Sexologie et politique victimaire

Par Michel Belley *

 

Le Québec sceptique - Numéro 99 – Été 2019

 

La sexualité doit être une activité consensuelle, excluant naturellement le harcèlement et la coercition. Pour réduire les comportements sexuels déplacés, il faut bien cerner le problème. Une approche scientifique suivant une méthodologie rigoureuse a plus de chance d’y réussir qu’un échantillon de convenance répondant à des impératifs idéologiques.

Dans un article paru dans La Presse du 24 janvier 2019, le chroniqueur Yves Boisvert a été l’un des premiers à oser critiquer publiquement le rapport sur les violences sexuelles en milieu universitaire (VSMU ; connu aussi sous le nom de rapport ESSIMU [Enquête Sexualité, Sécurité et Interactions en Milieu Universitaire]). Il a valu à la sexologue Manon Bergeron le titre de « scientifique de l’année » décerné par Radio-Canada.

Je suis complètement en accord avec l’analyse de Yves Boivert, que j’aimerais pousser plus loin, en montrant comment Mme Bergeron, sous couvert de la science, fait la promotion d’un féminisme victimaire. L’enquête qu’elle a réalisée avec onze autres chercheuses visait à amplifier l’importance du phénomène des agressions sexuelles et du harcèlement, et les questions du sondage étaient biaisées dans ce but. Contrairement à ce qui est mentionné dans l’émission Découverte de Radio-Canada (27 janvier 2019), ces données sont bien loin d’être rigoureuses.

Je ne nie pas que le sujet soit important et que, comme société, nous devrions améliorer la vie collective en tentant de diminuer ces problèmes à tous les niveaux, mais ce sont les statistiques issues de ce rapport qui doivent être identifiées pour ce qu’elles sont : des exagérations. Ce rapport indique « que 36,9 % des répondants ont subi une forme de violence sexuelle depuis leur arrivée à l’université ».

Pourtant, la grande majorité des comportements identifiés dans ce sondage ne sont que des incivilités. Soulignons ici que la définition de violence implique la présence d’une force intense, de coercition, ou du caractère extrême d’un sentiment, et cette violence ne se retrouve pas dans les incivilités identifiées par ce sondage et associées aux violences sexuelles.

La définition de victime comme personne « mal à l’aise »

La nouvelle façon d’établir si vous êtes une victime, prônée dans cette recherche selon une tendance d’extrême gauche victimaire, est de déterminer si vous avez été « mal à l’aise » dans certaines situations : lorsqu’on vous regarde, vous déshabille du regard, vous aborde avec un sujet d’ordre sexuel, vous conte des blagues à caractère sexuel ou lorsque vous êtes en présence d’une personne peu vêtue.

Les personnes peu vêtues

Examinons, par exemple, le cas d’une jolie jeune femme habillée de façon sexy et portant un décolleté plongeant. Elle peut se considérer victime si elle juge être trop regardée ou déshabillée du regard. Par contre, certains hommes pourraient se sentir mal à l’aise (donc ils sont aussi victimes) devant cette jeune femme peu vêtue qui les « agace » et attire inconsciemment leur regard, et certaines femmes, mal à l’aise devant cette situation (et donc aussi victimes), pourraient se plaindre de l’attention des hommes portée vers cette jeune femme. Suivant cette logique, on peut aussi se demander ce qu’on devrait penser des Femens ou des nudistes qui ont manifesté lors du printemps érable, ainsi que des mouvements hippies des années 1970 ? Ils ont certainement été considérés comme indécents par certaines personnes prudes. Soulignons ici que le malaise est aussi fonction des us et coutumes d’une société, et qu’il varie avec le temps.

Malaise devant une personne peu vêtue, ou trop vêtue.

 

Victime de violence ?

Selon ce rapport, vous êtes aussi victime de « violence » dès qu’on vous fait une remarque désobligeante sur votre apparence, un sifflement, une caresse, un frottement non désiré, ou même des « invitations à prendre un verre ou à sortir pour manger, malgré vos refus ». (Notez que l’évaluation du nombre minimal de refus est laissée à la discrétion du répondant.)

Oui, vous l’avez deviné, les définitions données aux violences sexuelles, implicites au questionnaire, sont extrêmement larges et vagues. Qui plus est, dans ces situations, la personne qui engendre le malaise devient un agresseur ou un harceleur.

