partie du millionième du millionième du millionième du millionième du millionième du millionième du millionième du millionième du millionième du millionième du millionième d'un grain de coquille d'huître. Ce n'est que le dixième degré de puissance, mais certains de ses disciples professent avoir obtenu des effets palpables à partir de dilutions beaucoup plus élevées.

Les degrés de DILUTION ne doivent pas être confondus avec ceux de PUISSANCE. Leurs relations peuvent être vues dans cette table :

  • La première dilution — un centième de goutte ou de grain.
  • 2d — Un dix millième.
  • 3e — Un millionième — marqué I.
  • 4e — Un cent millionième.
  • 5e — Un dix mille millionième.
  • 6e — Un mille millionième, ou un milliardième — marqué II.
  • 7e — Cent milliardième.
  • 8e — Dix mille milliardième.
  • 9e — Un million milliardième, ou un trillionième — marqué III.
  • 10e — Cent trillionième.
  • 11e — Dix mille trillionième.
  • 12e — Un million de trillionième, ou un quadrillionième — marqué IV. — et ainsi de suite indéfiniment.

Les grands chiffres indiquent les degrés de PUISSANCE

La troisième grande doctrine de Hahnemann est la suivante. Sept huitièmes au moins de toutes les maladies chroniques sont produites par l'existence dans le système de ce trouble infectieux connu dans le langage de la science sous l'appellation de PSORE, mais pour la partie moins raffinée de la communauté sous le nom de DÉMANGEAISON. Selon les mots de l'Organon de Hahnemann, "Cette Psore est la seule cause vraie et fondamentale qui produit toutes les autres formes innombrables de maladies, qui, sous les noms de débilité nerveuse, hystérie, hypocondrie, insanité, mélancolie, idiotie, folie, épilepsie, et spasmes de toutes sortes, ramollissement des os, ou rachitisme, scoliose et cyphose, caries, cancer, hématodes fongiques, ictère jaune et cyanose, goutte-gastralgie, épistaxis, hémoptysie-asthme et suppuration des poumons- migraines, surdité, cataracte et amaurose -paralysie, perte des sens, douleurs de toutes sortes, etc., apparaissent dans notre pathologie comme autant de maladies particulières, distinctes et indépendantes."

Depuis trois siècles, si l'on peut se fier à la même autorité, sous l'influence des habitudes personnelles plus raffinées qui ont prévalu, et de l'application de divers remèdes externes qui repoussent l'affection de la peau, la Psore s'est révélée dans ces nombreuses formes de maladies internes, au lieu d'apparaître, comme dans les périodes précédentes, sous l'aspect d'une maladie externe.

Ce sont les trois doctrines cardinales de Hahnemann, telles qu'elles sont énoncées dans les ouvrages de référence de l'homéopathie, l'Organon et le Traité des maladies chroniques.

On peut ajouter plusieurs autres principes, sur lesquels il insiste fortement, et qui sont généralement acceptés par ses disciples.

  1. Il n'accorde que très peu de pouvoir aux efforts curatifs de la nature. Hahnemann va jusqu'à dire que personne n'a jamais vu les simples efforts de la nature guérir durablement un patient souffrant d'une maladie chronique. En général, l'homéopathe appelle  guérison chaque rétablissement qui se produit sous son traitement.
  2. Chaque substance médicinale doit être administrée dans un état de pureté la plus parfaite, et ne doit pas être combinée à quelque autre. L'union de plusieurs remèdes dans une seule prescription détruit son utilité et, selon l'Organon, cause fréquemment une autre maladie.
  3. Un grand nombre de substances communément considérées comme inertes développent de grands pouvoirs curatifs lorsque préparés de la manière précédemment décrite ; et une grande proportion d'entre elles sont garanties d'avoir des antidotes spécifiques au cas où leurs effets excessifs demandent à être neutralisés.
  4. Les maladies devraient être reconnues, autant que possible, non par les noms qui leur sont communément appliqués, telles que fièvre ou épilepsie, mais comme des collections individuelles de symptômes, dont chacune diffère des autres collections.
  5. Les symptômes de chaque plainte doivent être décrits avec la plus exacte minutie et, autant que possible, dans les termes du patient lui-même. Afin d'illustrer le genre de circonstances que le patient est supposé noter, j'en mentionnerai une ou deux tirées de la 313ième page du Traité des maladies chroniques - la première page que j'ai ouverte au hasard

    "Après le repas, tendance à être ensommeillé ; le patient cligne des yeux"

    "Après le repas, prostration et sensations de faiblesse (neuf jours après la prise du remède)"
    .

Ce remède était la même coquille d'huître qui doit être prescrite en fractions de sextillionième ou de décillionième degré. Selon Hahnemann, l'action d'une dose unique de la taille mentionnée ne se manifeste pleinement, dans certains cas, que vingt-quatre ou même trente jours après sa prise, et dans ces cas-là, elle n'a épuisé ses effets bénéfiques que vers le quarantième ou le cinquantième jour - avant quoi il serait absurde et préjudiciable d'administrer un nouveau remède.


En voilà assez pour les doctrines d'Hahnemann, qui ont été énoncées sans commentaire, ni exagération d'aucun de leurs traits, très semblablement à la façon dont tout adhérent à ses opinions aurait pu les énoncer, s'il était obligé de les comprimer dans un espace aussi succinct.

Hahnemann lui-même représente-t-il l'homéopathie telle qu'elle existe à présent [2] ? Il devrait certainement être son meilleur représentant, après l'avoir créée et y avoir voué sa vie pendant un demi-siècle. On parle de lui comme le grand médecin du moment dans la plupart, si ce n'est l'ensemble, des écrits homéopathiques. S'il n'est pas l'autorité sur le sujet de ses propres doctrines, qui donc l'est ? Pour autant que je sache, aucune découverte tangible dans cette soi-disant science n'a jamais été attribuée à aucun autre observateur, du moins aucun principe général ni loi suffisamment importante pour atteindre une quelconque notoriété dans les travaux homéopathiques n'a jamais été attribuée à un quelconque de ses illustres disciples.

Il est l'un des deux seuls écrivains homéopathes avec lesquels, comme je le mentionnerai, l'éditeur parisien, de son propre aveu, aura à faire. L'autre est George Henri Dieudonné Jahr, dont le Manuel de Médecine homéopathique n'est guère plus qu'un catalogue de symptômes et de remèdes. Rejeter Hahnemann parce qu'il ne représente pas l'homéopathie, s'en prendre à son autorité, écarter d'un clin d’œil ses résultats délibérés et officiellement annoncés sont des actes d'une témérité suicidaire, car c'est sur sa sagacité et son pouvoir d'observation et d'expérience, tels qu'incarnés dans ses œuvres, et surtout dans sa Matière médicale, que reposent les fondements de l'homéopathie en tant que système pratique.

Pour autant que je sache en me basant sur les déclarations contradictoires sur le sujet, voici l'état des croyances actuelles:

1. Toutes les personnes [du monde de l'homéopathie] qui comptent s'accordent à dire que la loi Similia similibus est le seul principe fondamental en médecine. Bien sûr, si un homme n'est pas d'accord avec cela, le nom d'homéopathe ne peut plus lui être appliqué avec justesse.

2. La foi en l'efficacité et l'emploi des doses infinitésimales est générale, et dans certains lieux universelle, parmi les adeptes de l'homéopathie ; toutefois un mouvement distinct est apparu en Allemagne, qui souhaite se débarrasser de toute restriction dans l'usage de ces dosages et employer des substances avec la même liberté que les autres praticiens.

3. La doctrine relative à la psore en tant qu'origine de la plupart des maladies chroniques, malgré les 12 années d'études et de recherche que Hahnemann dit avoir consacrées à l'établissement de ce fait et à ses conséquences pratiques, s'est vue grandement négligée, voire opposée, par un grand nombre de ses propres disciples.

Il est néanmoins vrai, au travers de la majorité des écrits que j'ai pu voir, que le ton qui prévaut montre la plus grande déférence envers les opinions de Hahnemann, une référence constante à son autorité, l'acceptation générale des points mineurs de ses croyances et une profession d'union harmonieuse dans une foi commune. [Quiconque se donne la peine de consulter la traduction de Hull du Manuel de Jahr pourra observer le peu d'espace accordé aux remèdes dépendant d'une autre autorité que celle de Hahnemann.]

