N.D.L.R. En 2018, Mme Bergeron, professeure au Département de sexologie de l’UQAM, a reçu le titre de scientifique de l’année de Radio-Canada pour son enquête sur les violences sexuelles en milieu universitaire (le rapport ESSIMU). La méthodologie utilisée pour cette enquête a fait l’objet de critiques sévères par le chroniqueur Yves Boisvert et par Michel Belley dans le journal La Presse (détails ici). 

En réponse aux critiques, Francine Descarries et Sandrine Ricci ont écrit un article, intitulé « À la défense de savoirs scientifiques responsables et engagés ». Gabriel Lepage nous en propose ici une analyse critique. Mme Bergeron a poursuivi ses investigations pour produire un autre rapport sur les violences sexuelles, mais, cette fois-ci, dans les cégeps. La méthodologie utilisée pour cette dernière enquête est analysée par Georges-André Tessier dans ce numéro, aux pages 55-59.

 

Gabriel Lepage

Irrationalisme et post-vérités sous le couvert de l’université

par Gabriel Lepage

Extrait du Québec Sceptique n°104, pages 62 à 64

 

Il me semble qu’un aspect important de la polémique sur les campus n’a pas été suffisamment couvert par les médias. On y observe aussi de la désinformation sur la science et le point de vue scientifique de la part des militants identitaires.

Contre la rigueur scientifique

En 2019, par exemple, dans une lettre ouverte publiée sur le site Web de la revue Affaires universitaires, plus d’une centaine de signataires provenant du monde universitaire québécois se révoltent de manière explicite contre les standards intellectuels incarnés par les sciences naturelles. Non seulement les signataires s’identifient comme des « scientifiques responsables », mais ils avancent les idées suivantes (que je paraphrase) :

– L’objectivité est un mythe, une illusion, « c’est la subjectivité des hommes ».

– Ce qui distingue une science rigoureuse d’une science non rigoureuse est arbitraire.

– Il ne devrait pas avoir de distinction hiérarchique entre l’objectivité et la subjectivité dans l’acquisition du savoir.

– Il y aurait en science une conspiration des hommes pour fixer les règles du jeu en leur faveur.

– Les standards qui servent à définir ce que constitue un savoir marginalisent nos champs d’études.

– Les critiques de nos idées sont forcément antiféministes, négligent la violence contre les femmes et sont pour le statu quo (1).

Cette lettre ouverte est signée notamment par les membres du Réseau québécois en études féministes (RéQEF), en soutien à leur collègue Manon Bergeron. Je rappelle que son titre de scientifique de l’année 2018 décerné par Radio-Canada a été controversé. Nous y reviendrons.

Ce n’est pas nouveau

Sokal/Bricmont

Les critiques qui reprochent à l’idéologie postmoderne ainsi qu’aux « théories critiques » de corrompre certains départements universitaires ne datent pas d’hier. Aux États-Unis, en 1996, Alan Sokal, professeur de physique à l’université de New York, troublé par l’entreprise de désinformation d’idéologues au sujet de la science, s’engage à montrer que l’empereur est nu. Il est parvenu cette année-là à faire publier une parodie de leurs obscurantistes prétentions, dans l’une de leurs réputées revues spécialisées. L’histoire ébranle le monde universitaire, fait la première page du New York Times et du journal Le Monde (2). Sokal, avec l’aide du professeur de physique théorique Jean Bricmont, publie l’année suivante le livre Impostures intellectuelles (3). Ce livre expose comment quelques éminents penseurs de philosophie postmoderne, quand ils s’expriment sur la science, le font de manière à vanter leurs propres conceptions en utilisant un jargon scientifique, avec une érudition dépourvue de substance. Voici deux exemples :

– Luce Irigaray : E=mc² serait une équation sexuée, car elle privilégie la vitesse de la lumière par rapport à d’autres vitesses.

– Bruno Latour prétend que les faits ne sont qu’une construction de l’enquête scientifique. Latour écrit que la tuberculose n’existait pas avant son identification en 1882 ; ainsi, le pharaon Ramsès II, par exemple, n’aurait pas pu en mourir parce que c’est un anachronisme (4).

