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Tumorex : une fraude dans le domaine du cancer

Dr Stephen Barrett

Le Tumorex est une préparation contenant un acide aminé, présentée comme possédant une puissante efficacité sur le système immunitaire et pouvant traiter le cancer. Le produit est administré en intraveineuse avec ou sans diméthylsulfoxyde (DMSO). L’acide aminé identifié par des analyses en laboratoire d’échantillons de Tumorex est la L-arginine [1].

Au début des années 1960, une publication décrivit le potentiel anti-tumoral de la L-asparaginase, présente dans le sérum de cobayes, contre certains types de lymphomes [2]. Cette découverte provoqua une frénésie dans les études dont le but était d’examiner les possibles relations entre des acides aminés spécifiques et le développement du cancer. Cependant, bien qu’il fût prouvé par la suite que l’arginine inhibait la croissance de plusieurs types de tumeurs induites chez les rongeurs de laboratoire, aucun essai thérapeutique n'a été réalisé contre le cancer chez l'homme. De plus, des expériences en laboratoire menées durant les années 1980 au Health Sciences Center de l’Université d’Arizona montrèrent que les taux d’arginine présents dans les échantillons de Tumorex n’avaient pas d’activité anti-tumorale significative à des concentrations cliniquement pertinentes. Les chercheurs exprimèrent également des inquiétudes par rapport au fait que la supplémentation en arginine pourrait promouvoir la croissance tumorale [1].

Avant de gérer des cliniques du cancer aux États-Unis et au Mexique, le partisan du Tumorex, James G. (“Jimmy”) Keller, était un commercial dans le domaine des adoucisseurs d’eau. Il prétendait avoir traité des mélanomes malins à l’aide de divers traitements alternatifs. Selon son « histoire phénoménale », Keller fut diagnostiqué d’un mélanome malin en 1968, subit une chirurgie, eut une récidive avec «  des nodules dans tout le corps », fut guéri avec des traitements à base d’herbes et de laétrile et, plus tard, commença à traiter des patients chez lui [3]. En 1980, il ouvrit une clinique à Baton Rouge en Louisiane, avec le soutien de Barbara Masse, Doctor of Chiropractic, Naturopathic Doctor.

En mars 1983, les autorités gouvernementales obtinrent une injonction pour faire fermer la clinique de Louisiane mais Keller et Masse ouvrirent le Universal Health Center à Matamoros au Mexique, de l’autre côté de la frontière du Texas, près de Brownsville. Le personnel du centre comprenait un médecin mexicain non-agréé et deux « thérapeutes ». Les soins proposés incluaient l’utilisation de DMSO, de Gerovital, d’interféron, la thérapie cellulaire, la chélation et l’irrigation du colon. Une brochure de la clinique vantait l’efficacité des traitements contre l’arthrite rhumatoïde, la sclérose en plaques, les maladies cardiovasculaires, la maladie de Parkinson, et plusieurs autres maladies graves. Keller louait également des condominiums aux patients qui payaient 3 000$ pour deux semaines de traitement. Selon certaines sources, ce business rapportait plus de 100 000$ par mois [4].

En décembre 1983, le Universal Health Center fut fermé par les autorités mexicaines. Onze personnes associées furent inculpées de fraude médicale et d'infractions dans la prescription de médicaments et, en 1984, un mandat d’arrêt a été émis contre Keller. L’action du gouvernement fut déclenchée suite à une longue investigation menée par le Brownsville Herald qui recoupa plus de 100 témoignages. Parmi de nombreuses informations, le journal rapporta que :

  • Keller, Masse et une troisième personne furent associés en 1982 dans une combine pour vendre de faux dispositifs pour « traiter le cancer » en Oklahoma.
  • Les patients cancéreux de Keller correspondaient à deux types particuliers : les patients en phase terminale, jugés incurables par la médecine conventionnelle et les patients traitables qui auraient un niveau élevé de guérison avec une chimiothérapie standard ou une thérapie par rayons X.
  • Keller aurait affirmé que son traitement pouvait soigner plus de 80% des cancers si aucun traitement conventionnel n’avait été pratiqué auparavant et 50% si des méthodes conventionnelles avaient été préalablement testées.
  • La clinique de Matamoros a gardé peu de dossiers de ses patients, dont un grand nombre sont décédés rapidement après leur retour à leur domicile, bien que Keller les ait considérés comme étant guéris.
  • Il fut dit aux patients que les traitements de Keller seraient couverts par les compagnies d’assurance, ce qui n’était pas vrai [5].

Le frère de Keller faisait partie des inculpés. Il était vendeur de dispositifs médicaux et avait équipé la clinique de Matamoros d’un prétendu matériel diagnostique et thérapeutique qui n’était guère plus qu’un ensemble de cadrans, commutateurs et lumières colorées. L’équipement était supposé indiquer le type de cancer et le traitement adéquat [4]. Le personnel de la clinique diagnostiquait également la maladie en étudiant des photographies en pied de patients et en observant le balancement d’un pendule au-dessus d’un panel d’aliments en présence du patient. Il était ensuite conseillé au patient de manger les aliments qui étaient désignés par l’arrêt du balancement du pendule [4].