Les trois grandes prétendues découvertes de Hahnemann sont totalement déconnectées et indépendantes les unes des autres. S'il existait une relation naturelle entre elles, il semblerait assez probable que la découverte de la première aurait conduit à celle des autres. Toutefois, en supposant qu'il soit avéré que les maladies puissent être guéries par des remèdes capables de produire des symptômes similaires aux leurs, il n'existe aucune relation manifeste entre cela et l'affirmation suivante, à savoir la puissance des doses infinitésimales. Et si l'on admet ces deux affirmations, il n'y a pas non plus le moindre lien avec la troisième nouvelle doctrine, celle qui déclare que les sept huitièmes des maladies chroniques sont dus à la Psore.

Crédit image: Skeptic Design.

Examinons un instant la première de ses doctrines. Aussi improbable que cela puisse paraître, la proposition selon laquelle les maladies cèdent le pas à des remèdes capables de produire des symptômes semblables n'est pas absolument absurde. Il existe au contraire quelques analogies qui donnent un certain degré de plausibilité à cette affirmation. Certains faits bien établis, connus depuis les premières périodes de la médecine, montrent que, dans certaines circonstances, le médicament même qui, d'après ses effets connus, est susceptible d'aggraver la maladie, peut contribuer à son soulagement. Je me permets de faire allusion, de la façon la plus générale, au cas où les efforts spontanés d'un estomac trop sollicité sont apaisés par l'action d'un médicament que cet organe refuse de prendre à n'importe quelles conditions. Mais que toute guérison jamais effectuée par la médecine aurait dû être fondée sur ce principe, bien qu'à l'insu d'un médecin ; que l'axiome homéopathique est, comme l'affirme Hahnemann, "la seule loi de la nature en thérapeutique", une loi dont rien de plus qu'un aperçu éphémère ne s'est jamais présenté à l'innombrable foule des observateurs médicaux, est un dogme d'une telle ampleur, et d'une nouveauté si prégnante, qu'il exige des faits incontestables d'une ampleur et une profondeur correspondantes pour couvrir ses vastes prétentions.

On a tellement ridiculisé les prétendus pouvoirs des doses infimes que je n'aborderai ce point que dans le but de transmettre, par des images, quelques ombres au sujet de notions dépassant de loin les pouvoirs de l'imagination. Il faut se rappeler que ces comparaisons ne sont pas sujettes à contestation, car elles sont fondées sur de simples calculs arithmétiques, à la hauteur de la capacité de tout écolier intelligent. Une personne qui a écrit un jour un très petit pamphlet a fait preuve d'une certaine opposition aux calculs de ce genre, en affirmant que les plus hautes dilutions pouvaient facilement être faites avec quelques onces d'alcool. Mais il aurait dû se rappeler qu'à chaque dilution successive, il met de côté ou jette quatre-vingt-dix-neuf centièmes du fluide sur lequel il opère, et que, bien qu'il commence par une goutte, il n'en prépare qu'un millionième, un milliardième, un trillionième, et des fractions semblables, qui, additionnées, ne constitueraient qu'une infime partie de la goutte avec laquelle il a commencé. Mais supposons maintenant que nous prenions une seule goutte de la teinture de camomille, et que le tout devrait être passé au travers de la série commune de dilutions.

Le Dr Panvini a réalisé un calcul presque semblable à celui qui suit, qui peut être facilement suivi dans ses détails essentiels par quiconque le désire.

Pour la première dilution, il faudrait 100 gouttes d'alcool.

Pour la deuxième dilution, il faudrait 10 000 gouttes, soit environ une pinte.

Pour la troisième dilution, il faudrait 100 pintes [3].

Pour la quatrième dilution, il faudrait 10 000 pintes, soit plus de 1 000 gallons [4], et ainsi de suite jusqu'à la neuvième dilution, qui prendrait dix milliards de gallons, ce qui, selon ses calculs, remplirait le bassin du lac Agnano, un plan d'eau de deux milles de circonférence [5]. La douzième dilution remplirait bien sûr un million de ces lacs. Au moment où le dix-septième degré de dilution devrait être atteint, l'alcool requis serait égal en quantité aux eaux de dix mille mers Adriatiques. Il faut s'attendre à des erreurs insignifiantes, mais elles sont aussi susceptibles de se trouver d'un côté que de l'autre, et toute petite chose comme le lac Supérieur ou la Caspienne ne serait qu'une goutte d'eau dans le seau.

Consommateurs de globules, une de vos petites boulettes, humidifiée dans les vagues mélangées d'un million de lacs d'alcool, chacun de deux milles de circonférence, avec laquelle avait été mélangée cette goutte de Teinture de Camomille, serait précisément de la force recommandée pour ce médicament dans votre Manuel de Jahr bien-aimé, contre les maladies les plus soudaines, effrayantes et fatales ! (Dans l'édition française de 1834, les doses appropriées des médicaments sont mentionnées, et la Camomille est marquée IV. Pourquoi les doses sont-elles omises dans la traduction de Hull, sauf dans trois cas sur les deux cents remèdes, malgré la promesse faite dans la préface que - "certaines remarques sur les doses utilisées peuvent être trouvées en tête de chaque médicament" ? Peut-être parce que cela ne fait aucune différence qu'ils soient employés dans une dose homéopathique ou une autre ; mais alors il est très singulier que des indications aussi précises aient été données auparavant dans le même ouvrage, et que l'"expérience" de Hahnemann ait dû l'amener à faire les belles distinctions que nous avons vues dans une partie antérieure de cette Conférence].

En me basant sur les données usuelles, j'ai calculé que cette simple goutte de teinture de camomille, administrée dans les quantités ordonnées dans le Manuel de Jahr, aurait fourni à chaque individu de l'ensemble de la famille humaine, passée et présente, plus de cinq milliards de doses, chacune faisant effet durant quatre jours.

Pourtant, elle n'est administrée qu'au quadrillionième ou au quatrième degré de puissance, et diverses substances sont fréquemment administrées au décillionième ou au dixième degré, et parfois à des atténuations encore plus élevées avec des résultats médicinaux affirmés. N'y a-t-il pas là une aussi grande exception à toutes les lois de la nature reconnues à ce jour que dans le miracle [de la multiplication] des pains et des poissons ? Posez cette question à un homéopathe, et il vous répondra en se référant aux effets produits par une infime partie de la matière vaccinale, ou à l'extraordinaire diffusion des odeurs. Mais la matière vaccinale est une de ces substances appelées poisons morbides, dont le caractère particulier est de se multiplier, une fois introduite dans le système, comme le fait une graine dans le sol. C'est pourquoi la centième partie d'un grain de la matière vaccinale, si l'on n'en utilise pas plus, augmente rapidement en quantité, jusqu'à ce que, en l'espace d'une semaine environ, ce soit un grain ou plus, et qu'il puisse être éliminé en gouttes considérables. Et ce qui est une illustration très curieuse de l'homéopathie, elle ne produit pas ses effets les plus caractéristiques tant qu'elle n'est pas déjà en quantité suffisante non seulement pour être visible, mais pour être recueillie en vue d'une utilisation ultérieure. L'absence de réflexion qui mène à inférer que l'on pourrait étendre à des substances d'origine inorganique, comme le silex ou le soufre, la capacité d'un produit de maladie susceptible de multiplication introduit dans un organisme vivant, revient à argumenter qu'un galet peut produire une montagne, parce qu'un gland peut devenir une forêt.

Quant à l'analogie que l'on peut trouver entre l'action alléguée des doses infiniment atténuées et les effets de certaines substances odorantes qui possèdent l'extraordinaire pouvoir de diffuser leurs impondérables émanations dans un espace très large, on peut en abuser dans l'argumentation, et comme elle s'évapore rapidement à l'examen, elle n'est pas comme celle que l'on vient de mentionner, totalement dépourvue de sens. Le fait de la vaste diffusion de certaines odeurs, comme celle du musc ou de la rose, par exemple, a longtemps été cité comme l'illustration la plus remarquable de la divisibilité de la matière, et de la beauté des sens. Et si l'on compare cela aux effets d'une dose infime de morphine sur tout le système, ou à l'impression soudaine et fatale d'une seule goutte d'acide prussique, ou, ce qui est encore plus proche, à l'influence toxique d'une atmosphère imprégnée de malaria invisible, nous devrions trouver dans chacun de ces exemples une preuve du degré auquel la nature, dans quelques rares cas, concentre de puissantes qualités dans des formes minuscules ou subtiles de la matière. Mais si un homme vient à moi avec un pilon et un mortier à la main, et me dit qu'il va prendre un petit grain de quelque substance dont personne n'a jamais pensé qu'elle avait une odeur, par exemple un grain de craie ou de charbon de bois, et qu'il va, après une heure ou deux de frottement et de grattage, développer dans une partie de celle-ci une odeur qui, si le grain entier était utilisé, serait capable de pénétrer dans un appartement, une maison, un village, une province, un empire, non, toute l'atmosphère de cette vaste planète que nous foulons, et que de chacune des cinquante ou soixante substances il peut ainsi développer une odeur distincte et jusqu'ici inconnue ; et s'il essaie de montrer que tout cela est rendu tout à fait raisonnable par l'analogie du musc et des roses, je serai certainement justifié de le considérer comme incapable de raisonner, et hors de portée de mon argumentation. Et si, au lieu de cela, il prétend développer de nouveaux et merveilleux pouvoirs médicinaux à partir de la même tache de craie ou de charbon, dans des proportions telles qu'elles imprégneraient tous les étangs, lacs, rivières, mers et océans de notre globe, et fait appel à la même analogie en faveur de la probabilité de son affirmation.