Si on poursuit la logique victimaire des autrices de ce rapport, on devrait ainsi éliminer les cours d’éducation sexuelle donnés dans les écoles primaires et secondaires. Ces cours abordent des sujets gênants pour certains professeurs et certains élèves, tels la description des organes sexuels, l’homosexualité, les transgenres, le condom et l’avortement. Bien des parents (surtout chrétiens) sont tellement mal à l’aise que ces sujets soient abordés avec leurs enfants qu’ils veulent éliminer ces cours.

Les professeurs et le ministère de l’Éducation deviennent ainsi des harceleurs sexuels. Les sexologues comme Mme Bergeron se retrouvent donc à défendre des positions contradictoires : d’un côté, ils font la promotion de l’éducation sexuelle, mais, de l’autre, le malaise généré par ces cours devrait être considéré comme une violence sexuelle en milieu scolaire…

Toujours selon ce rapport, les remarques désobligeantes et les attouchements font partie des actes violents propres au harcèlement, qu’on devrait rapporter aux autorités en place. Tout frôlement corporel lors de festivités devient donc suspect. S’il s’avère ne pas être reçu favorablement, il est immédiatement identifié au harcèlement. Il n’est plus nécessaire que ce soit répétitif, comme dans la définition légale de harcèlement pour des actes non violents. Pour un étudiant, faire la cour devient alors tout un défi !

Des conclusions non représentatives de la situation à l’université

Cette enquête ne fait pas de différence entre ce qui se passe dans et à l’extérieur de l’université. Tous les comportements sexuels des gens qui fréquentent l’université sont examinés.

Ainsi, près de la moitié de ces « violences » sexuelles (47 %) ont été commises lors d’activités sociales, ce qui incluait celles qui ont lieu hors de l’université. D’autres études rapportent que la majorité des violences sexuelles se produisent à l’extérieur des campus, lors d’événements sociaux ou d’activités festives. Alors, attribuer toutes ces violences sexuelles au milieu universitaire, comme le souligne le titre du rapport, ainsi que le reportage de RadioCanada (2017) intitulé L’université, terreau fertile pour les violences sexuelles, est tout simplement fallacieux.

Il n’est donc pas étonnant que 90 % des violences sexuelles n’aient pas donné lieu à des plaintes, parce que 79 % des « violenté.es » « croyaient que la situation n’était pas assez grave pour la signaler ». Selon le rapport, « cette faible fréquence de dénonciation fait écho à (une autre) étude… qui conclut que les victimes éprouvent des difficultés à reconnaître ce qu’est une violence sexuelle… » Ben voilà ! Va falloir aussi éduquer les victimes pour qu’elles puissent 1) identifier le malaise provoqué par une situation comme une violence dont elles sont victimes et 2) le dénoncer aux autorités !

Un problème d’échantillonnage qui biaise les résultats

Yves Boisvert, dans son article, a bien identifié le problème d’échantillonnage. Tous les étudiants et le personnel de quatre universités francophones du Québec ont été contactés personnellement et invités à répondre au sondage. Des réunions et de la publicité ont aussi été faites dans les deux autres universités. J’évalue le nombre de personnes ainsi contactées à au moins 150 000. De ce nombre, il y a eu 9 284 réponses (6554 étudiant.es et 2730 employé.es), soit un taux de participation de moins de 6 %. On peut être certain que le très faible pourcentage des gens qui ont répondu au sondage sont ceux qui se sont sentis concernés par cet enjeu, et plus particulièrement celles et ceux qui ont été victimes d’agression ou de harcèlement.

Copie de l'annexe 2 du rapport ESSIMU sur les violences sexuelles

Copie de l'annexe 2 du rapport ESSIMU sur les violences sexuelles

 

On a aussi mentionné dans ce rapport que 3351 questionnaires ont été retirés parce qu’ils n’ont pas été remplis entièrement. On peut se demander si ces sondés ont tout simplement abandonné le sondage parce qu’ils se sont rendu compte que les questions étaient biaisées pour amplifier le phénomène.

Dans la partie des limites méthodologiques, les autrices du rapport reconnaissent ce qui suit : « Comme les résultats obtenus n’ont pu faire l’objet d’une pondération, ils ne sauraient être généralisés à l’ensemble de la population étudiante ou travaillant à l’université. » Mais cette constatation a été évacuée du sommaire : « Cette recherche… a permis d’établir un portrait des violences sexuelles se déroulant en contexte universitaire au Québec. » Et c’est cette dernière conclusion qui a été médiatisée.