En 1984, Keller créa la St. Jude International Clinic à Tijuana au Mexique. Les patients de cette clinique furent recrutés avec l’aide de Karl Loren qui hébergeait une émission radiophonique à Los Angeles, avec un temps d’antenne de 30 heures par semaine. Loren établit également un bureau d’information à la clinique et, en 1990, commença à publier un bulletin d’information mensuel appelé « The Healer » (« Le Guérisseur ») [6].

En 1985, l’Arizona State Board of Osteopathic Examiners retira à Robert B. Wickman son droit d’exercer la médecine après avoir établi qu’il avait décrit de manière frauduleuse à une commission d’enquêteurs que le traitement par le Tumorex et le DMSO était efficace contre le cancer. La commission conclut qu'il s'était entendu avec un praticien exerçant illégalement la médecine pour le partage de clientèle et d'honoraires [7].

Le vice-président de la National Council Against Health Fraud, James A. Lowell, Ph.D, qui visita plusieurs fois St. Jude, confia que les installations lui faisaient penser aux « arrière-salles » d’avortement décrites dans les films. Lowell rapporta ceci :

« St. Jude est hébergé dans un immeuble en ruine, perché à flanc d’une colline et signalé par un panneau indiquant « Clinic of Juarez ». Un long, sombre couloir dont le sol est recouvert d’un tapis de plastique mène de l’entrée du bâtiment vers la « clinique ». Les visiteurs sont accueillis dans une petite salle d’attente aux banquettes défoncées, pleines de taches et de trous. Quand les fenêtres sont ouvertes, on peut entendre les poules caqueter dans cour. À gauche de la salle d’attente se situe la salle de traitement où Keller injecte les remèdes secrets qu’il prépare dans un débarras sous l’escalier. À trois reprises, j’ai vu le sol et même la rue, à l’extérieur, jonchés de seringues usagées et de tampons d’ouate sales. À droite de la salle d’attente, une pièce où s’entassent quatre lits reçoit les patients qui subissent un traitement intraveineux. Juste à côté, il y a une salle de bain sans eau courante. Pour tirer la chasse des toilettes, les patients doivent verser de l’eau dans le réservoir des toilettes en prenant des bouteilles placées dans la baignoire [8]. »

En 1991, Keller fut appréhendé par les autorités mexicaines et remis au FBI pour être jugé pour usage de télécommunications à des fins frauduleuses en 1983. Deux ans plus tard, un jury de McAllen au Texas le reconnut coupable de onze chefs d'accusation dans l'utilisation de communications entre états pour escroquer des patients. Au procès, les membres des familles des anciens patients attestèrent que Keller avait dit que son « digitron » pouvait détecter quelle partie du corps était atteinte par le cancer et pouvait traiter le cancer quand une photographie du patient était placée dans l’instrument. Les témoins déclarèrent également que Keller utilisait l’appareil pour conclure que le cancer était guéri [9]. Le professeur William Tiller de l’Université de Stanford certifia que l’instrument de Keller, un appareil « radionique », pouvait transmettre les « énergies subtiles » d’une personne à partir d’une mèche de cheveux, d’une goutte de sang, ou même d’une photographie, et enverrait et recevrait « des énergies de guérison via cet objet particulier » [10]. Joel Wallach témoigna également en faveur de Keller. Keller reçut une peine de deux ans de prison plus trois ans de probation. En 1998, il fut arrêté pour violation de probation (il traitait à nouveau des patients cancéreux) et retourna en prison. Il fut libéré en novembre 1999 à l’âge de 70 ans.

 

Références

  1. Monaco GP, Green S, and others. An Evaluative Database on Unproven and Untested Cancer Remedies. Emprise, 1990.
  2. Broome JD. Nature 191:1114-1115, 1961.
  3. Keller J. The phenomenal story of Jimmy Keller's miracle. Undated flyer from St. Jude International Clinic.
  4. Thompson R. The sad allure of cancer quackery. FDA Consumer 19(4):36-38, 1985.
  5. Bell TE and Garza-Trejo. Matamoros cancer clinic preys on the desperate. Brownsville Herald, Dec 14, 1983. Between then and March 17, 1985, the Herald published at least 20 additional articles about Keller's clinic and subsequent legal difficulties.
  6. Background and origin of Jimmy Keller. The Healer, Vol 1, No. 1, 1990.
  7. Barrett S. Some notes on Dr. Robert Wickman. Quackwatch, Dec 6, 2009.
  8. Lowell, JA. Mexican cancer clinics. In Barrett S, Cassileth BR. Dubious Cancer Treatment. Tampa, FL: American Cancer Society, Florida Division, 1991.
  9. Garcia P. Testimony given in cancer clinic trial. Valley Morning Star, Arlington Texas, Aug 21, 1991.
  10. Garcia P. Professors say Keller could cure cancer via photos. Brownsville Herald, Aug 27, 1991.

 

Cet article a été révisé le 6 décembre 2009.

Traduit par N. Garbacki, 2019.

Dernière mise à jour le 27 mars 2019.

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© 2019 Dr Stephen Barrett (version anglaise)
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