Surprenante opposition à la Charte de la laïcité ?

Par Philippe Thiriart *

 

Le Québec sceptique - Numéro 83 – Printemps 2014

 

Analyse psychosociologique de partisans et d'opposants d'une interdiction du port de signes religieux ostentatoires pour les employés de l'État.

 

Efficacité ou efficience ?

Un projet de Charte des valeurs québécoises prévoit l’interdiction, pour les fonctionnaires et les parafonctionnaires, de porter des signes religieux ostentatoires durant leur travail. Cette interdiction est rationnelle dans une société moderne qui vise un fonctionnement non seulement efficace, mais aussi efficient.

L’efficacité ne tient guère compte des coûts engagés pour obtenir un résultat visé. L’important est l’atteinte du but, quels qu’en soient les coûts. Par contre, l’efficience ou la rentabilité vise à obtenir un résultat visé au moindre coût possible. Les entreprises gouvernementales s’avèrent à peu près efficaces, mais le plus souvent non efficientes.

Les progrès technologiques et l’enrichissement économique découlent de cette recherche d’efficience ou de rentabilité. Néanmoins, soumis à une exigence d’efficience, les travailleurs se sentent souvent pressurisés, ce qui est régulièrement dénoncé comme plutôt inhumain. Le film Les temps modernes de Charlie Chaplin (1936) est un exemple classique de cette dénonciation.

Savoir-être ou savoir-faire

Dans la modernité, par souci d’efficience, les travailleurs sont censés séparer de façon étanche leur vie professionnelle et leur vie privée. Pour n’incommoder personne, ils doivent adopter les fonctions et les rôles requis par leur travail sans que leur identité privée interfère.

Dans une société qui se prétend « moderne », l’ampleur de l’opposition à cette mesure de la Charte paraît surprenante. Il est étonnant d’observer le nombre de personnalités québécoises qui se déclarent réticentes à l’interdiction des signes religieux ostentatoires dans les emplois publics et parapublics. De manière générale, les élites intellectuelles, qui se veulent progressistes, s’opposent à ce projet de Charte de la laïcité.

Sans doute alors ne vivons-nous plus dans une société moderne, mais davantage dans une société postmoderne qui privilégie l’expression du savoir-être par rapport à l’efficience du savoir-faire. L’expression de soi et la valorisation de l’identité y sont devenues plus importantes que l’efficience pragmatique.

Néanmoins, selon les sondages (janvier 2014), la majorité des francophones du Québec se déclarent partisans d’une Charte de la laïcité. Qui sont-ils ?

Les partisans de la Charte

Les partisans à cette Charte se recrutent notamment parmi la population québécoise à tendance nationaliste. Ils se sentent envahis par ces étrangers qui insistent pour afficher leurs différences culturelle et religieuse, plutôt que de chercher à ressembler aux Québécois de souche. De fait, les islamistes (ou musulmans intégristes) condamnent les valeurs occidentales qu’ils considèrent comme pécheresses et décadentes.

Les enquêtes psychosociologiques effectuées pour des agences de publicité et de marketing permettent de cerner les valeurs effectives d’une population. Une valeur est effective si son invocation entraîne les gens à dépenser leur argent et à s’endetter, et ce, indépendamment de ce qu’ils prétendent à propos d’eux-mêmes.

Or, il se fait que des enquêtes de sociologie/marketing considèrent que la culture dominante au Québec est orientée plutôt vers l’hédonisme (ou la jouissance), la fierté (ou la vanité), l’individualisme et le grégarisme. Les Québécois ressembleraient à des Californiens hollywoodiens. Par conséquent, les Québécois, qui pressentent que leur mode de vie est contesté par les signes religieux musulmans, sont d'accord avec une Charte de la laïcité.

En Amérique du Nord, c’est au Québec que le moins de gens considèrent que l’homme devrait être le chef de famille. En cela, les Québécois s’opposent totalement aux islamistes. Cette égalité des femmes et des hommes n’empêche pas que les femmes considèrent toujours le statut professionnel d’un homme comme un critère important en vue d’un mariage. Même si l’homme n’est plus considéré comme le chef de famille, son rôle de pourvoyeur demeure important, notamment pour payer une pension alimentaire après un divorce. On demeure dans une mouvance californienne.

