Théories du complot et science-fiction


Michel Belley

Quelques réflexions humoristiques sur certaines théories conspirationnistes associées à la COVID-19. Analyse des affirmations loufoques, dignes d’auteurs de science-fiction, contenues dans une vidéo antivax.

« Un Anneau pour les gouverner tous. Un Anneau pour les trouver.
Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier »
— J.R.R. Tolkien, Le seigneur des anneaux.

« Des Nanos pour les gouverner tous. Des Nanos pour les trouver.
Des Nanos pour les gouverner tous et par la 5G les lier ».
— Adaptation conspirationniste.

Il n’y a pas longtemps, j’ai été complètement sidéré devant une vidéo conspirationniste antivax sur la COVID-19. Ça m’a rappelé mes bonnes années, il y a de cela 30 ans, pendant lesquelles je dévorais des romans de science-fiction (SF). Et je constate qu’aujourd’hui, des auteurs qui auraient écrit d’excellents récits fictifs se tournent maintenant vers les réseaux sociaux pour bombarder de fausses informations et de théories du complot des milliers d’internautes. Le plus désolant, et dommageable, c’est que bien des gens les croient…

Résumé de la vidéo conspirationniste

Cette vidéo, apparue vers la fin août 2020, a été produite par les détenteurs du site www.verite-covid19.fr, et j’en ai vu quelques variantes ailleurs. On est censé y apprendre toute la vérité sur la COVID-19. Rien que ça ! On mentionne qu’il faut la « regarder d’urgence avant la censure » et que « l’Institut Pasteur et Microsoft [possèdent] les brevets [du virus SARS-CoV-2, responsable] de la COVID-19 ».

On y présente un brevet de Microsoft (WO 2020/060606 A1) et on raconte que cette compagnie s’apprête à ajouter des nanoparticules, qui agiront comme des nanopuces électroniques, dans les vaccins. Ces dernières seront en communication avec les téléphones cellulaires et les données seront transmises aux gouvernements ou aux autres entreprises faisant partie du Nouvel ordre mondial. Le développement de la technologie 5G favorisera ces transferts d’information. À tout moment, on saura où vous êtes… et ces nanoparticules resteront dans votre sang jusqu’à votre mort et même après…

Qui plus est, les autorités pourront communiquer des informations aux nanoparticules et mettre en branle dans votre corps certains mécanismes, par exemple ceux pouvant mener à l’apparition du sida, pour vous faire mourir prématurément. De plus, tout cela se produira même si vous n’avez pas de cellulaire et même si tous les gens décident de jeter leurs cellulaires, parce que les antennes 5G se retrouveront partout, dans votre mobilier, les compteurs électriques, les radars, les feux de circulation, etc.

Finalement, le brevet US2007/0128224 prouverait que le SARS-CoV-2 a été créé par l’Institut Pasteur en France. Le virus aurait ensuite été introduit en Chine pour démarrer la pandémie.

La composition des vaccins

En plus des nanoparticules supposément brevetées par Microsoft et qui « permettront un contrôle définitif des personnes vaccinées grâce à la technologie 5G », on retrouverait beaucoup de choses dans ce vaccin : des fragments du VIH, des séquences d’ADN du germe de la malaria, 157 autres séquences d’ADN dont on ne connaît pas le rôle exact, du thiomersal (produit chimique contenant du mercure et évidemment responsable de l’autisme, selon les antivax), du formaldéhyde (composant toxique) et des antibiotiques.

La vaccination n’aurait pas d’effet immédiat, mais, plus tard, ces ingrédients pourraient être activés et ainsi « vous mourrez de paludisme, du sida, de la malaria ou d’une autre maladie ». Ce vaccin créera une immunodéficience, de sorte que vous ne pourrez pas vous défendre contre ces dernières.

Les brevets

Qu’en est-il vraiment ? Le brevet de Microsoft (WO 2020/060606 A1) ne mentionne ni les nanoparticules, ni les vaccins, ni aucune injection de quelque matériel que ce soit. Il fait plutôt mention d’une espèce de détecteur qui pourrait être relié à un utilisateur et qui permettrait de savoir s’il a effectué une certaine tâche. Dans ce cas précis, il pourrait être payé en cryptomonnaie. Voici le schéma du dispositif ainsi que le résumé du brevet :