Les reproches contre ces tendances au sein des universités ne manquent pas, sans compter un nombre d’œuvres qui exposent, démystifient et encouragent les ponts entre les sciences et les humanities (voir la note en fin de document) : Consilience par Edward O. Wilson, The Blank Slate: the Modern Denial of Human Nature par Steven Pinker, Higher Superstition: The Academic Left and Its Quarrels with Science, The Third Culture, etc. L’accroissement du fossé entre les sciences et les humanities, souligné d’abord par C.P. Snow en 1959 dans The Two Cultures, est désormais grandement stimulé par de nombreuses disciplines et sous-disciplines inspirées du postmodernisme et des « théories critiques ».

Helen Pluckrose, James Damore et la biologiste Heather E. Heying lors d’une discussion avec Peter Boghossian à l’Université de Portland

De gauche à droite : Helen Pluckrose, James Damore et la biologiste Heather E. Heying lors d’une discussion avec Peter Boghossian à l’Université de Portland (5).

En 2018, un professeur de philosophie, un mathématicien et une exilée des humanities tentent encore une fois d’attirer l’attention des médias sur les importantes failles éthiques et intellectuelles qu’on retrouve dans ces départements universitaires. Leur projet, intitulé Academic Grievance Studies and the Corruption of Scholarship, parvient à faire accepter sept de leurs parodies. Parmi elles, une étude qui suggère d’entraîner les hommes comme des chiens leur vaut une reconnaissance d’excellence universitaire (5).

Les distinguer des progressistes

Il est important d’insister sur le fait qu’il n’est pas question de conflit entre la gauche et la droite — je suis moi-même progressiste. On parle ici d’une subversion de la gauche par des principes qui obscurcissent la distinction entre le réel et la fiction, le rationnel et l’irrationnel, sous le prétexte d’une justice identitaire.

Ce qui distingue l’idéologie woke (éveillée) du progressisme, c’est son fondement théorique en rupture avec les idéaux des Lumières que sont l’humanisme, la rationalité, le réalisme scientifique, l’universalité, le libéralisme, etc. Selon ces idéologues, l’utilisation de l’approche scientifique et de la raison, dans le but de débattre ou discréditer leurs idées, ne fait que contribuer au maintien d’un système d’oppression de la part des hommes blancs occidentaux. Puisque l’objectivité serait impossible, ils se donnent le devoir moral d’être partiaux dans leurs objectifs de justice envers les groupes qu’ils identifient comme opprimés. Cependant, si tout est subjectif, comment peut-on distinguer la science de la pseudoscience, les faits des fausses nouvelles, et déterminer ce qui est éthique ou non ? 

Il serait plus pertinent au débat d’être orienté sur le terrain des sciences naturelles, puisque leurs idées y sont carrément incompatibles. Leur déconstruction sur le champ de la biologie est assez spectaculaire. Je prends l’exemple de la biologiste Heather Heying qui s’est fait traiter de nazie parce qu’elle expliquait lors d’une conférence qu’il y a des différences biologiques entre les hommes et les femmes (6).

Ces idées se propagent désormais aussi à l’extérieur des campus. On a un aperçu de la « théorie critique de la race » en milieu de travail, où l’on enseigne que la valorisation de l’objectivité et l’intellectualisation sont des valeurs de la suprématie blanche, rien de moins (7-10).

Sous un autre angle, cependant, les exemples qui rendent ces idées risibles se multiplient. De nouvelles études dénoncent leurs effets socialement toxiques (11). On remarque l’augmentation de la haine et de préjugés basés sur la race et le sexe, d’une culture du bannissement (cancel culture), d’intimidation et d’intolérance, même contre des individus progressistes qui ne sont pas assez woke. On a eu un aperçu assez hallucinant de ce qui s’est produit sur le campus du Evergreen College, où ces idéologues ont obtenu trop de pouvoir (12,13).

En science, où l’on tient à l’objectivité, lorsqu’on lance l’alerte sur la présence de failles dans un système théorique ou une méthodologie, on s’en réjouit et on s’adapte en conséquence. La critique des pairs dans une étude est la norme, car les mécanismes de corrections et la liberté d’enquête y sont indispensables.

Voici un extrait d’une présentation antiraciste faite aux employés de la Ville de Seattle dans laquelle on associe la valorisation de l’objectivité et l’intellectualisation avec la suprématie blanche (7).

Quant à la lettre ouverte mentionnée plus haut, elle accuse les lanceurs d’alertes (qui sont probablement aussi en faveur de l’égalité des hommes et des femmes), à l’égard d’une étude de Manon Bergeron, d’être assurément antiféministes et de négliger la violence envers les femmes. De plus, ses auteures tendent à mystifier la science et ses standards. On imagine l’embarras qu’aurait Radio-Canada vis-à-vis la communauté scientifique, dans la mesure où ses journalistes auraient à expliquer pourquoi leur scientifique de l’année 2018, signataire de cette lettre, soutient de telles idées.

