Un ex-politicien raconte aux journalistes que l’homéopathie fonctionne pour lui

 


Jonathan Jarry

Une conférence de presse animée par Thomas Mulcair et organisée par le fabricant de produits homéopathiques Boiron visait à convaincre les journalistes de la légitimité de l’homéopathie sous le principe du « droit de choisir ».

 

 

Le 19 novembre 2019, j’ai assisté à un événement médiatique pro-homéopathie parrainé par Thomas Mulcair, l’ex-chef du Nouveau Parti démocratique du Canada et également un ex-président de l’Office des professions du Québec, organisme chargé de veiller à ce que les professions dans notre province soient exercées avec compétence et intégrité.

Quelques jours auparavant, sorti du « placard homéopathique » sur les ondes de CJAD, Mulcair lui-même avait défendu les thèses de l’homéopathie selon lesquelles « les semblables guérissent les semblables » et la puissance d’un ingrédient augmente avec sa dilution. L’événement médiatique avait pour but de légitimer l’homéopathie et d’annoncer la création d’un mouvement populaire et d’une coalition au Québec pour diffuser des opinions positives sur la pratique. J’étais là au nom de l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill, aux côtés de notre directeur, même si nous n’avions pas été invités à l’origine. Nous avons demandé à être présents et, finalement, nous avons tous deux été invités à assister à l’événement.

Pour quelqu’un qui ne connaît rien à l’homéopathie, cela aurait probablement semblé être une présentation très crédible. Mais comme pour toute illusion réussie, la supercherie y avait une part. Pour être clair, je n’accuse aucun participant à cette conférence de presse d’utiliser délibérément la ruse. Mais ces artifices étaient bel et bien présents malgré tout.

L’homéopathie a été critiquée dans les médias québécois au cours des neuf derniers mois. Il y a d’abord eu mon enquête qui a montré qu’au moins les deux tiers des pharmacies de Montréal vendent des granules de sucre [sous le nom d’Oscillococcinum] pour la grippe(1). Vint ensuite l’enquête du journaliste de La Presse Philippe Mercure qui révéla que les deux tiers des pharmaciens consultés adoptent soit une position ambivalente (« ça pourrait marcher ! »), soit une opinion favorable à l’homéopathie(2).

Cela a conduit l’Ordre des pharmaciens à rappeler à ses membres qu’il n’existe aucune preuve de l’efficacité de l’homéopathie. Le Collège des médecins l’a aussi déclaré publiquement et cela a mené les pharmacies, partout dans la province, à poser des affiches informant les consommateurs qu’il n’y a aucune preuve scientifique soutenant cette pratique qui recourt à des dilutions telles que plus aucune des molécules de l’ingrédient « actif » n’est présente dans la préparation finale(3).

Il est donc important, aux yeux des défenseurs de l’homéopathie, que son image soit réhabilitée dans les médias.

La conférence de presse(4), animée par Mulcair, a accueilli plusieurs présumés experts : l’honorable Thomas Mulcair lui-même, mais aussi des médecins, les directeurs d’un institut et un pharmacien. Mais parmi les arguments avancés, — soit pour la légitimité de l’homéopathie, sa préservation en pharmacie ou la nécessité d’un ordre professionnel d’homéopathes au Québec pour protéger le public — bon nombre n’étaient pas dignes de leur expertise combinée. Christophe Augé, qui enseigne à la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal, a soutenu que nous devrions d’abord éliminer la malbouffe des pharmacies avant de les débarrasser de l’homéopathie. En fait, nous devrions plutôt « liquider » les deux !

La Dre Christiane Laberge, médecin de famille et commentatrice dans les médias sur les questions de santé, a dénoncé la récente vague de « controverse » sur l’homéopathie, alors que cette pratique était beaucoup mieux acceptée auparavant. Nous avons même eu un hôpital homéopathique à Montréal, nous a-t-elle rappelé. Bien sûr, la saignée et les lobotomies étaient également populaires à leur époque, mais sont aussi tombées en désuétude pour de bonnes raisons.