Tout cela peut être vrai, nonobstant ces considérations. Mais il serait si extraordinaire qu'un seul atome de substances qu'un enfant pourrait avaler sans danger par pleine cuillerée puisse, par un procédé mécanique facile, être amené à développer des pouvoirs si inconcevables, que rien d'autre ne devrait nous inciter à accorder quelque crédit à de telles prétentions que l'accord le plus strict des expérimentateurs les plus prudents, assurés de toute garantie d'honnêteté et de fidélité, faisant appel à des expériences répétées en public, avec toutes les précautions pour se garder de toute erreur, et avec les résultats les plus évidents et les plus péremptoires.

La troisième doctrine, selon laquelle la Psore, l'autre nom dont vous vous souviendrez, est la cause de la grande majorité des maladies chroniques, est pour le moins étonnante. Qu'une affection toujours reconnue comme un compagnon personnel très désagréable, mais généralement considérée comme une simple incommodité temporaire, cédant facilement au traitement chez ceux qui ont le malheur d'en souffrir, et à peine connue parmi les meilleures classes de la société, soit d'un seul coup découverte par un médecin allemand comme étant le grand fléau de l'humanité, la cause de ses plus graves calamités corporelles et mentales, du cancer et de la consomption (tuberculose), de l'idiotie et de la folie, doit susciter notre plus grande surprise. Et lorsque l'auteur de cette vérité singulière attribue, comme dans cette page ouverte devant moi, la santé déclinante d'un courtisan disgracié, la maladie chronique d'une mère endeuillée, voire la mélancolie de la jeune fille malade d'amour et humiliée, à rien de plus ou de moins que l'insignifiante DÉMANGEAISON, inconvenante et presque inavouable, ne semble-t-il pas que le sol même sur lequel nous nous trouvons se dissout dans le chaos, suite au séisme de la découverte ?

Et lorsqu'un homme prétend avoir établi ces trois vérités indépendantes, qui sont à peu près aussi éloignées les unes des autres que le sont la découverte de la loi de gravitation, l'invention de l'imprimerie et celle du compas de marine, à moins que les faits en leur faveur soient écrasants et unanimes, la question se pose naturellement, cet homme ne s'illusionne-t-il pas lui-même, ou ne cherche-t-il pas à tromper les autres ?

Je vais procéder à l'examen des preuves des principales idées de Hahnemann et de son école.

Afin de démontrer que l'axiome similia similibus curantur (ou le similaire est guéri par le similaire) est la base de l'art de guérir - "la seule loi de la nature en thérapeutique" - il est nécessaire :

1. Que l'on étudie et recense soigneusement les symptômes produits par les substances chez des sujets en bonne santé.

2. Que l'on démontre que ces substances sont toujours capables de soigner ces maladies les plus similaires à leurs propres symptômes.

3. Que l'on démontre que ces remèdes ne soignent pas les maladies lorsqu'elles ne produisent pas de symptômes similaires à ceux de ces maladies.


1. Les effets des substances sur les personnes en bonne santé ont été étudiés par Hahnemann et ses associés. Leurs résultats ont été publiés dans sa Matière médicale, un ouvrage en trois grands volumes dans la traduction française, paru il y a environ huit ans. Le mode d'expérimentation semble avoir été de prendre la substance à l'essai, soit en doses courantes, soit en doses infimes, puis de consigner chaque petite sensation, chaque petit mouvement de l'esprit ou du corps, qui s'est produit au cours de plusieurs heures ou jours successifs, comme étant produit uniquement par la substance employée. Lorsque j'aurai énuméré certains des symptômes attribués à la puissance des drogues prises, vous serez en mesure de juger de la valeur à accorder aux affirmations de ces observateurs.

La liste suivante a été copiée littéralement de la Matière médicale de Hahnemann, par mon ami M. Vernois, dont je garantis l'exactitude. Il a présenté sept pages de ces symptômes, sans les choisir, mais en les tirant au hasard de la traduction française de l'ouvrage. Je me contenterai de quelques brèves citations.

"Après m'être penché quelque temps, sensation d'un poids douloureux dans la tête en reprenant une position érigée".

"Une sensation de démangeaison et de chatouillement sur le bord extérieur de la paume de la main gauche, qui oblige la personne à se gratter". Le remède était de l'acétate de chaux et comme le globule ingéré est supposé agir durant 28 jours, je vous laisse juge du nombre de symptômes similaires à ce dernier susceptibles de se produire.

Parmi les symptômes attribués à l'acide muriatique, on relève: un catarrhe, des soupirs, des boutons ; "après avoir écrit sur une longue période avec le dos un peu penché en avant, violente douleur du dos et des omoplates, comme suite à une tension" - "des rêves dont on ne se souvient pas - une disposition au découragement - un état d'éveil avant et après minuit."

Je pourrais étendre ce catalogue presque indéfiniment. Je n'ai pas cité ces extraits dans le but d'exciter un sens du ridicule, ce que beaucoup d'autres de ceux qui ont été mentionnés ne manqueraient pas de faire, mais pour montrer que les accidents communs de la sensation, les petits inconvénients corporels auxquels nous sommes tous soumis, sont sérieusement et systématiquement attribués à la prise de quelque médicament qui ait pu être absorbé, même dans les doses infimes que j'ai mentionnées, des jours ou des semaines entiers auparavant.

À cela s'ajoutent tous les symptômes que quiconque, dignes de confiance ou non, n'a jamais prétendu comme je vais l'illustrer ci-après, être produits par la substance en question.

Les effets de soixante-quatre substances médicinales, constatés par l'une ou l'autre de ces méthodes, sont énumérés dans la Matière médicale de Hahnemann, qui peut être considérée comme la base de l'homéopathie pratique. Le Manuel de Jahr, qui est pour autant que je sache le guide commun de ceux qui pratiquent l'homéopathie dans ces régions, énumère deux cents remèdes, dont beaucoup cependant n'ont jamais été employés dans la pratique. Dans une édition au moins, il était impossible de déterminer ceux qui avaient été essayés sur les malades ou non. Il est vrai que des marques ont été ajoutées dans l'édition employée ici, qui servent à les distinguer ; mais que penser de l'auteur d'un guide pratique de Matière médicale qui à un moment donné omet de mentionner les doses appropriées de ses remèdes, et à un autre moment, ne nous donne aucun moyen quelconque de savoir si un remède a jamais été essayé ou non, alors qu'il recommande son emploi dans les maladies les plus critiques et les plus menaçantes ?

Il me semble qu'au vu de ce que j'ai montré du caractère des expériences de Hahnemann, tout chercheur sincère apprécierait que d'autres personnes, aux affirmations desquelles il pourrait se fier, confirment ces prétendus faits. Or, beaucoup d'individus, reconnus depuis longtemps par le monde scientifique, ont reproduit ces expériences sur des sujets sains et nient totalement que leurs effets aient correspondu aux affirmations de Hahnemann.

Je me référerai, par exemple, aux déclarations d'Andral (et je ne me réfère pas à ses expériences publiques bien connues dans son hôpital) quant au résultat de ses propres essais. Cet éminent médecin est professeur de médecine à l'École de Paris, et l'un des auteurs les plus connus et les plus appréciés que la profession peut revendiquer dans n'importe quel pays sur les sujets pratiques et théoriques. C'est un homme d'une grande bonté de caractère, d'un éclectisme des plus libéral par nature et par habitude, d'une intégrité incontestable, et il est appelé, dans l'article principal du dernier numéro du Homeopathic Examiner, "un allopathe éminent et très éclairé". Avec l'aide de plusieurs autres personnes en bonne santé, il expérimenta les effets du quinquina, de l'aconit, du soufre, de l'arnica et des autres remèdes les plus vantés. Ses expériences durèrent un an, et il déclara publiquement à l'Académie de Médecine qu'elles ne produisirent jamais la moindre apparition des symptômes qui leur étaient attribués. Les résultats d'un tel homme, si largement connu comme l'un des plus philosophiques et des plus francs, ainsi que brillant instructeur, et dont les admirables capacités et la libéralité signalée sont généralement reconnues, devraient être d'un grand poids pour trancher la question.