En entrevue à l’émission Découverte, Manon Bergeron mentionne qu’elle veut déconstruire les mythes et préjugés liés à la violence sexuelle. Par contre, je pense que ses démarches tendent davantage vers la construction de nouveaux péchés transformant des inconduites sexuelles, non violentes, en violence sexuelle. Elle aurait pu recevoir de Radio-Canada un prix pour son implication politique et son éveil de la population face aux réalités vécues par certaines femmes, mais sa nomination comme « scientifique de l’année » basée sur cette enquête tendancieuse est très discutable.

J’aimerais aussi inviter la communauté scientifique, ainsi que tous ceux et celles qui s’intéressent aux violences de toutes sortes, à différencier davantage ce qui est vraiment violent de ce qui ne l’est pas. Faire des statistiques et mettre ensemble les cas graves d’agressions comme les viols avec les incivilités comme le fait de déshabiller du regard, ce n’est pas de la science. C’est de la militance politique victimaire. Et quand une bonne portion de la population peut se reconnaître à la fois comme victimes et comme agresseurs, je crois qu’il y a un problème majeur de définition des termes.

J’irais même plus loin en suggérant que culpabiliser les comportements les plus bénins (regards insistants, sifflement, effleurement) ne semble viser qu’à sacraliser la femme. Pour approcher une femme, il faut maintenant montrer patte blanche, demander des faveurs, et surtout, éviter toute intrusion malhabile dans sa « bulle ». On peut faire un parallèle avec ces musulmans intégristes qui demandent aux femmes de porter la burqa ou le niqab, dont le but est de les soustraire aux regards des hommes.
 

Considérations neuropsychologiques

Notre société fait face à certaines réalités biologiques qui affectent la socialisation et le bien-être de tous, et ces réalités sont souvent inconnues ou sous-évaluées par ceux et celles qui examinent ces problématiques. L’empathie, le respect des autres et les normes sociales sont des capacités qui s’acquièrent avec les années, et qui sont aussi liées au développement du lobe frontal qui, malheureusement pour les universitaires, n’est pas terminé chez l’homme avant ses 25 ans. Ce sous-développement du lobe frontal, par rapport à l’adulte, fait en sorte que l’adolescent et le jeune adulte prennent davantage de risques, que ce soit socialement, dans les sports, en conduisant une voiture, etc. (Brownlee, 2005). Ces comportements à risque ont probablement été payants pour notre espèce par le passé, entre autres à la chasse et à la guerre, en rendant les jeunes survivants sexuellement plus prolifiques. Les capacités d’empathie et d’évaluation des conséquences de ses propres actions font donc défaut chez bien des adolescents et jeunes adultes. Il sera donc probablement difficile d’améliorer les choses autant qu’on le voudrait, étant donné ces limites neuropsychologiques. Les hommes restent des prédateurs, et ils ont encore de la testostérone qui favorise la compétition et l’agression, n’en déplaise aux adeptes de la théorie du genre. Pour en faire des petits anges bien dociles, cela demanderait plusieurs générations pendant lesquelles seuls les « gentils » pourraient se reproduire. Mais les jeunes femmes admirent davantage les plus forts, en muscles ou en gueule ! Cependant, comme la plupart des cas de harcèlement et d’agressions surviennent en milieu festif, on pourrait suggérer de rendre la consommation de l’alcool illégale avant 25 ans. Ce poison qui désinhibe les pulsions augmente les risques de harcèlement et d’agressions sexuelles. Par contre, bien que cette suggestion soit basée sur la logique, elle ne serait pas acceptée par nos jeunes adultes, qui se révolteraient et nous donneraient un autre printemps érable…

 

Est-ce vers cela qu’on veut évoluer en tant que société, c’est-à-dire soustraire les femmes aux regards des hommes, peu importe qu’elles soient vêtues de façon sexy ou non ? Pourtant, bien des jeunes femmes veulent être admirées lorsqu’elles s’habillent et se maquillent pour bien paraître. Mais on dirait qu’il faudrait que ce soit seulement les hommes qui leur plaisent qui puissent les regarder, et que les autres s’abstiennent.

Sur ce sujet, des discussions ouvertes entre hommes et femmes seraient à privilégier. D’autre part, on observe trop fréquemment une fermeture complète de plusieurs féministes face aux opinions des hommes. À mon avis, pour vraiment bien évaluer la fréquence des comportements sexuels violents, cela prendrait 1) de bons sondages, avec de forts taux de participation, 2) des définitions claires, 3) préférentiellement, des équipes de chercheurs mixtes, pour éviter certains biais, 4) des groupes de recherche plus neutres face aux idéologies et 5) l’assistance de psychologues.

