L’inconduite sexuelle : nouveau visage du moralisme sexuel occidental

Eve Seguin

 
Compte-rendu de Michel Belley, révisé par la conférencière.

 

Lors d’une conférence donnée le 5 décembre 2019 au Centre humaniste, la docteure Eve Seguin a abordé le problème du moralisme sexuel et des dérives engendrées par le renouveau du moralisme dans nos sociétés occidentales. Alors que l’objectif avoué de ce néo-moralisme et des campagnes de dénonciation des agressions sexuelles est de punir les agresseurs et de protéger les femmes, les effets réels sont plutôt de rendre le sexe dangereux, de masquer l’oppression systémique des femmes et de limiter leur liberté sexuelle. De plus, les codes de conduite développés dans la foulée de ces campagnes favorisent leur victimisation et leur infantilisation, alors que les femmes doivent plutôt apprendre à s’affirmer collectivement.

Madame Eve Seguin est professeure au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), où elle enseigne la théorie politique et l’étude sociale des sciences et des technologies. Titulaire d’un doctorat en sciences politiques et sociales de Birkbeck College, Université de Londres, au Royaume-Uni, ses recherches portent notamment sur les théories politiques des sciences et des technologies, le mobbing académique, le néo-matérialisme, la pensée d’Hannah Arendt, Harold Lasswell et Bruno Latour, et l’organisation politique de la modernité. Elle a publié dans les revues Theory, Culture & Society ; Science and Public Policy; Symposium : The Canadian Journal of Continental Philosophy; Studies in History and Philosophy of Science; Discourse & Society; Science as Culture ; British Journal for the History of Science; Revue française d’administration publique ; Politix ; Langage et société ; Mots. Les langages du politique ; Revue française de science politique. Elle a édité l’ouvrage Infectious Processes. Knowledge, Discourse, and the Politics of Prions.

D’entrée de jeu, Mme Seguin souligne qu’elle est féministe, mais qu’elle n’est pas une militante ni une spécialiste du domaine des études féministes. Ce qu’elle présente est donc basé sur ses lectures et son expérience personnelles.

Depuis quelques années, on constate une remontée du moralisme sexuel. Le passage de l’âge légal du consentement sexuel de 14 à 16 ans en mai 2007, sous le gouvernement Harper, en donne un exemple. On assiste aussi à des campagnes de dénonciation des différentes inconduites sexuelles. Selon la conférencière, ces campagnes ne servent pas à protéger les femmes ni à punir les hommes, même si c’est la façon dont elles se présentent. Ce sont plutôt des campagnes contre le sexe lui-même, considéré comme un phénomène d’une extrême dangerosité, et tout ce qui y touche devrait être éliminé des espaces publics et des lieux de travail.

Le discours actuel, qui s’appuie sur certaines enquêtes discutables, est aussi propagé et amplifié par les médias. Par exemple, Mme Manon Bergeron, sexologue à l’UQAM et chercheure principale de l’Enquête Sexualité, Sécurité et Interactions en Milieu Universitaire (ESSIMU), a été nommée scientifique de l’année 2018 par Radio-Canada. Malheureusement, ce discours est caractérisé par des glissements de sens, des carences méthodologiques, des sophismes, des vérités autoproclamées, des redéfinitions de termes, des amalgames et une inflation langagière qui propagent une vision déformée de la réalité.

Définitions

Commençons par quelques définitions, données dans les deux enquêtes majeures qui ont servi de base aux lois et politiques récemment mises en place : l’Enquête sociale générale (ESG) de Statistique Canada et l’enquête ESSIMU de Mme Bergeron.

Dans le rapport ESG, l’agression sexuelle inclut 1) les attaques de nature sexuelle, 2) les activités sexuelles à laquelle la victime ne pouvait pas consentir et 3) les attouchements sexuels non désirés. La conférencière souligne que le deuxième critère servait, originellement, à protéger les jeunes femmes inconscientes, dans des partys trop arrosés, contre des relations sexuelles non consenties. Mais cette catégorie inclut aussi les cas où la victime aurait été « manipulée », par exemple, par le pouvoir de séduction d’un professeur masculin.

Le troisième critère, quant à lui, couvre aussi bien les viols que les attouchements et frôlements. L’amalgame viol/attouchement est non seulement une insulte pour les victimes de viol, il permet aussi de gonfler le nombre d’agressions sexuelles.