M. Double, un écrivain médical bien connu et un médecin de haute réputation à Paris, a eu l'occasion, dès 1801, avant d'avoir entendu parler de l'homéopathie, d'expérimenter le Quinquina ou écorce du Pérou. Lui et plusieurs autres ingérèrent la drogue en divers dosages durant quatre mois, mais la fièvre qu'Hahnemann prétendait qu'elle produit ne se montra jamais.

M. Bonnet, Président de la Société Royale de Médecine de Bordeaux, eut l'occasion d'observer de nombreux soldats durant la guerre de la Péninsule [6], qui vit un usage préventif du quinquina contre diverses maladies, mais il ne constata jamais les prétendus paroxysmes [prétendument produits par le quinquina].

Face aux objections présentées contre les témoignages de ce genre, je me réfère aux expériences spécifiques sur beaucoup de substances homéopathiques données à des personnes en bonne santé en tenant soigneusement compte de l'alimentation et du régime par M. Louis Fleury, lesquelles ne furent jamais suivies des moindres conséquences prétendues. Et laissez-moi faire mention d'un fait curieux, à savoir que la même quantité d'arsenic donnée à un animal sous la forme commune de la poudre non préparée, et à un autre après avoir été frottée dans six cents globules, ne montrèrent aucune différence particulière d'activité dans les deux cas. Il s'agit d'une étrange contradiction de la doctrine du développement de ce qui est appelé pouvoir dynamique par les moyens de la friction et de la division.

En 1835, le plus connu des médecins homéopathes de Paris fit l'objet d'un défi public, lui offrant de sélectionner dix substances de son choix connues pour produire les effets les plus spectaculaires ; de les préparer lui-même ; de choisir par tirage sans savoir lequel il avait pris, et d'essayer sur lui-même ou un homéopathe intelligent et convaincu et, en prenant son temps, d'annoncer publiquement quelle substance avait été employée. Le défi fut dans un premier temps accepté, mais il se rétracta avant le moment de s'exécuter.

Tout ceci me fait penser qu'il est raisonnable de conclure que les catalogues de symptômes attribués dans les ouvrages homéopathiques à l'influence de divers médicaments sur des personnes en bonne santé n'ont droit à aucune confiance.


2. Il est ensuite nécessaire de montrer que les substances médicinales sont toujours capables de guérir des maladies qui ressemblent le plus à leurs propres symptômes. Pour les faits relatifs à cette question, nous devons nous tourner vers deux sources : l'expérience enregistrée de la profession médicale en général, et les résultats des essais effectués selon les principes homéopathiques, et capables de tester la vérité de la doctrine.

Personne, à ma connaissance, n'a jamais nié que dans certains cas, on trouve une ressemblance entre les effets d'un remède et les symptômes d'une maladie pour laquelle il se montre bénéfique. Ceci a été reconnu, comme Hahnemann lui-même l'a montré, depuis le temps d'Hippocrate. Les annales de la profession médicale ont toutefois montré, telles qu'elles ont été interprétées jusqu'à présent, que cela n'est vrai que pour une très faible proportion des remèdes utiles. Il n'a jamais non plus été considéré comme une vérité établie que l'efficacité de ces quelques remèdes était en rapport avec leur pouvoir de produire des symptômes plus ou moins semblables à ceux qu'ils guérissaient.

Tel était l'état des opinions lorsque Hahnemann avança la proposition selon laquelle tous les cas de traitements réussis trouvés dans les ouvrages de tous les auteurs médicaux précédents devaient être attribués uniquement à l'application du principe homéopathique, qui avait permis la guérison, sans que les médecins ne sachent que tel était le véritable secret. Et aussi étrange que cela puisse paraître, il a pu donner un tel degré de plausibilité à cette affirmation, que toute personne ne connaissant pas un peu la littérature médicale, ou plutôt, devrais-je dire, pas vraiment familière avec la valeur relative des preuves médicales, selon les sources d'où elles proviennent, serait quasiment forcé à croire, effrayé face à des pages et des pages de noms latins convoqués comme témoins.

Il a été jusqu'ici d'usage, en examinant les écrits des auteurs des âges précédents sur des sujets sur lesquels ils étaient moins éclairés que nous et qu'ils étaient très susceptibles de déformer, d'exercer un peu de discrétion ; de discriminer dans une certaine mesure, entre les écrivains qui méritent la confiance et ceux qui n'y ont pas droit. Mais Hahnemann ne montre pas la moindre apparence d'une telle délicatesse. Une grande majorité des auteurs anciens qu'il cite sont totalement inconnus de la science. Je connais certains d'entre eux depuis longtemps et je sais que leurs récits sur les maladies ne sont pas plus dignes de confiance que leurs histoires contemporaines d'Ambroise Paré sur les sirènes mâles, et autres absurdités similaires. Mais si mon jugement est rejeté comme étant partial, je peux me référer à Cullen, qui a mentionné trois des auteurs de Hahnemann dans une phrase, comme étant "pas nécessairement de mauvaises autorités ; mais certainement telles lorsqu'elles ont mentionné des événements très improbables" ; et comme cela a été dit il y a plus d'un demi-siècle, il ne pouvait y avoir aucune référence à Hahnemann. Mais bien que l'on ne puisse voir dans ses citations le moindre signe de discrimination - bien que pour lui une poignée de paille de Schenck soit l'équivalent d'une mesure de blé de Morgagni - il y a une formidable démonstration d'autorité, et une preuve abondante des recherches ingénieuses que l'on trouve dans chacune des grandes œuvres de Hahnemann que je connais.

Le Dr Leo-Wolf affirme que le professeur Joerg, de Leipsig, a prouvé que de nombreuses citations de Hahnemann provenant d'anciens auteurs étaient falsifiées et mensongères. Je n'ai aucun moyen de déterminer les cas particuliers qu'il a signalés. Il est probablement impossible de trouver de ce côté-ci de l'Atlantique, et même dans la plupart des bibliothèques publiques d'Europe, autre chose qu'une petite fraction des innombrables publications obscures que la négligence des épiciers et des malletiers a épargné au génie dévorant de l'homéopathie. Je me suis efforcé de vérifier ces passages dans la limite des moyens de ma propre bibliothèque. Pour certains, j'ai cherché en vain, faute, comme je veux bien le croire, de références plus exactes. Mais je suis en mesure d'affirmer que, parmi le très petit nombre de références que j'ai pu retracer jusqu'à leurs auteurs originaux, j'en ai trouvé deux qui ont été mal citées, l'une d'entre elles étant une déformation grossière.

La première provient de l'ancien auteur Romain Caelius Aurelianus; la seconde du vénérable folio de Forestus. Hahneman utilise les expressions suivantes - s'il n'est pas mal traduit dans la version anglaise de l'Organon : "Asclepiades soigna en une occasion une inflammation du cerveau en administrant une petite quantité de vin". Après correction de la référence erronée du traducteur, je ne peux trouver aucun cas y faisant allusion dans le chapitre. Par contre, Caelius Aurelianus mentionne deux modes de traitement utilisés par Asclépiades où il fit usage de vin, en soulignant combien ils étaient irrationnels et dangereux [Caelius Aurel De Morb. Acut. et Chron. lib. 1. cap. xv, not xvi. Amsterdam. Wetstein, 1755].

En parlant de l'huile d'anis, Hahnemann dit que Forestus a observé de violentes coliques causées suite à son administration. Mais, comme le raconte l'auteur, un jeune homme avait pris, sur les conseils d'un chirurgien, un médicament âcre et virulent, dont le nom n'est pas donné, ce qui a provoqué une crise de cruelles douleurs abdominales et de coliques. On fit alors appel à un autre chirurgien qui lui donna de l'huile d'anis et du vin, ce qui augmenta ses souffrances [Observ. et Curat. Med. lib. XXI. obs. xiii. Frankfort, 1614]. Or, si c'était là le remède homéopathique, comme le prétend Hahnemann, on peut se demander pourquoi le jeune homme n'en fut pas guéri. La question la plus grave, cependant, est pourquoi un homme qui a la perspicacité et l'intelligence nécessaires pour aller si loin dans la recherche de ses faits, devrait penser qu'il est correct de les traiter avec une négligence aussi étonnante ou de se montrer si économe avec la vérité.