La réponse de Mme Bergeron à l’article d’Yves Boisvert

Dans sa réponse publiée dans La Presse, Mme Bergeron souligne que « la stratégie de recourir à un échantillon de convenance demeure la plus couramment utilisée dans les sciences humaines et sociales. Les scientifiques doivent reconnaître les biais introduits par l’utilisation d’un échantillon de convenance, ce qui est fait dans le rapport ESSIMU à la section méthodologie. » Mais, comme je l’ai souligné plus haut, le sommaire donne un autre son de cloche… De plus, le commun des mortels n’a aucune idée de ce qu’est un échantillon de convenance, et encore moins des limites de telles études.

Mme Bergeron continue ainsi : « Une méthode reconnue pour vérifier si l’autosélection a introduit un biais consiste à comparer les résultats obtenus avec ceux d’autres études. Or, les fréquences rapportées dans ESSIMU sont très similaires aux pourcentages obtenus dans le cadre d’autres études canadiennes ou américaines qui utilisaient des échantillons représentatifs, bien que plus restreints, par exemple à une seule université. » À cela je réponds que ce n’est pas parce que différentes études donnent des pourcentages similaires que cela leur donne un caractère scientifique.

Elle continue : « La définition des violences sexuelles adoptée par l’équipe est alignée sur les recommandations concernant la surveillance du phénomène de la violence sexuelle par les Centers for Disease Control and Prevention (CDCP), aux États-Unis. Malgré le large consensus dont elle bénéficie en recherche, cette définition peut faire réagir si l’on croit que seuls les gestes s’alignant sur les définitions du Code criminel constituent de la violence. »

Le problème réside dans les différences énormes entre l’interprétation de la définition donnée aux violences sexuelles dans le rapport ESSIMU (incluant les « différents types de manifestation, tels que : l’agression sexuelle, l’exhibitionnisme, le voyeurisme, le harcèlement sexuel, le cyberharcèlement, l’attouchement non désiré, la menace de viol, le chantage sexuel et diverses formes de comportements sexuels non désirés ou non consensuels »), définition alignée sur les recommandations du CDCP, et le questionnaire du sondage.

Ce dernier donne implicitement une autre définition aux violences sexuelles en identifiant la victime comme une personne « mal à l’aise » dans certaines situations à caractère sexuel. De plus, utiliser une définition de la violence très différente de ce qui est accepté par les dictionnaires et la population en général ne fait qu’alimenter la confusion. En science et dans le monde de la vulgarisation scientifique, ce n’est pas acceptable. Par ailleurs, c’est une stratégie utilisée fréquemment en politique, de façon idéologique, ainsi que dans les fausses nouvelles…

La réponse de Martine Delvaux à mon article publié dans La Presse

Mme Delvaux, professeure et essayiste féministe, a critiqué mon article en mentionnant : « Votre discours se limite à ce qu’on a déjà entendu : le désir de pouvoir faire ce que vous voulez. Vous défendez un droit à ce que vous appelez des incivilités. »

J’aimerais juste répondre qu’il y a une différence entre des incivilités et des comportements inacceptables comme le viol, le harcèlement sexuel et les agressions verbales ou physiques. Ces derniers méritent d’être dénoncés et les agresseurs méritent une peine proportionnelle à la gravité du comportement.

D’autre part, plusieurs des comportements « supposément violents » identifiés dans ce sondage ne sont basés que sur le malaise qu’ils provoquent. On peut difficilement donner une peine de prison ou une amende basée sur le malaise subi par une personne. Il faut évaluer la gravité du comportement de façon plus raisonnable, déterminer s’il était véritablement inacceptable et s’il a été fait dans le but de nuire ou d’obtenir une gratification quelconque.

Comme mentionné ci-haut, un jeune adulte peut facilement mal évaluer la portée de son geste. Et, jusqu’à maintenant, je n’ai vu nulle part quelle peine devrait être donnée pour les différents types de comportements supposément inacceptables. On ne peut certainement pas aller en cour pour un sifflement ou un regard insistant ni mettre un élève à la porte de l’université.