Les athées militants sont bien sûr partisans de cette Charte. Selon eux, la neutralité religieuse de l’État devrait mener à écarter toutes manifestations religieuses de l’espace public pour les refouler dans le domaine privé. Les religions étant foncièrement irrationnelles, elles devraient finir par disparaître ultimement de la surface de la Terre. Ce faisant, ces athées n’expliquent pas le fait que plusieurs universitaires, élevés dans des familles agnostiques ou mollement religieuses, puissent se convertir à une religion fondamentaliste.

En outre, ces athées militants ne considèrent pas que les religions servent notamment à renforcer la cohésion et la solidarité d’une entité politique en lutte contre d’autres entités politiques. Comme rien ne permet de croire en une intervention divine apportant la paix définitive sur Terre, les guerres vont continuer. Une armée constituée de sceptiques humanistes athées ne serait guère performante.

Prémodernité, modernité et postmodernité

Au stade prémoderne, le domaine public envahit le domaine privé. L’homogénéité organique de la collectivité est visée. Il importe que chacun adhère aux valeurs et aux conduites que le pouvoir politicoreligieux considère comme justes ou orthodoxes. Les déviants et les hérétiques y sont poursuivis activement.

À ce stade prémoderne, les hérétiques religieux sont persécutés et même exécutés. Semblablement dans les pays communistes, les déviants politiques sont pourchassés, emprisonnés et même exécutés. Notons aussi que les homosexuels y sont souvent persécutés.

Les sociétés capitalistes et relativement démocratiques se situent le plus souvent au stade moderne. Elles reconnaissent habituellement le droit à la différence et à la liberté de pensée dans la sphère privée. Du moment qu’on n’exhibe pas ses préférences politiques, religieuses ou sexuelles marginales dans le domaine public, et notamment dans son travail, on est laissé tranquille. C’est l’efficience ou la productivité du travail qui importe. Ainsi, les domaines public et privé y sont habituellement bien séparés.

Enfin, au stade postmoderne, le privé envahit le public avec la complicité des avocats, des psychologues et des publicitaires. L’individu y revendique le droit à l’expression de son identité, même au détriment de l’efficience de l’entreprise pour laquelle il travaille. Ainsi, des religieux minoritaires veulent afficher ouvertement leur appartenance par des signes et des comportements ostentatoires dans leur emploi public comme dans leur vie privée. Cette expression de soi sous-entend un sentiment de supériorité. Ceux qui affichent des signes religieux ostentatoires sous-entendent qu’ils sont moralement supérieurs.

Semblablement, plusieurs homosexuels réclament le droit d’exhiber leur « fierté gaie » au travail et dans des défilés. Des enseignants peuvent valoriser l’orientation homosexuelle en invoquant le droit au plein épanouissement personnel. Ils peuvent soutenir que les hétérosexuels devraient s’ouvrir à l’expérience bisexuelle. La fierté gaie sous-entend un sentiment de supériorité dans l’art de vivre. Ainsi, l’Association LGBT pour un Québec inclusif s’est déclarée résolument opposée à une Charte de la laïcité.

Valorisation du savoir-être

De nos jours, on se valorise plus souvent d’un savoir-être que d’un savoir-faire. Objectivement, on n’a guère de mérite à être homosexuel ou hétérosexuel, religieux ou athée, doté d’un haut Q.I. ou non, puisque l’hérédité et les influences subies durant la prime jeunesse déterminent fortement ces caractéristiques. Aussi, l’important devrait être ce qu’on arrive à faire de constructif avec notre orientation sexuelle ou religieuse, et avec notre Q.I. Mais ce n’est plus souvent le cas.

Un vieux proverbe se dit : « Pour vivre heureux, vivons cachés ». Autrefois, les gens ne se confiaient qu’à un nombre réduit d’amis sérieux. Aujourd’hui, avec Facebook et Twitter, les gens veulent raconter à beaucoup de gens ce qui leur arrive (même si c’est insignifiant ou vulgaire). Leurs expériences personnelles sont validées dans la mesure où ils peuvent les exhiber au monde. Les fréquents tatouages sont une autre façon de montrer que leur identité est spéciale et importante.

Dans notre société postmoderne, le droit à l’exhibition de l’identité personnelle expliquerait les nombreuses oppositions à ce projet de Charte. Si Hamlet se réincarnait, il déclarerait : « To be seen or not to be seen, that is the question ». Être vu ou ne pas être vu est devenu une problématique contemporaine fondamentale. 

Ancien président des Sceptiques du Québec, Philippe Thiriart détient
une maîtrise en psychologie et une maîtrise en études religieuses.