« L’activité du corps humain associée à une tâche fournie à un utilisateur peut être utilisée dans un processus de minage d’un système de cryptomonnaie. Un serveur peut fournir une tâche à un dispositif d’un utilisateur qui est couplé de manière à communiquer avec le serveur. Un capteur couplé de manière à communiquer avec un dispositif de l’utilisateur ou compris dans ce dernier peut détecter l’activité corporelle de l’utilisateur. Des données d’activité corporelle peuvent être générées sur la base de l’activité corporelle détectée de l’utilisateur. Le système de cryptomonnaie de la présente invention, couplé de manière à communiquer avec le dispositif de l’utilisateur, peut vérifier si les données d’activité corporelle satisfont à une ou plusieurs conditions définies par le système de cryptomonnaie, et attribuer une cryptomonnaie à l’utilisateur dont les données d’activité corporelle sont vérifiées. »

Notez que certains ont associé le numéro du brevet (060606) au nombre de la bête, 666, de l’Apocalypse de Saint‑Jean ! Le véritable patron de Microsoft a ainsi été révélé comme étant un suppôt de Satan et ce dernier lui aurait possiblement révélé il y a cinq ans que la pandémie de SARS-CoV-2 s’en venait.

Quant au brevet de l’Institut Pasteur (US2007/0128224), il concerne le SARS-CoV-1. Ce virus, responsable de la pandémie du SRAS en 2003, a été séquencé par l’Institut et cette séquence a été brevetée. À partir de l’ARN de ce virus, on a synthétisé l’ADN complémentaire et des fragments de cet ADN ont été transférés dans des plasmides, des virus, des bactéries et même certains mammifères, afin de synthétiser les protéines de surface du virus pour activer la production d’anticorps par le système immunitaire. Dans ce brevet, les techniques utilisées, de même que ces séquences d’ADN, les protéines de surface et les anticorps, sont protégés. Le but de toute cette recherche est de développer des moyens de combattre le virus avec des anticorps et de mettre au point des vaccins contre ce virus et des trousses diagnostiques pour le détecter. Nulle part, il n’est fait mention de la création d’un nouveau virus ni d’un quelconque virus mutant infectieux.

Rappelons ici que dans un brevet, on demande la protection de techniques et de certains produits. Toutefois, cela ne veut pas dire que tout ce qui est demandé va être considéré comme propriété de l’entreprise déposant la demande de brevet. D’abord, on ne peut pas breveter le vivant. Ensuite, ce qui sera définitivement protégé ne va s’établir qu’après jugement de la cour s’il y a contestation. En général, l’étendue de la protection intellectuelle demandée par les compagnies couvre un vaste spectre et ce qui est effectivement accordé n’est qu’une partie de ce qui est demandé dans la section What is claimed is à la toute fin du brevet.

Un véritable scénario de science-fiction !

Imaginez juste le coût faramineux d’un vaccin contenant les ingrédients mentionnés par les conspirationnistes. Chaque séquence d’ADN devrait être synthétisée séparément, puis être purifiée, avant d’être mélangée aux autres séquences.

Chacune des protéines demanderait aussi une synthèse fastidieuse, à partir de bactéries ou de systèmes biologiques complexes, parce qu’elles ne peuvent pas être synthétisées chimiquement de façon efficace. Ces protéines peuvent contenir des centaines d’acides aminés. Leur purification subséquente est aussi extrêmement difficile parce que les systèmes biologiques contiennent des milliers de protéines différentes.

Quant aux protéines du virus VIH, il est tout à fait illusoire de penser qu’elles puissent donner le sida. Pour que cette maladie se développe, ça prend le virus ou les constituants internes essentiels de ce virus : son ARN et plusieurs protéines indispensables à son insertion dans les cellules et à sa réplication.

Maintenant, tous ces constituants fictifs du vaccin devraient être stables dans le corps humain pendant des années si on veut « le contrôler ». C’est sans compter tous les mécanismes enzymatiques à l’œuvre à l’intérieur du corps, qui transforment et métabolisent tout ce qui y pénètre. Notre foie règle le métabolisme de tout ce qui est transporté dans le sang et nos reins filtrent et éliminent bien des choses. Presque tous les médicaments, par exemple, sont métabolisés et éliminés en quelques heures. Alors, affirmer que des fragments d’ADN et des protéines supposément présents dans un vaccin peuvent rester stables dans le corps pendant des années, c’est aussi de la pure fiction.

Les nanopuces électroniques

Montre balise GPS
Montre balise GPS

Quant à des nanoparticules qui communiquent avec des cellulaires et reçoivent des ordres, ça n’existe pas encore. C’est de la véritable SF. Imaginez ! Il faudrait que chaque personne qui recevrait une injection ait des nanoparticules différentes de son voisin. Elles devraient donc être toutes codées différemment dans chaque dose de vaccin. De plus, il faudrait qu’elles puissent émettre et recevoir des signaux, comme un cellulaire, et qu’elles puissent aussi activer les fragments d’ADN ou les protéines injectés pour provoquer une maladie sur demande ! Stupéfiant !

Les puces électroniques actuellement utilisées comme implants et pouvant être détectées spécifiquement sont de la dimension d’un grain de riz. On est donc encore loin d’en faire des nanoparticules d’une dimension inférieure à une centaine de nanomètres (nm ; 1 nanomètre est égal à un millionième de millimètre). De plus, ce degré de miniaturisation ne pourra probablement jamais être atteint, parce qu’on est limité par les dimensions des atomes et des liaisons chimiques. Par exemple, une liaison chimique entre deux atomes de carbone mesure 0,15 nm et le rayon atomique du silicium est de l’ordre de 0,1 nm. Pour réussir à faire une puce électronique de moins de 100 nm, il faudrait travailler au niveau atomique et miniaturiser le « grain de riz » par un facteur d’au moins 100 000.

Notez qu’il serait beaucoup plus facile et beaucoup moins onéreux pour un gouvernement de légiférer pour forcer les gens à porter un bracelet GPS. Ce type de bracelets existe déjà et est recommandé pour certaines personnes souffrant d’Alzheimer qui ont tendance à s’égarer.

De plus, il y aurait un important avantage à disposer d’une nanotechnologie qui permettrait de suivre les gens à la trace. Toutes les personnes disparues ou assassinées ou qui changent d’identité, de même que tous les criminels, pourraient être retrouvés sans effort… Ne serait-ce pas merveilleux ?

Et le Nouvel ordre mondial ?

L’idée d’une conspiration mondiale fomentée par des géants de ce monde pour établir un Nouvel ordre mondial revient fréquemment dans les théories de conspiration. On aurait donc une planification en ce sens impliquant des gouvernements, des compagnies pharmaceutiques, les géants de la technologie numérique, etc. Des centaines de personnes, voire des milliers ou des millions, seraient en cause et garderaient ce grand secret en veillant à ce qu’il n’y ait pas de fuites de documents ou de dénonciations…

Renversant ! Conspirationnistes, je vous mets au défi ! Racontez un secret à quelques-uns de vos proches et attendez ! Vous verrez probablement assez rapidement que plus de personnes connaissent un certain secret, plus il est divulgué rapidement.

Il est donc complètement illusoire de croire aux conspirations secrètes mondiales.

 

 « Novus Ordo Seclorum »

La phrase en latin « Novus Ordo Seclorum »
apparaît dans le Grand sceau des États-Unis
dès 1782. Seclorum signifie génération, siècle
ou âge et non mondial.
(Par Ipankonin — Travail personnel, CC BY-SA 3.0,)

 

 

Conclusion

Ce qui me surprend le plus, c’est qu’il y a des gens qui gobent ces fariboles. En 1938, à la radio, on a diffusé La guerre des mondes, une émission de SF racontant que la Terre était envahie par les extraterrestres. Même si l’animateur, nul autre qu’Orson Welles, mentionnait que tout était fictif, certaines personnes se sont mises à paniquer.

Non seulement ça démontre que le taux d’analphabétisme scientifique est élevé dans la population, en plus, ça met en lumière la crédulité humaine et le désir de croire ce que certains illuminés ou certains bonimenteurs racontent. Une partie non négligeable de la population cherche un sens aux événements et veut des certitudes, ce que la science, en constante évolution, ne peut fournir…

Ça montre aussi à quel point la confiance des gens envers les médias sérieux et la science en général en est affectée, et ça, c’est moins drôle.

Finalement, si vous êtes amateur de science-fiction, plus besoin d’acheter des livres ! Visitez les sites conspirationnistes ! C’est gratuit !

 

Références

 

Vidéo - Institut Pasteur

 

Note

Sur un sujet connexe… Certaines personnes se sont empoisonnées en mangeant des graines de Datura. Elles croyaient que ces graines, qui ressemblent au virus de la COVID-19, pouvaient les immuniser contre cette maladie, en fonction du principe selon lequel « les semblables soignent les semblables (loi de similitude) » popularisé par l’homéopathie…

Joe Schwarcz (2020, 17 sept.), COVID-19 nonsense may not be benign, McGill Office for science and society.

 

Cet article a été publié dans Le Québec Sceptique N°103, page 24 (Automne 2020).