On nous a de même demandé à plusieurs reprises si les sceptiques qualifient « d’idiots » les 200 millions de personnes dans le monde qui utilisent l’homéopathie. Bien que certains puissent affirmer de telles choses sur les réseaux sociaux, principalement pour évacuer leur frustration, de nombreuses personnes comprennent ce qui nous pousse parfois à faire confiance à n’importe quel remède : le désespoir. Lorsque votre qualité de vie chute, même les scientifiques les plus rationnels peuvent en venir à se dire : « Et si cela fonctionnait ? Essayons-le ! »

Jouer à « Whack-a-Mole* » avec des études scientifiques

Lorsqu’il s’agit de répondre à la question de savoir s’il existe, oui ou non, des études scientifiques qui démontrent que l’homéopathie fonctionne, le débat entre les partisans de l’homéopathie et leurs opposants peut trop facilement s’enliser dans une forme de guerre de tranchées. Le camp des adeptes lance une poignée d’études en territoire ennemi, qui procède à leur mutilation et répond avec de meilleurs résultats. Et les partisans renchérissent en catapultant une nouvelle série d’études.

Whack-a-mole*
*Ce jeu consiste à « Frapper une taupe » dans son trou avant qu’elle y rentre par elle-même et avant qu’une autre taupe sorte d’un autre trou.

Le biochimiste américain Duane Gish a utilisé une technique similaire pour soutenir le créationnisme dans les débats, en balançant tant d’informations trompeuses et erronées que la partie adverse n’a pas eu la chance de tout réfuter. Ce « matraquage » peut maintenant se faire à l’aide d’études scientifiques et nous pourrions passer toute une carrière à pointer les failles de celles qui prétendent montrer que l’homéopathie fonctionne. C’est d’ailleurs ce que fait le professeur Edzard Ernst sur son blogue(5).

Un exemple : on a fait référence à une méta-analyse pour soutenir que les remèdes homéopathiques étaient de 1,5 à 2 fois plus susceptibles de démontrer un effet bénéfique que les pilules placebo(6). Cependant, à la lecture du résumé de l’article, on réalise immédiatement que cette conclusion est provisoire : « La qualité globalement faible des preuves incite à la prudence dans l’interprétation des résultats. » Même si le premier auteur Robert Mathie appartient à la British Homeopathic Association, il rapporte que plusieurs des études que son équipe a examinées pour cette méta-analyse ne sont pas de bonne qualité. Toutes les études ne sont pas de même valeur.

Le droit de choisir la médecine intégrative

La Coalition pour l’homéopathie au Québec, qui a été créée lors de l’événement, fait la promotion du « droit de choisir ». J’ai l’habitude d’entendre des libertaires défendre ce principe pour avoir accès à des médicaments expérimentaux ou pour que le gouvernement cesse de leur dire qu’ils doivent faire vacciner leurs enfants. Je suis tout à fait d’accord pour que les consommateurs fassent des choix éclairés sur leurs soins de santé, mais leur donner de fausses informations sur l’homéopathie n’aidera certainement pas en ce sens.

Malheureusement, personne ne vient débarrasser la province de tous ces produits homéopathiques inefficaces. J’ai soutenu par le passé qu’ils n’ont pas leur place dans les pharmacies et que les homéopathes ne devraient pas avoir d’ordre professionnel, mais vous pouvez toujours obtenir ces produits auprès des homéopathes et des boutiques de santé naturelle. Et voilà que nous sommes en 2019, devant une version réchauffée de la fameuse publicité sur les vitamines de l’acteur américain Mel Gibson des années 1990(7).

L’expression « médecine intégrative » a été évoquée à plusieurs reprises comme la meilleure solution pour améliorer notre système de santé. Tout comme le créationnisme a été rebaptisé « dessein intelligent » pour l’intégrer dans les programmes de biologie des lycées américains, la médecine alternative a traversé plusieurs remaniements terminologiques pour promouvoir son acceptabilité. On l’a d’abord décrite comme une médecine alternative ; puis, elle est devenue alternative et complémentaire ; puis holistique ; et maintenant, on nous vend cette idée que la médecine actuelle doit être intégrée avec ces pratiques dont on n’a pas démontré l’efficacité ou dont on a constaté l’inefficacité. Il est incontestable que la médecine n’a pas de traitement pour toutes les maladies, mais ce n’est pas une raison pour permettre son « intégration » avec des traitements bidon. S’il y a des problèmes avec les avions, la solution ne sera pas de recourir aux tapis volants.

Un ordre professionnel d’homéopathes au Québec protégerait-il le public ?

Enfin, on nous a demandé pourquoi les patients québécois doivent se rendre en Ontario s’ils veulent consulter un homéopathe reconnu par un ordre professionnel. Ils donnaient l’impression que choisir un homéopathe non reconnu par un tel ordre au Québec s’apparentait à jouer à la roulette russe. Un ordre professionnel protégerait le public, nous a-t-on dit.

Mais cela ne fonctionne que si les personnes qui répondent aux plaintes adressées à l’ordre ont un intérêt plus prononcé à protéger le public qu’à protéger leurs propres membres. Et il est devenu clair pour moi, au cours de la dernière année, que les ordres professionnels de guérisseurs alternatifs − comme les chiropraticiens et les naturopathes − rejettent régulièrement les véritables plaintes afin de se ranger du côté de leurs membres. Cette illusion de protection du public est aggravée par le vernis de légitimité accordée à un ordre professionnel aux yeux du public. S’il y avait un Ordre des voyants du Québec, le Québécois moyen pourrait penser que la voyance est attestée. De plus, en étant reconnu comme un ordre professionnel dans le domaine médical, il serait beaucoup plus difficile pour les vrais médecins de critiquer publiquement cette pseudoscience sans répercussions professionnelles. Cette protection contre la critique n’est pas un défaut de conception d’un ordre, mais plutôt l’une de ses fonctions.

L’homéopathie est souvent utilisée par ignorance. Ses promoteurs ne tiennent pas à expliquer les principes fondamentaux de cette pseudoscience parce qu’ils sont ridicules. Quelqu’un vomit, alors vous lui donnez quelque chose qui fait vomir une personne en bonne santé ? Mais d’abord, vous diluez à profusion l’ingrédient actif, au point où il n’est plus là ? Et ça fonctionne bien parce que l’eau se souvient de l’ingrédient… mais pas des fèces et de l’urine qui s’y trouvaient avant à cause du fameux cycle de l’eau ?

Il est plus facile de sauter ces explications et d’aller directement aux études présélectionnées, à l’appel à la liberté et aux témoignages (qui ont été nombreux durant la conférence de presse et qui incluaient celui de Mulcair qui recourt à l’homéopathie depuis 30 ans et dont le beau-père a apparemment fait ses études avec M. Boiron père). Parce que lorsque vous expliquez les principes de l’homéopathie aux gens, beaucoup d’entre eux se sentent arnaqués(8).

Il y a maintenant une coalition au Québec qui lutte pour la place de l’homéopathie dans les soins médicaux. Il existe également un mouvement citoyen appelé « Homeo Populi » qui diffusera bientôt quantité d’informations erronées au sujet de l’homéopathie sur les réseaux sociaux. Un adepte de l’homéopathie m’a dit, lors de l’événement, qu’il était impossible de faire une overdose avec l’homéopathie. J’ai bien peur, par contre, de finir avec une surdose de mésinformation.

 

Références

  1. Jarry, J. Two Thirds of Montreal Pharmacies Sell This Quack Flu Buster, https://www.mcgill.ca/oss/article/health-quackery/two-thirds-montreal-pharmacies-sell-quack-flu-buster
  2. Mercure, P. Pharmacists Urged to Back Away from Homeopathy, https://www.mcgill.ca/oss/article/health/calling-pharmacists-back-order-homeopathy
  3. Jarry, J., Quebec Pharmacies Show Signs of Progress on Homeopathy, https://www.mcgill.ca/oss/article/quackery/quebec-pharmacies-show-signs-progress-homeopathy
  4. The Hon. Thomas Mulcair And Dr Christiane Laberge Address Homeopathy With Experts and Patients, CISION, 19 nov. 2019, https://www.newswire.ca/news-releases/the-hon-thomas-mulcair-and-dr-christiane-laberge-address-homeopathy-with-experts-and-patients-828928098.html
  5. Ernst, Edzard. https://edzardernst.com/?s=homeopathy
  6. Mathie et al., Randomised Placebo-Controlled Trials of Individualised Homeopathic Treatment: Systematic Review and Meta-Analysis, Systematic Reviews, 2014, 3:142
  7. Mel Gibson expresses Americans to take vitamins as we see fit, https://www.youtube.com/watch?v=_F_ZZvdHqPM
  8. Center for Inquiry (CFI). Consumers feel “scammed” by Walmart and CVS over homeopathic fake medicine, survey shows. https://centerforinquiry.org/press_releases/consumers-feel-scammed-by-walmart-and-cvs-over-homeopathic-fake-medicine/

L’article original, en anglais 

 

Jonathan Jarry, diplômé en biologie moléculaire, est communicateur scientifique pour l’Organisation pour la science et la santé de l’Université McGill (Office for Science and Society). Il coanime le podcast The Body of Evidence avec le cardiologue Christopher Labos. En tant que rationaliste, il estime que toute personne devrait posséder des connaissances suffisantes pour faire des choix éclairés au sujet de sa santé et du monde qui l’entoure.

 

Cet article a été traduit par Michel Belley et publié dans Le Québec Sceptique N°102, page 49 (Été 2020).