Même si tous les mots qu'il avait prétendu prendre de ses anciennes autorités se trouvaient en eux, même si l'autorité de chacun de ces auteurs était incontestable, le laxisme avec lequel ils sont utilisés pour prouver ce que Hahnemann choisit dépasse les limites de la crédibilité. Permettez-moi de donner un exemple pour illustrer le caractère de l'esprit de cet homme. Hahnemann affirme, dans une note annexée au 110e paragraphe de l'Organon, que l'odeur de la rose provoque l'évanouissement de certaines personnes. Et il dit dans le texte que les substances qui produisent des effets particuliers de cette nature sur des constitutions particulières guérissent les mêmes symptômes chez les gens en général. Puis dans une autre note au même paragraphe, il cite le fait suivant d'une des dernières sources que l'on aurait recherchées pour des informations médicales, les historiens byzantins.

"C'est par ces moyens" (c'est-à-dire homéopathiques) "que la Princesse Eudosia avec de l'eau de rose a rétabli une personne qui s'était évanouie !"

Est-il vraisemblable qu'un homme coupable d'une telle sottise pédante, un homme qui peut voir une confirmation de sa doctrine dans une telle guérison, une guérison qui se produit tous les jours - grâce à un souffle d'air, une goutte ou deux d'eau, en dénouant les rubans d'un bonnet, en relâchant les liens d'un corset - et qui ne peut guère manquer de se produire quoi qu'on fasse, est-il possible qu'un homme, dont non pas une ici ou là, mais des centaines et des centaines de pages sont entachées de telles banalités, soit le Newton, le Colomb, le Harvey du XIXe siècle !

Il emploie le procédé de démonstration suivant. Un certain nombre de drogues est testé sur une ou plusieurs personnes en bonne santé. Tout ce qui arrive durant un certain nombre de jours ou de semaines est, comme nous l'avons vu, consigné en tant qu'effet du remède. De vieux ouvrages sont alors voracement compulsés et les moindres sensations morbides ou changements que quiconque a à un quelconque moment associé à la substance en question sont ajoutées à la liste des symptômes. Grâce à l'une ou aux deux méthodes précitées, on peut attribuer à chacune des soixante-quatre substances énumérées par Hahnemann la production un très grand nombre de symptômes, le plus réduit à cette échelle étant quatre-vingt-dix-sept, le plus étendu quatorze cent quatre-vingt-onze. Et après avoir dressé cette liste concernant tout médicament, un catalogue qui, comme vous pouvez l'observer dans tout manuel d'homéopathie, contient divers symptômes appartenant à chaque organe du corps, quoi de plus facile que de trouver dans chaque auteur médical de prétendus remèdes qui peuvent être immédiatement attribués au principe homéopathique ; plus encore si la tombe de la crédulité éteinte est appelée à transformer ses ossements en témoins vivants ; et pire encore, si les monuments du passé doivent être mutilés en faveur de "la seule loi de la Nature en thérapeutique" ?

On a fait grand usage de quelques faits familiers comme porte d'entrée pour la doctrine homéopathique. On a si longtemps toléré qu'ils se faufilent qu'il est temps qu'ils soient épinglés au comptoir, une petite opération que je vais entreprendre, en toute gaieté, de réaliser pour eux.

Le premier est une illustration supposée de la loi homéopathique qui se trouve dans le précepte donné pour le traitement des membres gelés, par frottement avec de la neige ou par des moyens similaires. Mais nous nous trompons sur les noms, si nous supposons que la partie gelée est traitée par le froid, et non par la chaleur. La neige peut même être en réalité plus chaude que le membre auquel elle est appliquée. Et même si elle était à la même température lors de son application, elle n'a jamais fait et ne pourrait jamais faire le moindre bien à un membre gelé, sauf comme mode de régulation de l'application de quoi ? De chaleur. Mais cette chaleur doit être appliquée graduellement, tout comme la nourriture doit être donnée un peu à la fois à ceux qui périssent de faim. Si le patient était amené dans une pièce chaude, la chaleur serait appliquée très rapidement, si l'on n'interposait pas quelque chose pour l'empêcher et permettre son admission graduelle. La neige ou l'eau glacée est exactement ce que l'on veut ; elle n'est pas froide pour le membre; elle est au contraire très probablement chaude, au contraire, car ces notions sont relatives, et si elle ne fond pas et pour laisser entrer la chaleur, ou si on ne la retire pas, le membre restera gelé jusqu'au jour du Jugement dernier. Or le traitement d'un membre gelé par la chaleur, en grande ou petite quantité, n'est pas de l'homéopathie.

La prochaine illustration supposée de la loi homéopathique est le prétendu traitement réussi des brûlures par une exposition au feu. Il s'agit d'une méthode populaire pour traiter des brûlures trop peu importantes pour nécessiter un remède plus efficace et qui se rétablissent inévitablement d'elles-mêmes, sans qu'on ait à s'en préoccuper de trop. Elle produit une douleur très aiguë dans la partie affectée, suivie d'une certaine perte de sensibilité, comme cela se produit avec l'œil exposé à une forte lumière, et l'oreille ayant été soumise à des sons très intenses. C'est tout ce qu'elle est capable de faire, et toute autre notion de son efficacité doit être attribuée au simple amour vulgaire du paradoxe. Si cet exemple apporte un réconfort à l'homéopathe, il semble aussi cruel de l'en priver que de convaincre la maîtresse du fumoir ou du fer plat que le feu ne "tire pas le feu" littéralement, ce qui est son hypothèse.

Hélas, s'il était vrai que les engelures étaient guéries par le froid et les brûlures par la chaleur, cela s'avérerait une subversion, au train où vont les choses, du grand principe de l'homéopathie. Vous vous remémorerez bien entendu que ce principe est que "le similaire soigne le similaire" et non que "le même soigne le même"; qu'il y a ressemblance et non identité entre les symptômes de la maladie et ceux produits par la substance qui les soigne, et personne n'a été plus zélé que les homéopathes eux-mêmes dans la défense de cette distinction. Car si le même soigne le même, alors chaque poison doit être son propre antidote, ce qui n'est ni une part de leur théorie ni de leur soi-disant expérience. On leur a suffisamment souvent demandé pourquoi l'arsenic ne pouvait pas soigner les dommages causés par l'arsenic, et pourquoi la cause infectieuse de la variole ne soigne pas la maladie qu'elle a causée, et ils étaient suffisamment prêts à voir la distinction que j'ai soulignée. Oh non! ce n'étaient pas les poils du même chien [7] mais ceux d'un autre chien lui ressemblant beaucoup!

Une troisième instance de preuve de la loi homéopathique est recherchée dans l'efficacité reconnue de la vaccination. Et comment la loi s'applique-t-elle à cela ? Les défenseurs de l'homéopathie admettent qu'il y a une ressemblance entre les effets du virus vaccinal sur une personne en bonne santé et les symptômes de la variole. Donc, selon la règle, le virus vaccinal va guérir la variole, ce qui, comme tout le monde le sait, est tout à fait faux. Mais il prévient la variole, disent les homéopathes. Oui, et la variole s'empêche de se reproduire, et on connaît aussi bien le principe de l'une que de l'autre. Car ce n'est là qu'un fait parmi d'autres que nous ne pouvons absolument pas expliquer. La variole, la rougeole, la scarlatine, la coqueluche, protègent ceux qui les ont eues une fois contre les attaques futures ; mais l'urticaire, le catarrhe et la fièvre pulmonaire, qui sont toutes aussi homéopathiques les uns que les autres, n'ont pas un tel pouvoir de protection. Nous sommes obligés d'accepter ce fait, inexpliqué, et nous ne pouvons pas faire plus pour la vaccination que pour le reste.

J'en arrive au point le plus directement pratique lié au sujet, à savoir...

De quelles preuves disposons-nous au sujet de l'efficacité du traitement homéopathique, appliqué selon les règles, dans la guérison des maladies ?

Le traitement adopté par les homéopathes s'est résumé quasi universellement à l'administration de doses infinitésimales, et la question de leur efficacité est ouverte, en commun avec celle de la vérité de leur axiome fondamental, lorsque les deux sont testés en pratique.

Nous devons puiser les faits concernant le fonctionnement réel de l'homéopathie à trois sources.