De plus, pour donner une amende ou une peine de prison, ça prend généralement des témoins. On peut beaucoup plus difficilement porter un jugement seulement en se basant sur une plainte, sans preuve, tout en évitant, autant que possible, de condamner des innocents. C’est le problème avec tout notre système de justice : on n’a pas encore trouvé de façon de déterminer à quel point un témoignage est fabriqué, exagéré, véridique ou mensonger. Il faut donc se demander si on doit avoir des agent.es de police partout pour donner des amendes pour les comportements qu’ils jugent déplacés, comme on le fait, par exemple, avec le Code de la route et les stationnements illégaux.

La justice sociale, et la chasse aux sorciers

Les personnes qui ont subi un préjudice et qui poursuivent en cour veulent être crues, et je les comprends. Par contre, on assiste présentement, avec les dénonciations d’agressions sexuelles, à une remontée de l’injustice sociale. Tout d’abord, l’accusation reste vague : quand une personne est accusée d’agression, on n’a aucune idée de la gravité de l’acte, à cause de la définition beaucoup trop large du terme agression. A-t-on affaire à une accusation de viol, ou d’attouchement sexuel ? De plus, avant même qu’une personne soit condamnée en cour, elle est souvent jugée coupable par son entourage, son employeur ou l’université, et sa carrière en est irrémédiablement affectée. Même s’ils sont rares, de faux témoignages peuvent ainsi démolir complètement la réputation d’une personne. Et comme les dédommagements peuvent parfois se chiffrer en millions de dollars, il peut être très tentant de mentir ou d’amplifier le dommage subi. Le cas de Jerry Sandusky, un entraîneur condamné pour des agressions sexuelles sur des enfants, pourrait être un exemple d’un tel complot (Crews, 2018).

De plus, en cas d’accusation grave et fondée contre un dirigeant d’entreprise, c’est toute la compagnie et ses employés qui en sont affectés. L’entreprise perd des contrats, elle peut devenir invendable, la valeur de ses actions chute (et peut même n’être plus cotée en bourse, ce qui a été le cas avec Liberty Tax [Feeley, Green and Bloomberg, 2018]), et bien des employés perdent leurs emplois.

La faute du haut dirigeant se répercute donc sur les employés et les investisseurs. On se croirait revenu à la mentalité de l’Ancien Testament, là où la faute des pères se répercute sur leurs enfants jusqu’à la 99e génération… Alors que ce devrait être le dirigeant qui doive faire face à la justice, ce sont tous les employés et investisseurs qui en souffrent.

Une critique signée par 107 féministes

Une critique de l’article original d’Yves Boisvert, par la sociologue Francine Descarries et la doctorante Sandrine Ricci, intitulée À la défense de savoirs scientifiques responsables et engagés, soutenant la démarche de Mme Bergeron et son équipe, a été publiée sur le site Affaires Universitaires. Elle a été appuyée par 102 femmes et 3 hommes, membres du Réseau québécois en études féministes (RéQEF).

Selon les autrices, « la sortie médiatique d’Yves Boisvert contre la chercheuse Manon Bergeron et l’enquête ESSIMU s’appuie sur une vision restreinte de la science. […] À l’instar de la présente polémique sur ce qui constitue ou non de la “science”, cette vision nous apparaît désuète et porteuse de contre-vérités… ». Donc, selon elles, il faudrait redéfinir la science et ses méthodes, pour en arriver à mieux comprendre la réalité des femmes. Je pense plutôt qu’on doit continuer de faire des recherches sur le vécu des gens et poser des questions dans des sondages, mais sans faire passer les résultats de ces sondages pour de la science. Leurs limites méthodologiques ne doivent surtout pas être passées sous silence.

Plus loin, elles reconnaissent que : « Certes, la recherche féministe ou engagée, comme tous les autres types de recherche, n’est jamais à l’abri de faiblesses ou de biais, mais cette possibilité n’invalide pas d’office la qualité des résultats. » Par contre, nulle part dans leur article, elles n’offrent d’arguments permettant d’appuyer les résultats provenant du rapport ESSIMU. De plus, lorsqu’une recherche en particulier fait état de faiblesses majeures, la portée de ses résultats s’en trouve nettement diminuée, quand ils ne sont tout simplement pas invalidés.

Elles continuent ainsi : « Ces travaux ont en commun de ne pas prétendre à la Vérité : ils participent au processus scientifique de comprendre ces réalités et visent, comme le recommande l’UNESCO à propos de la responsabilité de la science, “l’édification de sociétés plus humaines, plus justes et plus inclusives”. » