Au cœur de la chiropratique : problèmes d’hier et d’aujourd’hui

Samuel Homola, docteur en chiropratique

En 123 années d’existence, les convictions fondamentales des chiropraticiens n’ont pas changé. La chiropratique reste une forme de médecine alternative qui englobe une variété de méthodes douteuses. Aux États-Unis, la profession de chiropraticien reste encore définie par la théorie de la subluxation vertébrale qui lui a donné naissance et indépendance en tant qu’offre concurrente aux soins de santé conventionnels. Les chiropraticiens résistent aux changements qui permettraient le développement de leur profession en tant que spécialité des soins préventifs du dos.

Mon père était chiropraticien, diplômé en 1920 de la Palmer School of Chiropractic de Davenport, dans l’Iowa. Sur ses traces, je me suis inscrit comme étudiant au Lincoln Chiropractic College à Indianapolis, dans l’Indiana, en 1952. Comme mon père, je croyais que la manipulation chiropratique, autrement dit « l’ajustement » de la colonne vertébrale, pouvait être utilisée pour soigner des maladies organiques en ajustant des vertèbres mal alignées ou « subluxées » afin d’éradiquer une pression sur les nerfs spinaux — une conviction exprimée en 1895 par D.D. Palmer, un épicier qui était également « magnétiseur ». Palmer affirma avoir soigné un cas de surdité en remettant en place une vertèbre thoracique par « étirement ». Peu après, il déclara que 95% des maladies étaient causées par le déplacement de vertèbres.

Durant mes deux premières années d’étude en chiropratique, je me rendis compte que les théories de Palmer sur la subluxation ne pouvaient pas être exactes. Tout d’abord, le nerf acoustique qui assure la fonction auditive est un nerf crânien qui connecte le cerveau à l’oreille interne en empruntant des voies intracrâniennes, bien loin de la quatrième vertèbre thoracique « remise en place » par Palmer.

J’ai aussi appris en lisant des livres d’anatomie et de physiologie que les organes sont innervés par des plexus et des ganglions nerveux autonomes, situés à l’extérieur de la colonne vertébrale (certains d’entre eux accueillent des fibres préganglionnaires autonomes des portions thoracique et lombaire supérieure de la moelle épinière) ainsi que par des nerfs crâniens et sacrés autonomes qui passent à travers des orifices dans les os eux-mêmes, sans être affectés par une vertèbre mal alignée. (Les nerfs vagues, dixième paire de nerfs crâniens, émergent d’un orifice de chaque côté de la base du crâne pour descendre approvisionner les viscères thoraciques et abdominaux. L'innervation des organes pelviens est assurée par des nerfs sacrés autonomes.) L’innervation plurisegmentaire par différents nerfs autonomes, ajoutée aux hormones et à d’autres facteurs, assure la fonction involontaire des organes du corps indépendamment des nerfs spinaux, essentiellement destinés à l'innervation de la peau et à assurer la fonction volontaire des structures musculo-squelettiques. C’est pourquoi les organes corporels continuent de fonctionner quand une atteinte de la moelle épinière au niveau du cou paralyse les structures musculo-squelettiques, provoquant la tétraplégie. En réalité, même si les nerfs autonomes interviennent dans la régulation du fonctionnement des organes, un organe transplanté approvisionné en flux sanguin peut fonctionner relativement bien sans que les nerfs sectionnés soient reconnectés. La compression d’un nerf spinal provoque uniquement la perte des fonctions sensorielles et motrices dans la zone musculo-squelettique approvisionnée par le nerf affecté. Elle ne provoque pas toute la gamme des maladies.

Une quête de la vérité

Après avoir conclu que la manipulation vertébrale (ou ajustement vertébral) n’était pas la panacée dépeinte par mes professeurs, j’ai passé un temps considérable à la bibliothèque de l’école de médecine située à proximité. J’y lisais des traités écrits par des spécialistes en orthopédie et en médecine physique, qui approuvaient le recours à la manipulation vertébrale dans le traitement des douleurs dorsales et cervicales de type mécanique— une option qui n’était pas disponible aisément dans les services de médecine physique. La kinésithérapie n’était pas enseignée dans mon école de chiropratique. J’ai donc étudié l’œuvre de Bierman et Licht, Physical Medicine in General Practice (La médecine physique dans la médecine généraliste), un manuel médical de premier plan qui décrit les méthodes de physiothérapie, dont la manipulation vertébrale [1]. Je me suis également beaucoup appuyé sur le travail du Dr James Mennell, spécialiste en médecine physique, qui est l’auteur de The Science and Art of Joint Manipulation: The Spinal Column (La science et l’art de la manipulation des articulations : la colonne vertébrale) [2]. J’ai poursuivi ces recherches parallèlement à mes études jusqu’à ma remise de diplôme du Lincoln College.

Quand j’ai commencé à exercer en tant que chiropraticien à Panama City en Floride, en 1956, j’ai mis une petite annonce dans le journal local annonçant que mon cabinet offrait « des soins spécialisés pour les douleurs dorsales et les affections de la colonne vertébrale », que je procurais en combinant la manipulation vertébrale avec des modalités de physiothérapie. L’annonce n’eut que peu de succès. Même si les chiropraticiens locaux étaient plutôt occupés à soigner toute la gamme des maladies humaines par l’ajustement des vertèbres, la plupart des gens considéraient la chiropratique comme une forme de charlatanisme. Toutefois, une partie de la population était attirée par la théorie chiropratique selon laquelle manipuler la colonne vertébrale pour soulager la pression sur les nerfs spinaux pourrait guérir des maladies. De nombreux patients chroniques étaient attirés par des publicités promettant des remèdes qui ne sont pas proposés par le corps médical.

Après quelques années difficiles passées en tant que « spécialiste du dos » à rivaliser avec des chiropraticiens axés sur la subluxation, j’ai fini par conclure que la chiropratique comme méthode de soin des maladies organiques méritait d’être publiquement mise en doute et critiquée par les prestataires de soins conventionnels. Je n’ai pu trouver aucune preuve crédible pour étayer la théorie selon laquelle une subluxation peut affecter l’état de santé général. Si la manipulation vertébrale peut temporairement perturber les signaux des récepteurs qui permettent de percevoir les douleurs dorsales (nocicepteurs), je ne voyais aucune raison de croire que les effets physiologiques temporaires de la manipulation vertébrale puissent avoir un impact significatif sur l’état de santé général. J’ai donc commencé à critiquer les aspects controversés des soins chiropratiques afin de protéger la santé publique, de promouvoir la réforme de ma profession et de soutenir un recours approprié à la manipulation vertébrale.

Contre la théorie de la subluxation

Mon premier livre, Bonesetting, Chiropractic, and Cultism (Manipulation osseuse, chiropratique et tendances sectaires), publié en 1963, renonçait publiquement à la théorie chiropratique de la subluxation et recommandait que la chiropratique soit développée en tant que spécialité pour le traitement des douleurs dorsales de type mécanique [3]. Le Library Journal en a émis une critique favorable :

Une vaste quantité d’information en provenance de nombreuses sources a été rassemblée. On démontre que la chiropratique est un culte sans substance et sans aucun fondement scientifique… En l’absence d’ouvrages exhaustifs sur l’histoire de la chiropratique, ce livre a sa place dans les collections médicales et les bibliothèques de référence [4].

Les publications de chiropratique ont ignoré le livre, et l’American Chiropractic Association (Association américaine de chiropratique) m’a radié tout en résiliant ma couverture contre les fautes professionnelles auprès de sa compagnie d’assurances. Mais j’ai continué à exprimer mon avis dans des articles publiés dans des journaux et magazines, en m’opposant à la théorie de la subluxation tout en promouvant un recours approprié à la manipulation vertébrale [5] (Homola 1992). Mes publications recevaient invariablement un retour négatif de membres de la profession. Un de mes articles, intitulé « Rationalité et irrationalité dans les soins chiropratiques du dos » et publié dans un numéro de 1995 du journal Scholastic Coach and Athletic Director [6], déboucha sur des menaces de révoquer ma licence. Une lettre circulaire adressée à ses « chers confrères » par un chiropraticien, se concluait par cet appel :

Je pense que ce chiropraticien est plus néfaste à notre profession aujourd’hui qu’il ne l’était il y a 30 ans. Pour ma part, j’apprécierais de connaître votre avis quel qu’il soit. Merci de me contacter personnellement au [numéro de téléphone] si vous pensez qu’il y a ici lieu de s’inquiéter pour l’avenir de la profession chiropratique.

Apparemment, certains de mes collègues craignaient que mes opinions puissent provoquer l’effondrement de la profession chiropratique. Mon inquiétude primordiale était pourtant de soutenir un recours approprié à la manipulation vertébrale, dissocié de la théorie chiropratique de la subluxation, dans l’espoir d’aider à développer la chiropratique comme spécialité des affections musculo-squelettiques fondée sur la science.

Durant ma dernière année d’exercice, en 1998, mon article « Trouver un bon chiropraticien » [7] fut publié dans les Archives of Family Medicine (Archives de Médecine Familiale), un journal de l’American Medical Association. D’expérience, je savais que de nombreux médecins étaient ouverts à l’idée d’un recours approprié à la manipulation vertébrale, assuré par un chiropraticien qui n’outrepasserait pas ses fonctions et qui serait prêt à échanger ses notes en traitant des patients pour des douleurs dorsales mécaniques. Quand leurs patients demandent à voir un chiropraticien, les médecins pourraient ainsi éviter les soins douteux proposés par les chiropraticiens qui se fondent sur la théorie de la subluxation, en adressant leur patientèle à un « bon chiropraticien » trié sur le volet.

En 1999, mon livre Inside Chiropractic (Chiropratique de l’intérieur : Guide du patient), édité par Stephen Barrett, docteur en médecine, fut publié par Prometheus Books [8]. Le résumé en quatrième de couverture qualifie ce livre d’utile pour les médecins comme pour les non-initiés :

Chiropratique de l’intérieur représente une contribution importante et unique à la documentation sur la chiropratique. Tant que la chiropratique ne sera pas adéquatement régulée et spécialisée, les consommateurs devront apprendre comment choisir un bon chiropraticien en connaissance de cause. Ce livre est indispensable à tout lecteur envisageant des soins chiropratiques, et constitue un ouvrage de référence utile pour les professionnels de la santé qui voudraient comprendre les tenants et aboutissants de la chiropratique.

En avril 2001, le Medscape General Medicine a mis en ligne mon article « La théorie chiropratique de la subluxation est-elle une menace pour la santé publique ? », qui avait déjà été publié dans le numéro de janvier 2001 du Scientific Review of Alternative Medicine and Aberrant Medical Practices [9]. J’ai reçu une avalanche de lettres et de courriels. Je fus complimenté par des professionnels de santé conventionnels (et quelques chiropraticiens), mais la majorité de ces courriers émanait de chiropraticiens qui fustigeaient mon point de vue. Le président de l’Association américaine de chiropratique décrivit mon article comme « obsolète et inexact » et demanda à Medscape de le retirer de son site web [10].

En 2006, Clinical Orthopaedics and Related Research, un prestigieux journal à comité de lecture destiné aux chirurgiens orthopédiques, publia mon article « La chiropratique : une histoire et un aperçu des théories et méthodes ». Cet article explorait les incongruités sous-jacentes à une chiropratique fondée sur la théorie de la subluxation [11]. La chiropratique était (et reste) une profession à l’image confuse d’une spécialité du dos capable de traiter un large éventail de problèmes de santé. Malgré la pléthore de publications chiropratiques qui vantent la théorie de la subluxation, je n’ai pas su trouver la moindre preuve crédible pour étayer les affirmations selon lesquelles une subluxation chiropratique ou un dysfonctionnement articulaire pourraient affecter l’état de santé général.

Une étude de 2009 réalisée par trois chiropraticiens universitaires a conclu que la théorie chiropratique de la subluxation est de la spéculation sans fondement :

On ne trouve aucune preuve pour soutenir l’idée que la subluxation chiropratique soit en lien avec le développement d’une quelconque maladie ou qu’elle entraîne une dégradation de l’état de santé qui nécessiterait une intervention. Quelle que soit sa popularité, la thèse de la subluxation relève donc du domaine de la spéculation dénuée de fondement. Cette absence de preuve suggère que la thèse de la subluxation n’a aucune applicabilité clinique valide [12].

Une prise de position sur l’éducation chiropratique, publiée en 2014 par la Fédération mondiale de chiropratique (qui représente neuf écoles de chiropratique en Europe, Afrique du Sud et Australie), signalait que la théorie de la subluxation n’était pas étayée par des preuves :

L’enseignement du complexe de la subluxation vertébrale en tant que concept vitaliste qui serait la cause de maladies n’est pas étayé par des preuves. Son inclusion dans un programme moderne d’enseignement de la chiropratique est donc inappropriée et inutile, si ce n’est dans un contexte purement historique. [13]

Un recours approprié à la manipulation vertébrale afin de traiter les douleurs dorsales peut parfois être bénéfique. Mais une manipulation vertébrale fondée sur la théorie de la subluxation, qui englobe un vaste éventail de problèmes de santé, peut être néfaste en retardant le traitement approprié fondé sur un diagnostic correct. Le risque d’accident vasculaire cérébral causé par une atteinte des artères cervicales l’emporte sur tout bénéfice connu quand on a recours à la manipulation des cervicales supérieures pour traiter une prétendue subluxation chiropratique [14].

Pérennisation de la chiropratique en tant que système de croyance

Aujourd’hui, la définition de la chiropratique aux États-Unis, toujours fondée sur la théorie de la subluxation, a peu évolué. Conformément au paradigme de l’Association des écoles de chiropratique (en Amérique du Nord) qui déclare que « la chiropratique vise à préserver et rétablir la santé, et porte une attention particulière à la subluxation ». Le National Board of Chiropractic Examiners, un organisme de certification, définit la chiropratique comme une pratique axée sur les subluxations :

On sait que la subluxation chiropratique, ou dysfonctionnement articulaire, est au cœur de la pratique des chiropraticiens. Une subluxation est un problème de santé qui se manifeste aux articulations du squelette, et qui, au travers de relations anatomiques et physiologiques complexes, affecte le système nerveux et peut entraîner une réduction de la fonction motrice, un handicap ou une maladie [15].

L’American Chiropractic Association (ACA) définit la chiropratique comme « une profession des soins de santé qui s’intéresse aux désordres du système musculo-squelettique et du système nerveux, ainsi qu’à l’effet de ces désordres sur l’état de santé général. » [16] Cette description ambiguë ne mentionne pas explicitement les subluxations mais englobe l’idée qu’elles affectent l’état de santé global.

L’International Chiropractic Association (ICA), le plus petit des deux principaux groupements professionnels de chiropratique basés en Amérique, cautionne incontestablement un recours aux ajustements des vertèbres fondé sur la théorie de la subluxation. Son site internet déclare : « L’ICA est dévouée à la croissance et au développement de la profession chiropratique fondée sur la croyance fondamentale du Dr Palmer en les principes et la philosophie de la chiropratique en tant que profession des soins de santé distincte, unique en son genre et exempte d’un recours à la médication. » [17]

De nos jours, les chiropraticiens sont mieux formés, et la plupart des étudiants qui s’inscrivent dans les écoles de chiropratique ont déjà un diplôme de premier cycle universitaire. Mais malgré des exigences académiques croissantes pour pouvoir s’inscrire dans une école de chiropratique et pour obtenir une licence de chiropraticien, les lois des États américains et la plupart des écoles de chiropratique cautionnent encore la théorie de la subluxation [18,19]. Sans une majorité représentative s'appuyant sur des données scientifiques, il n’y aura guère d’incitation à développer la chiropratique comme une spécialité aux limites clairement définies, fondée sur les principes de la science.

Identifier les chiropraticiens qui s’appuient sur des données scientifiques

Je définis les chiropraticiens « qui s’appuient sur des données scientifiques » comme ceux qui proposent pour les affections musculo-squelettiques des soins d’entretien cohérents avec les connaissances actuelles en matière d’anatomie, de physiologie, de pathologie et de kinésithérapie. On ne sait pas combien de tels chiropraticiens existent, mais ils semblent être en minorité – et il peut s’avérer difficile de les identifier. Un processus qui leur permettrait d’obtenir un diplôme académique distinct serait utile. Toutefois, une telle voie apparaît peu probable ; trouver un chiropraticien à la pratique clairement cadrée va donc rester difficile et de nombreux professionnels de santé continueront à éviter d'adresser leurs patients à des chiropraticiens.

À moins de se dissocier complètement de la théorie de la subluxation, aucun programme de chiropratique ne sera acceptable au sein d’universités fondées sur la science. Cela impliquerait des changements dans la mission des écoles de chiropratique, ainsi que dans les lois d’État qui définissent et régissent la pratique des chiropraticiens. De tels changements aboutiraient à des programmes similaires à ceux qu’on utilise déjà pour former les kinésithérapeutes. Une utilisation accrue de la manipulation vertébrale par les kinésithérapeutes et les thérapeutes manuels en orthopédie offre l’accès à un recours approprié à cette manipulation pour les consommateurs qui n'ont pas envie de chercher ou ne parviennent pas à trouver un chiropraticien s’appuyant sur des données scientifiques.

Quand les instances législatives de Floride ont alloué des fonds afin d’établir une école de chiropratique au sein de la Florida State University (FSU) en 2003, la proposition a été rejetée par les membres de la faculté et les élèves de la FSU. La théorie chiropratique de la subluxation, telle que définie par les lois de l’État de Floride et les catalogues de formation chiropratique, fut considérée invraisemblable et sans fondements scientifiques. Le Conseil des gouverneurs de Floride, qui supervise les universités d’État, vota contre l’inclusion d’une école de chiropratique à la FSU [20].

À l’heure actuelle, aucune université américaine publique ou financée par l’État n’offre un programme de doctorant en chiropratique. Les universités de Bridgeport, Keiser et le D'Youville College qui sont toutes des institutions privées, ont inclus des programmes diplômants en chiropratique dans leur curriculum.

En 2011, un examen des catalogues de formation des écoles de chiropratique avait montré que le terme « subluxation » était encore inclus au programme de la majorité des écoles de chiropratique d’Amérique du Nord. 15 de ces 18 écoles mentionnaient la subluxation dans leur catalogue de cours. [21]. La majorité des écoles de chiropratique qui suivent la théorie de la subluxation incluent des cours sur les méthodes de traitement d’appoint, mais quelques écoles « orthodoxes » s’appuient presque exclusivement sur un recours aux ajustements vertébraux pour traiter la plupart des maladies. En tant qu’institutions sous contrôle privé, la mission des écoles de chiropratique peut varier d’un établissement à l’autre.

Chiropratique, médecine alternative et soins primaires

L’abandon de la théorie de la subluxation par une école de chiropratique ne suffira peut-être pas si cette école propose de diplômer ses élèves en tant que médecins traitants qui auraient recours à des méthodes « alternatives » ou de « guérison naturelle » pour traiter un large éventail de problèmes de santé. Pour la médecine traditionnelle, une école de chiropratique qui se borne à enseigner le traitement des problèmes musculo-squelettiques serait certainement plus acceptable qu’une école dédiée à la théorie de la subluxation ou à la médecine alternative, ou encore une école qui combinerait philosophie chiropratique et thérapie manuelle.

Rien n’indique que les chiropraticiens américains aient l’intention de modifier leur orientation ou d’effectuer les changements nécessaires afin de faire de leur profession une spécialité ou une sous-spécialité capable d’une relation de réciprocité avec les prestataires de soins traditionnels. Les chiropraticiens cherchent à obtenir un statut de médecins traitants afin de maintenir leur indépendance en tant qu’offre concurrente à la médecine traditionnelle. La National University of Health Sciences (anciennement National College of Chiropractic), qui est une des meilleures écoles de chiropratique aux États-Unis, ne mentionne pas les subluxations dans son catalogue de cours en chiropratique. Toutefois, (a) elle propose des diplômes en naturopathie, médecine orientale, acupuncture et en massage et (b) se décrit comme « un acteur de premier plan dans le domaine en pleine croissance de la médecine intégrative. »

Les méthodes de guérison naturelle fondées sur l’expérience clinique, telles que l’exercice ou la nutrition, sont essentielles à une bonne santé et peuvent parfois soigner efficacement certains troubles ou être des procédures complémentaires utiles face à une large variété de maladies, mais elles ne devraient pas être combinées à la correction des subluxations ou d’autres méthodes de guérison alternatives qui excluent les soins médicaux conventionnels. L'inclusion de pratiques telles que l'homéopathie, la naturopathie, l'acupuncture ou la médecine fonctionnelle dans tout programme de traitement, souvent sous la bannière de la "médecine intégrative", doit être considérée avec scepticisme.

Pour promouvoir les soins chiropratiques en tant que forme de médecine alternative utilisant des méthodes de soin naturelles, l'Association américaine de chiropratique (ACA) reconnaît onze spécialités chiropratiques différentes, dont l'acupuncture, la neurologie, l'orthopédie, les troubles internes et la pédiatrie. Son Council on Diagnosis & Internal Disorders (Conseil de l’ACA sur le diagnostic et les troubles internes) prétend que les « internes en chiropratique » ont la « formation nécessaire pour diagnostiquer une grande variété de maladies ainsi qu’une éducation à l'utilisation de traitements alternatifs naturels » et que « chaque année, un nombre croissant de patients choisit de consulter un diplômé du Conseil américain des internistes en chiropratique (DABCI) en premier lieu lorsqu'ils sont malades ou ont des problèmes de santé. » [22]

Une formation de spécialisation en chiropratique ne nécessite que 300 heures de cours de troisième cycle [23]. Il n’y a aucune comparaison avec un programme à temps-plein de résidence en milieu hospitalier qui peut durer de 3 à 7 ans après le diplôme de l’école de médecine et avant qu’un médecin ne puisse être habilité comme spécialiste par un comité d’examen. 1 à 3 ans de formation supplémentaire sont requis pour une sous-spécialisation. La médecine compte plus de 120 spécialités et sous-spécialités [24]. Manifestement, aucune spécialité de chiropratique, qu’elle soit ou non axée sur la subluxation, ne peut être considérée comme un substitut acceptable à une spécialité médicale reconnue par un comité d’examen. Même si les chiropraticiens « spécialistes » effectuent de meilleurs diagnostics que les chiropraticiens moyens, ils seront incapables de soigner la vaste majorité des patients souffrant de problèmes non musculo-squelettiques puisqu’ils ne peuvent administrer ni médicaments ni d’autres formes prouvées de traitement médical.

Choisir une carrière en connaissance de cause

Même s’il existe de bons chiropraticiens qui se servent de la manipulation vertébrale à bon escient et soignent bien les douleurs dorsales et cervicales de type mécanique, la chiropratique dans son ensemble, définie par la théorie de la subluxation, reste rejetée par la communauté scientifique. En revanche, la kinésithérapie est considérée sans contestation comme une branche de la médecine physique fondée sur des principes scientifiques. Comme la kinésithérapie est souvent comparée à la chiropratique, il est important de comprendre la différence entre ces deux professions avant de choisir l’une d’entre elles comme carrière.

Hormis la volonté d’aider les personnes malades et handicapées, la sécurité financière devrait être une question primordiale dans le choix d’un métier. La profession chiropratique, identifiée comme une forme de médecine alternative, reste exclue du système traditionnel des soins de santé et offre peu de débouchés en dehors des cabinets privés. Par conséquent, les diplômés des écoles de chiropratique ont un taux de défaut de remboursement des prêts étudiants bien plus élevé que les diplômés d’autres écoles qui forment des professionnels de la santé [25].

Un endettement élevé suite aux études et le coût élevé du lancement et de la maintenance d’un cabinet privé, ajouté aux recommandations rares, voire absentes, de ce cabinet par d’autres professionnels de la santé, rendent difficile la création d'un cabinet chiropratique privé à partir de zéro. De nombreux chiropraticiens nouvellement diplômés et en difficulté ont recours à des programmes d’automarketing proposés par des entreprises spécialisées dans le développement d’une patientèle. Une enquête de 2010 a révélé que le taux d’abandon de carrière dans un délai de 10 ans pour les chiropraticiens habilités en Californie entre 1992 et 1998 était de 20 à 25% [26].

Le taux d’échec élevé des chiropraticiens qui ouvrent un cabinet privé, confrontés à la méfiance de la société et au rejet de la communauté scientifique, peut représenter un risque supérieur à la sécurité promise par 3 ou 4 ans d’études de premier cycle, suivies des 4 années en école de chiropratique nécessaires pour pouvoir accrocher sa plaque de chiropraticien. (Certaines écoles de chiropratique proposent un programme à double diplôme pour une licence et un doctorat en chiropratique aux candidats qui ont suivi au moins trois ans d'études de premier cycle pour une licence en biologie ; d’autres proposent un programme abrégé pour un diplôme de doctorat en chiropratique si les candidats sont titulaires d'une licence.)

La plupart des écoles de chiropratique exigent 3 ans d’études de premier cycle des candidats à l’admission ; certaines demandent une licence [27]. Quelques États américains exigent une licence et un doctorat de chiropratique pour obtenir l’autorisation d’exercer en tant que chiropraticien [28].

Les personnes intéressées par l’étude de la thérapie manuelle devraient envisager de s’orienter vers un diplôme de kinésithérapeute qui leur permettrait d’interagir avec la communauté scientifique dans le domaine de la recherche et de pratiquer la thérapie manuelle sans encourir la stigmatisation associée à la chiropratique. Tous les États américains, le district de Columbia, et les îles Vierges autorisent un accès direct aux services des kinésithérapeutes, ce qui permet un exercice en cabinet privé dans le cadre du système de soins traditionnel, et de nombreux débouchés au sein des hôpitaux et autres établissements de soins [29].

La plupart des écoles de kinésithérapie exigent un diplôme de premier cycle en quatre ans, suivi d’un programme de trois ans pour obtenir le diplôme de kinésithérapie. Certaines écoles proposent un format de programme 3+3 : trois ans de cours préparatoires spécifiques permettent de s'inscrire à un programme en trois ans pour l’obtention du diplôme de kinésithérapie [30].

Comme les exigences en matière de premier cycle sont similaires pour la chiropratique et la kinésithérapie, et puisque la qualité de la formation et les débouchés sont meilleurs pour les kinésithérapeutes, la plupart des gens feraient mieux de s’orienter vers la kinésithérapie.

En résumé

Un ajustement chiropratique de la colonne vertébrale, qui prétend rétablir et maintenir un bon état de santé en ajustant des vertèbres spécifiques afin d’ôter une interférence nerveuse, ne doit pas être mis sur un pied d’égalité avec une manipulation vertébrale générique servant à soulager la douleur et à rétablir la mobilité. Le premier est de la médecine « alternative » non éprouvée, le second une modalité acceptable d’un point de vue scientifique.

Les nerfs de la moelle épinière sont souvent affectés par des hernies discales, l’ostéopathie et des subluxations orthopédiques causées par des blessures ou des dégénérescences. Il en résulte des symptômes neuro-musculo-squelettiques. Mais de tels dysfonctionnements segmentaires de la colonne vertébrale n'ont jamais été associés à des maladies organiques. Le désalignement des vertèbres, provoqué par des déviations structurelles par rapport à la normale, est fréquent et généralement inoffensif. Il n’y a aucune preuve de l’existence de ce qu’on appelle aujourd’hui « le complexe de subluxation vertébrale », autrement dit une subluxation vertébrale chiropratique qui serait prétendument à l’origine de problèmes de santé.

Les patients et les soignants en quête d’un bon chiropraticien devraient chercher un praticien qui a renoncé à la théorie chiropratique de la subluxation vertébrale et a choisi de se limiter au traitement des douleurs dorsales et cervicales de type mécanique et aux problèmes musculo-squelettiques afférents, et proposant la manipulation vertébrale comme option de traitement conjointe aux modalités de kinésithérapie. Ces services sont désormais assurés par des physiatres et des thérapeutes manuels orthopédiques dans les départements de médecine physique et de réadaptation — un peu comme le service que je fournissais lorsque j'ai publié mon livre Bonesetting en 1963.

Si la manipulation vertébrale est une option acceptable dans l’arsenal de la médecine physique comme méthode pour soulager la douleur et rétablir la mobilité, et qu’elle permet souvent de gagner le temps nécessaire pour permettre une récupération sans recours aux médicaments, aux injections ou à la chirurgie, des études indiquent qu’elle n’est peut-être pas plus efficace que d'autres formes de traitement physique [31]. Et il y a des raisons de croire que certaines techniques de manipulation des cervicales supérieures peuvent causer des accidents vasculaires cérébraux en endommageant les artères vertébrobasilaires [32]. Il y a toutefois des situations où la manipulation vertébrale pourrait être le traitement à privilégier pour rétablir la mobilité d’articulations coincées par un spasme musculaire, des facettes articulaires, des adhésions post-traumatiques, la compression des tissus synoviaux ou cartilagineux, ou encore pour des raisons encore inconnues. De nombreuses personnes apprécient tout bonnement un massage manuel du dos « à s’en faire craquer les vertèbres ».

Malheureusement, le recours approprié à la manipulation vertébrale a été entaché par la promotion du même traitement comme méthode afin de rétablir et de maintenir un bon état de santé général. La crépitation (un « pop » sonore produit par une légère séparation des surfaces articulaires pendant la manipulation) est souvent interprétée comme la preuve qu’une subluxation chiropratique a été corrigée. Cette impression peut avoir un puissant effet placebo, donnant l’illusion que la manipulation vertébrale, ou un « ajustement vertébral », est un traitement efficace contre la maladie traitée.

Les études indiquent que les douleurs dorsales et cervicales sont les plaintes les plus fréquemment rencontrées par les chiropraticiens [33]. La douleur dorsale et les problèmes musculo-squelettiques sont, dans l’ordre, les deux causes de handicap les plus fréquentes dans le monde [34]. Bien que la plupart des gens considèrent les chiropraticiens comme des « docteurs du dos », il semble que la profession, dans son zèle à fournir des soins primaires sous la forme de médecine alternative, a peut-être raté une occasion de faire les changements nécessaires pour occuper une niche de la médecine physique en tant que spécialité conservatrice des soins du dos.

 

Le Dr Homola exprime son opinion quant aux bénéfices d’un recours approprié à la manipulation vertébrale (en opposition à l’utilisation d’un tel traitement fondée sur la théorie chiropratique de la subluxation) depuis la publication de son livre Bonesetting, Chiropractic, and Cultism  en 1963. Il a cessé d’exercer en 1998. Ses 15 livres publiés incluent Inside Chiropractic, publié par Prometheus Books en 1999.

 

Références

  1. Bierman W, S Licht. Physical Medicine in General Practice, 3rd Ed. Paul B. Hoeber, Inc. (Harper & Brothers). New York, NY., 1952.
  2. Mennell J. The Science and Art of Joint Manipulation: Volume 11, The Spinal Column. The Blakiston Company. New York, NY, 1952.
  3. Homola S. Bonesetting, Chiropractic, and Cultism. Critique Books. Panama City, FL, 1963.
  4. Meyerhoff E. Homola, Samuel. Library Journal 89(8):643, 1964.
  5. Homola S. Seeking a common denominator in the use of spinal manipulation. Chiropractic Technique 4(2):61-63, 1992.
  6. Homola S. Sense and nonsense in chiropractic care of the back. Scholastic Coach and Athletic Director 64(8): 32-34, 1995.
  7. Homola S. Finding a good chiropractor. Archives of Family Medicine 7:20-23, 1998.
  8. Homola S. Inside Chiropractic. Prometheus Books. Amherst, NY, 1999.
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Dernière mise à jour le 16 avril 2020.

Source: Quackwatch Retour à la page d'accueil