1. Les déclarations du public non professionnel.

2. Les affirmations des praticiens de l'homéopathie.

3. Les résultats des essais réalisés par des médecins compétents et honnêtes, sans liens avec le système.

Je pense qu'après ce que l'on a vu des faits médicaux tels que représentés par des personnes incompétentes, nous ne sommes disposés à attribuer que bien peu de valeur à toutes les déclarations de cures miraculeuses venant de ceux qui n'ont jamais eu pour accoutumée d'observer les caprices des maladies et n'ont pas tempéré leurs enthousiasmes de jeunesse au moyen d'une habitude de tranquille observation. Ceux qui ne connaissent rien de la progression naturelle d'une maladie, de sa durée ordinaire, des ses différentes issues ou de ses propensions aux complications accidentelles, des signes qui marquent sa bénignité ou sa sévérité, de ce qui en est attendu lorsque laissée à elle-même, de l'importance ou de l'insignifiance des effets que l'on peut attendre des remèdes ; on ne peut attendre de ceux qui ignorent tout ou presque de toutes ces choses et s'excitent facilement face à la bienveillance, la sympathie ou le zèle envers les dernières découvertes médicales, qu'ils s'avèrent bons juges de faits qui ont induit en erreur tant de gens sagaces dont l'existence a été consacrée à leur étude et leur observation quotidiennes.

Je crois qu'après avoir dressé le portrait du défunt Perkinisme, avec ses cinq mille remèdes imprimés et ses millions et demi de remèdes calculés, ses miracles ont fait le tour de l'Amérique, du Danemark et de l'Angleterre ; après avoir raconté qu'il y a quarante ans, les femmes portaient les "tracteurs" dans leurs poches et que les ouvriers ne pouvaient pas les produire assez rapidement pour satisfaire la demande du public ; et vous montrer ensuite, comme une curiosité, un seul de ces instruments, un étrange instrument d'une paire, que je n'ai obtenu que par un heureux hasard, tant le souvenir de toutes leurs faramineuses réalisations est perdu ; je crois, après tout cela, qu'il n'est pas nécessaire de perdre du temps à montrer que l'exactitude médicale n'est pas à rechercher dans les florissants rapports des associations bienveillantes, les affirmations d'illustres mécènes, les effusions laxistes des journaux quotidiens, ou les commérages effervescents autour d'une tasse de thé.

Le Dr Hering, dont le nom est quelque peu familier aux champions de l'homéopathie, a dit que "le nouvel art de la guérison ne doit pas être jugé en fonction de son succès dans des cas isolés seulement, mais en fonction de son succès en général, de sa vérité intrinsèque et de la nature incontestable de ses principes de base".

Nous avons vu quelque chose de "la nature incontestable de ses principes de base", et il semble probable, dans l'ensemble, que son succès en général soit constitué de son succès dans des cas isolés. On a cependant tenté de compléter le tout par des documents statistiques de grande envergure, destinés à prouver son succès supérieur à la pratique courante.

Ceux qui ont eu la chance de consulter le Homoeopathic Examiner savent bien que ce journal a commencé, dans son premier numéro, par un grand étalage de tout ce que la doctrine nouvellement importée avait à montrer à son avantage. On y souligne, à la vingt-troisième page de cet article, que "la comparaison des taux de mortalité parmi un nombre égal de malades, traités par diverses méthodes, est une très pauvre et boiteuse manière d'obtenir des conclusions touchant les principes de l'art de guérir". En confirmation de quoi, l'auteur s'appuie sur la vingt-cinquième page pour prouver la supériorité du traitement homéopathique du choléra, précisément au moyen de ces mêmes tables de mortalité. Or, tout médecin intelligent sait que le poison du choléra diffère fortement dans son activité selon les époques et les lieux, et qu'il est donc pratiquement impossible de se faire une opinion sur les résultats du traitement, à moins de prendre toutes les précautions nécessaires pour garantir des conditions aussi identiques que possible chez les patients traités, et rien n'est certain même dans ce cas-là. Il est donc évident qu'un amiral russe du nom de Mordvinow, appuyé par un certain nombre de soi-disant médecins exerçant dans des villages russes, est particulièrement compétent pour régler toute la question de l'utilité de tel ou tel traitement ; pour prouver que, si pas plus de huit et demi pour cent des personnes atteintes de la maladie ont péri, le reste devait leur immunité à Hahnemann. Je me souviens de l'époque où plus de cent patients d'une institution publique ont été atteints de ce que, je n'en doute pas, beaucoup de médecins homéopathes (sans parler des amiraux homéopathes) auraient appelé le choléra, et aucun d'entre eux n'est mort, bien que traités de la manière conventionnelle, et je suis fermement convaincu que, si un tel résultat avait suivi l'administration des globules omnipotents, il aurait été dans la bouche de tous les adeptes en Europe, de Quin de Londres à Spohr de Gandersheim. Pas plus tard qu'hier, un des journaux les plus largement diffusés de cette ville a publié une affirmation selon laquelle la mortalité dans plusieurs hôpitaux homéopathiques n'était pas tout à fait de cinq sur cent, alors que, dans ce que l'auteur appelle les Hôpitaux Allopathiques, elle serait de onze sur cent. Un honnête homme devrait avoir honte d'un tel argumentum ad ignorandam. La mortalité d'un hôpital ne dépend pas seulement du traitement des malades, mais de la classe de maladies qu'il reçoit habituellement à l'endroit où il se trouve, de la saison et de beaucoup d'autres circonstances. Par exemple, beaucoup d'hôpitaux dans les grandes villes d'Europe ne rencontrent que peu de maladies potentiellement létales, alors que d'autres se voient chargés d'une accumulation de maladies dangereuses dans des proportions hors du commun. Ainsi, dans les salles de Louis, à l'hôpital de la Pitié, un grand nombre de patients en phase terminale de consomption (tuberculose) se présentent constamment, ce qui gonfle [les chiffres de] la mortalité de cet hôpital. La cause en est sa réputation de porter une attention particulière aux maladies de la poitrine, ce qui incite les patients en souffrant au point d'incurabilité à s'y présenter si constamment. Alléguer la supériorité du traitement d'un hôpital ou d'un médecin sur celui des autres en prétendant que le fait brut d'une moindre mortalité la démontre est toujours un misérable appel à l'absence de réflexion du profane. Tout bien considéré, il faut toujours s'attendre à ce que les institutions et les individus qui jouissent au plus haut degré de la confiance de la collectivité perdent la plus grande partie de leurs patients, pour la simple raison qu'ils seront naturellement fréquentés par ceux qui souffrent des maladies les plus graves ; que beaucoup, qui se savent condamnés, choisiront de mourir sous leurs soins ou leur abri, tandis que les sujets atteints de maladies insignifiantes et de simples symptômes gênants, se satisfont dans une certaine mesure des soins offerts par les praticiens à la mode. Par conséquent, lorsque le Dr Muhlenbein, comme il l'a déclaré dans l'Homoeopathic Examiner et comme il l'a cité dans le Daily Advertiser d'hier, affirme que le taux de mortalité chez ses patients n'est que de un pour cent depuis qu'il pratique l'homéopathie, alors qu'il était de six pour cent lorsqu'il employait le mode de pratique courant, m'a convaincu de par ses propres paroles que les citoyens du Nouveau-Brunswick, lorsqu'ils sont gravement malades, prennent bien soin de ne pas consulter le Dr Muhlenbein !

Il m'est bien entendu impossible, dans le cadre d'une simple conférence, d'examiner en détail les très nombreux cas recensés dans les traités et journaux homéopathiques. Ayant pris l'habitude de recevoir l'édition française des "Archives de la Médecine Homéopathique" jusqu'à la disparition prématurée de ce journal, j'ai pu me familiariser quelque peu avec le style de ces documents et expérimenter le degré de conviction qu'ils étaient supposer produire. Quoique je ne souhaite pas que l'on porte trop de valeur à mon opinion, quelle qu'elle soit, je considère que vous avez le droit de l'entendre. Or donc, au vu du caractère général des cas recensés par les médecins homéopathes, la plus grande partie serait considérée comme indigne d'être publiée dans un quelconque périodique anglais, français ou américain de qualité si, au lieu de favoriser la doctrine qu'ils sont supposés soutenir, ils étaient avancés comme preuve de l'efficacité de n'importe quel remède usuel administré par n'importe quel praticien ordinaire. Il y a des exceptions occasionnelles à cette critique ; mais sa vérité générale est contingente au fait que ces cas sont toujours, ou presque toujours, écrits dans le seul but de démontrer l'efficacité du médicament utilisé, ou l'habileté du praticien, et il est reconnu comme règle générale que de tels cas sont rarement dignes de confiance. Pourtant, pris individuellement, ils peuvent paraître convaincants à ceux qui ne sont pas pleinement conscients des défauts des preuves médicales. Permettez-moi de citer un cas à titre d'exemple. Personne ne doute que certains patients se rétablissent, quels que soient les modes de traitement. Tout le monde est probablement prêt à admettre qu'une grande majorité, par exemple, quatre-vingt-dix sur cent, des patients que voit un médecin dans sa pratique quotidienne, se remettraient tôt ou tard, avec plus ou moins de difficulté, à condition que rien ne vienne entraver sérieusement les efforts de la nature.

Supposons donc un médecin ayant cent patients, qui prescrit à chacun des pilules composées d'une substance totalement inerte, de l'amidon par exemple. Quatre-vingt-dix d'entre eux se remettent, ou s'il choisit un tel langage, il guérit quatre-vingt-dix d'entre eux. Il est évident, selon la doctrine du hasard, qu'existe un nombre considérable de coïncidences entre le soulagement du patient et l'administration du remède. Il est fort probable que surviendront deux ou trois coïncidences vraiment notables sur ces quatre-vingt-dix cas, qui feront clairement passer le médicament pour l'agent du ce soulagement, alors qu'il n'a, comme nous l'avons assumé, rien à voir avec lui. Supposons maintenant que ce médecin publie ces cas, ne vont-ils pas donner une plausible apparence de preuve de ce qui, comme nous l'avons admis dès le début, est parfaitement faux ? Supposons qu'au lieu de pilules d'amidon, il emploie de microscopiques dragées contenant la cinq million de billionième partie d'un soupçon d'aconit ou de pulsatille, et qu'il publie ensuite ses succès, via les lèvres de plomb de la presse, ou celles vivantes de ses connaissances féminines - l'impression sera-t-elle moins erronée ? Mais c'est ainsi que dans les ouvrages et les revues homéopathiques ainsi que les commérages, on ne trouve jamais, ou presque jamais, rien d'autre que des cas de réussite, ce qui pourrait bien être une preuve de compétence supérieure, s'il n'en était pas de même pour les annonces des escrocs dont les certificats déshonorent tant de nos journaux. Combien de temps faudra-t-il à l'humanité pour apprendre que, pendant qu'elle écoute "les centaines et les unités qui pérorent et font sonner le monde" avec les prétendus triomphes dont ils ont été témoins, les "millions d'idiots" de victimes trompées et blessées paient le prix quotidien de leur confiance mal placée !

Je me désole aussi de constater que ces publications de cas montrent souvent un niveau d'ignorance du cours naturel des maladies qui, bien qu'il ne puisse pas être détecté par les lecteurs non professionnels [de la santé], donne une impression désagréable à ceux qui connaissent le sujet. Ainsi, une jeune femme affectée d'un ictère est mentionnée dans les Annales d'homéopathie clinique allemandes pour avoir été guérie en 29 jours par de la pulsatille et de la noix vomique. Rummel, un auteur bien connu de la même école, parle de guérir un cas de jaunisse en 34 jours au moyen de doses homéopathiques de pulsatille, d'aconit et de quinquina. Il n'y a pas de quoi se vanter si je me réfère à un cas dans ma propre maisonnée il y a quelques semaines, qui dura environ dix jours, ce qui est plus long que ce que j'ai à plusieurs reprises vu en pratique hospitalière.

Le Dr Munneche de Lichtenburg en Saxonie est appelé au chevet d'un patient qui s'est tordu la cheville et a été traité durant une quinzaine de façon conventionnelle. Le patient se remet alors en un peu plus d'un mois supplémentaire grâce à l'application d'arnica, et ce fait extraordinaire est publié dans les Archives de médecine homéopathique en France.

Dans le même journal, on trouve le cas d'un patient qui, selon toute évidence, ne souffre que d'un simple refroidissement, et retourne à sa boutique dès le sixième jour.

À nouveau, un cas de croup rapporté dans la Gazette homéopathique de Leipsig, dans lequel des sangsues, le débridement d'abcès, l'inhalation de vapeur chaude et un puissant médicament interne avaient été appliqués, mais le mérite attribué à une goutte de quelque fluide homéopathique, montre la façon détachée dont tout élément favorable est attribué entièrement par ces gens à leur traitement.

Je n'ai pas besoin de multiplier ces citations, qui illustrent les fondements d'une opinion que le temps ne me permet pas de justifier plus longuement ; d'autres cas de ce genre sont ouverts devant moi ; il ne manque pas de cas si l'on en voulait d'autres ; car il n'y a rien d'autre à faire que de consulter l'un des nombreux journaux d'homéopathie dont les volumes se trouvent sur les étagères des curieux en la matière.

L'homéopathie a fait l'objet de tests dans différentes parties du monde. Six d'entre eux sont mentionnés dans le Manifeste de l'Homoeopathic Examiner. Toutefois, supposer que n'importe quel examen peut réduire au silence les partisans d'une cause reviendrait à nier les enseignements du passé. Le Dr Haygarth et le Dr Alderson n'ont pas pu empêcher la vente des tracteurs-à-cinq-sous [de Perkins], même en reproduisant les mêmes "miracles" au moyen de simples morceaux de bois ou de pipes à tabac. Il faut du temps pour que la vérité fonctionne aussi bien que les globules homéopathiques. Bien des gens ont été persuadés de la nullité du traitement [homéopathique] au vu des résultats de ces tests ; ceux qui souhaitent voir le genre d'excuses et d'échappatoires supposées couvrir des résultats qui, d'après le Homoeopathic Examiner lui-même, ressemblent extrêmement à un misérable échec, peuvent consulter les fioritures de l'introduction de ce Journal. Je n'avais pas du tout l'intention de parler de ces essais procès, disposant d'abondantes autres preuves sur le sujet. Je pense néanmoins qu'il est souhaitable d'en mentionner deux en quelques mots : celui qui a été institué à Naples et celui d'Andral.

Peu de membres de la profession médicale, au cours du dernier demi-siècle, sont aussi connus dans le monde des sciences que M. Esquirol, dont la vie a été vouée au traitement de la maladie mentale et qui n'a guère eu de rival dans ce domaine de la pratique médicale. Je tire de son analyse dans la Gazette Médicale de Paris ma connaissance du rapport sur l'essai réalisé à Naples par le Dr. Panvini, médecin à l'Hospital della Pace. Ce rapport semble parfaitement crédible. Dix patients furent isolés et on ne leur permit pas de prendre un quelconque médicament - contre la volonté des médecins homéopathes. Tous guérirent et, bien entendu, chacun d'entre eux aurait été présenté comme un triomphe s'ils avaient été soumis au traitement. Six autres cas bénins (chacun d'entre eux étant détaillés) se remirent sous traitement homéopathique - aucun des effets spécifiques allégués ne s'étant manifesté. Tous les autres étaient des cas de maladies graves; et pour autant que l'essai, qui fut interrompu autour du quarantième jour, dura, l'état des patients empira ou ne s'améliora pas. Un cas sur la page en face de moi rapporte qu'un soldat souffrant d'une inflammation aiguë de la poitrine, qui prit successivement de l'aconit, de la bryone, de la noix vomique et de la pulsatille, ne vit aucun changement important dans sa maladie après trente-huit jours de traitement. Le médecin homéopathe qui traitait ces patients était M. de Horatiis, qui avait l'année précédente claironné ses merveilleuses guérisons. Et M. Esquirol affirma à l'Académie de Médecine en 1835 que ce M. de Horatiis, qui est un des éminents personnages dans le Manifesto de l'Examiner publié en 1840, avait subséquemment renoncé à l'homéopathie. Je ferai remarquer, au passage, que ce même périodique qui réfute si plaisamment les résultats de ces tests, se trompe de seulement six ans voire un peu plus quant à la période où ils furent réalisés à Naples.

M. Andral, "l'éminent et très éclairé allopathe" de l'Homoeopathic Examiner, a déclaré en mars 1835 à l'Académie de Médecine : "J'ai soumis cette doctrine à l'expérimentation ; je peux compter à ce moment de cent trente à cent quarante cas, enregistrés avec une parfaite équité, dans un grand hôpital, sous l'oeil de nombreux témoins ; pour éviter toute objection, j'ai obtenu mes remèdes de M. Guibourt, qui tient une pharmacie homéopathique, et dont la stricte exactitude est bien connue ; le régime a été scrupuleusement observé, et j'ai obtenu des soeurs attachées à l'hôpital un régime spécial, comme les ordonnances Hahnemann. On m'a cependant dit, quelques mois plus tard, que je n'avais pas été fidèle à toutes les règles de la doctrine. J'ai donc pris la peine de recommencer ; j'ai étudié la pratique des homéopathes parisiens, comme j'avais étudié leurs livres, et je me suis convaincu qu'ils traitaient leurs patients comme j'avais traité les miens, et j'affirme que j'ai été aussi rigoureusement exact dans le traitement que n'importe quelle autre personne".

Et il affirme expressément, dans la mesure où il a pu l'observer, la totale absence d'influence de tous les remèdes homéopathiques qu'il a essayés dans la modification, le progrès ou la fin des maladies. Notons qu'il a expérimenté les substances les plus vantées : quinquina, aconit, mercure, bryone, belladone. L'aconit, dit-il par exemple, a été administré dans plus de quarante cas de cet ensemble de symptômes fébriles dans lesquels, selon Hahnemann, il exerce tant de pouvoir, sans montrer dans aucun d'eux la moindre influence, le pouls et la température restant inchangés.

Ces déclarations semblent passablement honnêtes et sembleraient difficiles à réfuter, mais on leur répond calmement que "il n'en sait pas suffisamment sur la méthode pour sélectionner les remèdes avec une précision tolérable". [Homoeopathic Examiner, vol. i. p. 22.]

"Rien n'est abandonné aux caprices du médecin. (En un mot, au lieu de dépendre du hasard, qu'il existe une loi infaillible, et que le médecin doit s'en guider pour sélectionner le remède adéquat)" [ibid. dans une note dans l'article de Menzel].

Qui sont ces personnes qui pratiquent l'homéopathie et disent cela d'un homme qui a ouvert sous ses yeux la Matière médicale de Hahnemann ? Qui sont-ils, qui envoient ces mêmes globules avec lesquels il a expérimenté, accompagnés d'un petit fascicule, à des familles dont les membres sont considérés comme compétents pour les employer, alors qu'ils nient les mêmes capacités à un homme dont la vie a été passée au chevet des patients, le plus éminent enseignant de la première faculté de médecine au monde, le médecin consultant des rois de France, et un des auteurs parmi les plus renommés non seulement de son pays, mais de son temps ?

J'abandonne les chicanes au moyen desquelles ces personnes espèrent ramper afin d'échapper au poids écrasant de ces conclusions aux malheureux qui supposent que leur rétorquer équivaut à une réponse.

Le Dr Baillie, un des médecins de l'Hôtel Dieu à Paris, a invité deux praticiens homéopathes à expérimenter dans son service. Un de ceux-ci était Curie, présentement à Londres, dont les ouvrages sont sur le comptoir de certains de nos libraires, et probablement dans les mains de certains membres de mon auditoire. Ce gentleman, que le Dr Baillie considère un homme éclairé et parfaitement sincère dans ses convictions, s'est procuré ses propres médicaments auprès de la pharmacie qui fournissait Hahnemann lui-même, et les a employés durant quatre ou cinq mois sur les patients de son service [de Baillie], avec des résultats également insatisfaisants, comme il apparaît dans une déclaration du Dr Baillie lors d'un meeting de l'Académie de Médecine. Un essai similaire fut autorisé par le Professeur clinique de l'Hôtel Dieu de Lyon, montrant le même total échec.

Mais il s'agit de vieux praticiens pleins de préjugés.

Bien, prenons alors la déclaration du Dr Fleury, un très intelligent jeune médecin, qui a traité homéopathiquement plus de cinquante patients dont les maladies ne risquaient pas de pâtir pas d'un tel traitement. Il prit toutes les précautions possibles quant à leur régime de soins, veillant à écarter toute interférence et à garantir l'état de l'atmosphère, comme insistent les plus vigoureux partisans de la doctrine, mais n'observa pas le moindre effet attribuable aux médicaments.

En outre, lisez neuf des cas qu'il a publiés, comme je viens de le faire, et vous observerez combien l'aconit, la belladone et la bryone sont absolument inefficaces contre les symptômes sur lesquels ils sont censés exercer des influences si palpables, si évidentes, si étonnantes. Au vu de ces déclarations, il est impossible de nier combien il serait futile de tenter de réduire cette prétendue science au silence au moyen des résultats les plus factuels et les plus péremptoires de l'expérience. Quand bien même tous les médecins hospitaliers d'Europe et d'Amérique se consacreraient, pendant la période requise, à cette seule poursuite, et leurs résultats seraient-ils unanimes quant à la totale inutilité de tout le système dans la pratique, cette illusion fuyante leur glisserait entre les doigts sans le moindre scrupule, alors qu'ils croyaient l'avoir écrasée et réduite à néant.


3. J'ai dit que pour démontrer la vérité de la doctrine homéopathique telle que présentée par Hahnemann, il faudrait démontrer, en troisième lieu, que les remèdes ne soignent jamais les maladies si elles ne sont pas capables de produire des symptômes qui leur sont similaires. Le fardeau d'une démonstration quelque peu complète repose entièrement sur les avocats de cette doctrine et peut être laissé à leurs réflexions avancées.

Mon plan original impliquait de traiter du postulat relatif à la Psore ou démangeaison - une conception quasiment démente dont j'ai plaisir à me débarrasser, car il s'agit d'un sujet que l'on ne saurait manier sans porter de gants. Ce tracas m'est épargné, heureusement, en découvrant que bien des disciples de Hahnemann, ces disciples dont l'évangile même de la foi s'appuie sur sa parole, font fort peu de cas de son autorité sur ce point, bien qu'il dise lui-même "cela m'a coûté douze ans d'études et de recherches pour retracer la source de ce nombre incroyable d'affections chroniques, pour découvrir cette grande vérité, qui restait cachée à tous mes prédécesseurs et contemporains, pour établir les bases de sa démonstration, et trouver, dans le même temps, les remèdes curatifs nécessaires à combattre cette hydre sous toutes ses différentes formes."

Toutefois, face à tout ceci, les remarques suivantes proviennent de Wolff, à Dresde, dont les écrits, selon l'éditeur de Homoeopathic Examiner "représente les opinions d'une large majorité d'homéopathes en Europe".

"Quiconque est familier avec la littérature homéopathique ne peut ignorer que l'idée de Hahnemann d'imputer l'origine de la grande majorité des maladies chroniques à une démangeaison a rencontré la plus grande opposition des médecins homéopathes eux-mêmes." Et encore, "Si la théorie du psoriasis n'a pas conduit à un véritable schisme, c'est parce qu'elle est presque sans influence dans la pratique."

Jahr nous dit que le Dr Griesselich, "Chirurgien du Grand Duc de Bade" et homéopathe "distingué", a en fait demandé à Hahnemann la preuve que les maladies chroniques, comme l'hydropisie, par exemple, ne sont jamais dues à une autre cause que la démangeaison ; et que, selon un rapport commun, le vénérable sage était fort courroucé contre le Dr Hartmann, de Leipsig, un autre homéopathe "distingué", pour avoir soutenu qu'elles étaient certainement dues à d'autres causes.

Et le Dr Fielitz, dans le Homoeopathic: Gazette de Leipsic, après avoir dit, de façon bienveillante, que la Psore est le diable en médecine, et que les médecins sont divisés sur ce point en satanistes et en exorcistes, déclare que, selon une remarque de Hahnemann, le monde civilisé tout entier est touché par la Psore. Je dois donc décevoir tout défenseur d'Hahnemann qui m'honorerait de sa présence, en n'attaquant pas une doctrine sur laquelle certains des disciples de son credo seraient très heureux de voir ses adversaires perdre leur temps et leurs forces. Je ne me mêlerai pas de cette excroissance qui, bien que souvent utilisée en temps de paix, serait abandonnée, comme le membre d'un crustacé, au moment où il est assailli ; le temps est trop précieux, et la moisson des extravagances vivantes hoche trop lourdement la tête face à ma faucille pour que je l'émousse sur la paille et le chaume.

 

Notes:

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Grain_(unité)
  2. en 1842
  3. environ 47 litres
  4. environ 3785 litres
  5. = 3,2 km
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_d%27ind%C3%A9pendance_espagnole
  7. "hair of the dog" = abbréviation de la locution "the hair of the dog that bit you", concoction alcoolique consommée le lendemain d'hier et supposée soigner la gueule de bois selon le principe "soigner le mal par le mal"

 


 

Pour aller plus loin:

Connaissez-vous l’homéopathie ?, par Thomas Durand

 

Dernière mise à jour le 8 février 2020.

Source: Quackwatch Retour à la page d'accueil

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