La définition de l’ESG est bien différente de celle du Code criminel, qui pose qu’il doit y avoir atteinte à l’intégrité sexuelle de la victime, utilisation d’une arme ou de menaces de blessures, mutilations ou défiguration pour que ce soit considéré comme une agression.

Dans le rapport ESSIMU, la violence sexuelle inclut 1) le harcèlement sexuel, défini comme les comportements verbaux et non verbaux qui ne visent pas la coopération sexuelle et se traduisent par des attitudes insultantes, hostiles ou dégradantes, 2) les comportements sexuels non désirés, définis comme les comportements verbaux et non verbaux offensants, non désirés et non réciproques, et 3) la coercition pour obtenir des faveurs sexuelles, ce qui inclut le chantage et les promesses de récompense ou de représailles.

Notez que la notion de comportement répétitif n’est plus présente dans la définition du harcèlement, et que les insultes se trouvent dans la même catégorie (nº 2) que les viols.

Ces deux enquêtes, avec des définitions très élastiques, ont permis de « démontrer » que la violence sexuelle est omniprésente, surtout dans les universités ; une multitude de codes de conduite ont été élaborés pour lutter contre ces violences « endémiques ».

Dans les universités, on a même développé la notion de « professeur prédateur » et on a fait de la propagande pour encourager les étudiantes à dénoncer ces professeurs masculins qui profiteraient du statut professoral pour obtenir leurs faveurs sexuelles. Pourtant, si on en croit l’enquête ESSIMU elle-même, la majorité (environ 70 %) des gestes de violence à caractère sexuel sont commis par des étudiants et une minorité (environ 25 %) par des professeurs. De plus, avec cette idéologie, on transforme un professeur qui a une relation amoureuse avec une étudiante en prédateur sexuel.

Plusieurs provinces ont adopté des législations, telles que la loi P-22.1 au Québec, obligeant les universités à mettre en place des formations contre ces violences. Voyons voir ce que cela donne…

Formation contre les violences sexuelles à l’UQAM

Mme Seguin partage avec nous quelques pages de la formation contre les violences sexuelles qu’elle a dû suivre, comme tous les professeurs. Dans cette formation, la violence à caractère sexuel inclut l’agression, le harcèlement et l’inconduite. Ces termes ne sont pas définis… mais tout cela peut être exercé de trois façons : avec contact, sans contact ou verbalement.

Dans la violence avec contact, on retrouve l’agression sexuelle, les caresses, les frôlements, les attouchements et les contacts non désirés. La conférencière rapporte ici les propos ironiques de Mme Laura Kipnis, autrice du livre Le sexe polémique, qu’elle recommande fortement. Cette dernière aurait demandé lors de la formation qu’elle a suivie dans sa propre université : « Mais comment sait-on que ce n’est pas désiré si on n’a pas essayé ? » La différence entre drague et harcèlement devient très subjective ! Mme Seguin souligne aussi qu’elle ne désire pas du tout défendre les attoucheurs, mais qu’amalgamer les agressions avec les frôlements n’a aucun sens !

Les violences sans contact, quant à elles, incluent les comportements de voyeurisme et d’exhibitionnisme, la production et la diffusion de propos, d’images ou de vidéos sexuels sans le consentement des partenaires et les promesses de récompenses et les menaces de représailles. Cela part d’une bonne intention, pour éliminer certaines diffusions sur les réseaux sociaux, mais, avec cette définition, le seul fait de raconter une expérience sexuelle personnelle devient une violence à caractère sexuel.

Finalement, les violences verbales incluent le harcèlement sexuel, le cyberharcèlement, les avances ou propositions insistantes non désirées, les manifestations abusives d’intérêt amoureux ou sexuel non désiré et les commentaires, allusions, plaisanteries et insultes à caractère sexuel. Dans un esprit typiquement moraliste, l’assimilation des plaisanteries et commentaires à des violences sexuelles verbales a pour effet d’éradiquer le sexe du langage.

Les femmes comme cibles de la campagne de dénonciation

Selon Mme Seguin, « ce ne sont pas les hommes qui sont les cibles de cette campagne de dénonciation, ce sont les femmes ». Elle donne deux raisons à ceci. Premièrement, « les violences à caractère sexuel, qu’on monte en épingle, sont en train de supplanter et de masquer l’oppression sexuelle des femmes ». Et, deuxièmement, les femmes se retrouvent interdites de sexe…

Masquage de l’oppression sexuelle des femmes

La conférencière donne comme exemples plusieurs pages de la formation de l’UQAM contre les violences sexuelles, reprise de l’Université Concordia, qui demande de réfléchir à certains scénarios. Seul un scénario sur quatre met en présence une femme et un homme, ce qui dilue l’oppression systémique des femmes.

Même phénomène de masquage dans les enquêtes susmentionnées. Dans l’ESG, par exemple, d’une part, « femme » n’est qu’une catégorie de victime parmi d’autres, telles que les Autochtones, les homosexuels, ou les immigrants. D’autre part, la répartition par sexe n’est pas mentionnée pour ces autres catégories. Bref, ces victimes n’ont pas de sexe !

De plus, ces enquêtes parlent d’incidents d’agression sexuelle (ESG) ou d’épisodes de violence à caractère sexuel (ESSIMU), ce qui circonscrit les agressions dans le temps et « cache le caractère structurel de l’oppression des femmes ».

Bien sûr, des agressions sont aussi commises contre des hommes, mais ce sont généralement d’autres hommes qui sont les agresseurs. La conférencière ajoute : « On ne peut pas dire aujourd’hui que l’agression sexuelle des femmes est différente de celle des hommes. » La professeure Adèle Mercier, de l’Université Queens, qui a soutenu de tels propos, a été victime d’une campagne de placardage l’accusant d’être une apologiste du viol des garçons ! Ses propos ont été perçus et amplifiés comme si elle avait suggéré que les agressions sexuelles contre les garçons n’étaient pas graves.

Par ailleurs, l’enquête ESSIMU reprend le discours ambiant sur la culture du viol. Mme Seguin fait remarquer que cette expression est problématique parce qu’elle réduit « à une expression extrême l’oppression sexuelle phallocratique que vivent les femmes. »

Femmes interdites de sexe

Un groupe de femmes, incluant Catherine Deneuve, a publié une lettre qui critique les campagnes de dénonciation #metoo et #balancetonporc. Ces femmes se portent à la défense de la liberté des hommes d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle, et elles soulignent que la liberté sexuelle est par nature offensive et sauvage.

Mme Seguin avance que, si tel est le cas, cela doit être aussi vrai pour les femmes, ce que cette lettre, par ailleurs fort maladroite, passe sous silence. La campagne de dénonciations arrive au moment même où les femmes commençaient à assumer une relative liberté sexuelle. Le système phallocratique revient à la charge dans le but de rappeler aux femmes que leur désir sexuel doit se limiter à celui… d’être désirées.

Pour exemplifier cela, la conférencière souligne que les femmes en position subalterne n’ont plus le droit d’initier une relation amoureuse ou sexuelle avec un supérieur hiérarchique. Elle montre une page de la formation de l’UQAM contre les violences sexuelles selon laquelle « le consentement peut être remis en cause dans une relation de pouvoir, car la capacité d’une personne à consentir librement peut être altérée. » Cela signifie qu’on peut désormais infliger des sanctions à un professeur lors même que l’étudiante a amorcé librement la relation. Autre conséquence, la femme qui accepte ou initie une relation avec un supérieur hiérarchique est maintenant vue comme une « pauvre aliénée ». Elle n’est pas consentante, mais elle ne le sait pas, parce qu’elle obéit à une relation de pouvoir. On remet donc ici en question le consentement des femmes, et on leur interdit de faire des avances sexuelles.

Dans la même veine, les femmes ne doivent pas parler de sexe ou utiliser un langage vulgaire. La professeure Teresa Buchanan, de la Louisiana State University, a été congédiée pour avoir fait des blagues sur la vie conjugale et pour avoir utilisé fréquemment, à la fin de ses phrases, l’expression Fuck no ! Ceci a été assimilé à du harcèlement sexuel collectif, créant un environnement d’étude hostile !

Selon la conférencière, la vulgarité langagière devrait être encouragée par les féministes, et non pas découragée pour des raisons futiles, parce qu’elle peut être libératrice pour les femmes.

Femmes prédatrices sexuelles

Le néo-moralisme sexuel a permis la création d’une nouvelle catégorie de femmes, les prédatrices, qui agressent des hommes et se retrouvent à côté des prédateurs sur les sites comme #metoo. L’une des femmes qui ont dénoncé Harvey Weinstein, Asia Argento, y est accusée d’agression sexuelle sur un jeune homme de 18 ans. Dans le même esprit, selon l’enquête ESSIMU, 23 % des violences sexuelles en milieu universitaire sont commises par des femmes.

Des femmes sont aussi accusées d’être complices d’abus sexuels. Deux étudiantes qui avaient porté plainte pour agression sexuelle contre un professeur ont également porté plainte contre la professeure Laura Kipnis, de la Northwestern University, au motif que l’un de ses articles constituait une forme de représailles contre elles…

Mme Seguin souligne aussi le cas de la journaliste de Fox News, Kimberly Guilfoyle, dénoncée sur #metoo parce qu’elle aurait montré à des collègues des photos d’organes génitaux masculins identifiés à leurs propriétaires et aurait parlé de sexe. Pour rendre l’accusation plus crédible et diaboliser l’agresseur présumé, on lui impute souvent une série de méfaits. Mme Guilfoyle aurait donc également commis de l’abus émotionnel…

Des lesbiennes peuvent même être accusées d’agression sexuelle sur des gais… La professeure Avital Ronell, de la New York University, lesbienne affirmée et féministe, a été suspendue pendant un an pour avoir échangé des propos à connotation sexuelle avec un étudiant au doctorat gai. Ces propos codifiés faisaient notamment référence à des œuvres romanesques, un type de communication courant dans la communauté universitaire littéraire.

Il faut cependant mentionner que, dans les universités américaines, les plaintes pour harcèlement ou agression sexuels sont déposées et traitées dans le cadre de la loi fédérale Title IX qui interdit la discrimination sexuelle dans les établissements d’éducation financés par le gouvernement fédéral. Pour ne pas perdre leurs subventions, les universités mènent des enquêtes à charge dont l’objectif est de conclure à la culpabilité de l’accusé. Cette chasse aux sorcières est bien décrite dans le livre de Laura Kipnis. Des cas récents montrent que les universités canadiennes et québécoises reproduisent la situation américaine.

Conclusion

Le néo-moralisme sexuel renforce la phallocratie et a des conséquences extrêmement délétères sur la liberté académique, la recherche, et la transmission des savoirs au sein de l’institution universitaire. Mais il nuit également à la liberté d’expression, à la sociabilité en général, à la liberté de choix du conjoint, aux milieux de travail et à l’État de droit.

Période de discussion

Plusieurs échanges intéressants ont eu lieu durant la période de discussion. Je résume ici quelques points saillants.

Mme Seguin souligne à plusieurs reprises l’incapacité des femmes à réagir aux situations malaisantes ou de harcèlement, et elle en donne quelques exemples personnels. Elle souhaiterait que des femmes se réunissent et trouvent des stratégies efficaces, qu’elles pourraient partager avec les autres femmes. Cela pourrait faire partie de formations contre le harcèlement, en lieu et place de celles qui sont données actuellement, qui sont moralisatrices et inhibitrices face à tout ce qui touche, de près ou de loin, à la sexualité et où même les rapports de séduction et l’érotisme sont devenus suspects, voire carrément interdits.

Elle insiste surtout sur l’idée que les femmes doivent apprendre à s’exprimer ! Elles doivent prendre davantage de pouvoir en ce sens. Elle souligne aussi qu’on vit dans un système phallocratique, dans lequel le corps des femmes appartient aux hommes, ce qui permet à ces derniers de pratiquer une oppression de façon systémique. Ceci modèle l’identité des hommes et des femmes.

On mentionne aussi l’effet dévastateur de la pornographie sur les rapports sexuels. Bien des jeunes y ont accès et ils tentent de reproduire ce qu’ils y ont vu alors que, dans cette pornographie, non seulement le plaisir des femmes est souvent absent, mais ce qui y est présenté est tout simplement dégradant pour elles. L’éducation sexuelle devrait, selon un intervenant, donner des conseils sur l’art de courtiser, de s’étreindre et d’aimer.

En conclusion, Mme Seguin réitère que la chasse aux sorcières que constitue la campagne de dénonciation des violences sexuelles se retourne contre les femmes. Les codes de conduite, les formations et les politiques qui s’ensuivent « reconduisent la victimisation et l’infantilisation des femmes. »

 

Référence

Laura Kipnis, Le sexe polémique. Quand la paranoïa s’empare des campus américains, Liber, 2019.