 

Note

N.D.L.R. On a gardé le terme anglais humanities, parce que la traduction en français par « sciences » humaines porte à confusion. Les humanities comprennent l’étude des langues anciennes et modernes, la littérature, la philosophie, l’histoire, l’archéologie, l’anthropologie, la géographie humaine, le droit, la politique, la religion et l’art. Certaines de ces disciplines ne sont pas des sciences à proprement parler.

Références

  1. Francine Descarries, Sandrine Ricci (14 févr. 2019). « À la défense de savoirs scientifiques responsables et engagés », Affaires universitaires.

  2. Editors of Lingua Franca (sept. 2000). The Sokal Hoax, The Sham That Shook the Academia, Bison Books.

  3. Alan Sokal, Jean Bricmont (oct. 1997). Impostures intellectuelles, Odile Jacob.

  4. Noah Tesch. « Bruno Latour, French sociologist and anthropologist », Encyclopædia Britannica.

  5. Helen Pluckrose, James A. Lindsay et Peter Boghossian (2 oct. 2018). « Academic Grievance Studies and the Corruption of Scholarship », Areo magazine.

  6. Freethinkers of PSU (25 févr. 2018). James Damore at Portland State University (PSU) - Le 17 févr. 2018, James Damore a pris la parole à la PSU lors d’une discussion d’un groupe d’experts intitulé « Nous devons parler de diversité ». Il a été rejoint par l’ancienne biologiste d’Evergreen State University, Heather E. Heying, le professeur de philosophie Peter Boghossian (PSU) et l’écrivaine Helen Pluckrose. Bret Weinstein a également fait une apparition lors de cet événement organisé par les Freethinkers of PSU, un groupe d’étudiants sceptiques. 

  7. Christopher F. Rufo (29 juillet 2020). Separate But Equal.

  8. Chacour Koop (17 juillet 2020). « Smithsonian museum apologizes for saying hard work, rational thought is "white culture" », Miami Herald.

  9. Chez quelques organisations canadiennes : Centre des organismes communautaires (COCo), Réseau canadien de développement économique communautaire (RCDÉC).

  10. Jesse Singal (22 mai 2019). New York City’s School Diversity And Inclusion Efforts Are Fascinatingly Weird.

  11. Mike Nayna (17 janv. 2019). PART ONE: Bret Weinstein, Heather Heying & the Evergreen Equity Council.

  12. Amna Khalid, Jeffrey Aaron Snyder (5 août 2020). « Why diversity training on campus is likely to disappoint », The Conversation. 

  13. VICE News (16 juin 2017). Campus Argument Goes Viral As Evergreen State Is Caught In Racial Turmoil (HBO).

Pour en savoir plus

  • Mike Nayna, (14 oct. 2018). James Damore, Helen Pluckrose & The Second Culture (au sujet de l’événement à la conférence de Freethinkers of PSU, 25 févr. 2018).

  • Source de la citation de Luce Irigaray : The hunt for the Sexed Equation.

  • Interview sur The grievance studies affairs, par The Salem Center for Policy, ‎McCombs School of Business, The University of Texas at Austin.

  • Christopher F. Rufo (5 sept. 2020). Summary of Critical Race Theory Investigations, Collection of my reporting on critical race theory in the federal government.

  • Noretta Koertge (15 fév. 2000). A House Built on Sand: Exposing Postmodernist Myths About Science, Oxford University Press.

  • Paul R. Gross and Norman Levitt (6 nov. 1997). Higher Superstition: The Academic Left and Its Quarrels with Science, The John Hopkins University Press.

  • Helen Pluckrose and James A. Lindsay (25 août 2020). Cynical Theories: How Activist Scholarship Made Everything about Race, Gender, and Identity―and Why This Harms Everybody, Pitchstone Publishing.

  • Site Web d’Alan Sokal.

  • John Brockman (1996). The Third Culture: Beyond the Scientific Revolution, Touchstone.

  • Edward O. Wilson (1999). Consilience: The Unity of Knowledge, Vintage.

  • Steven Pinker (2003). The Blank Slate: The Modern Denial of Human Nature, Penguin Books

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Gabriel Lepage est étudiant en philosophie et en beaux-arts à l’Université Concordia. Il est aussi membre des Sceptiques du Québec et de l’Association humaniste du Québec.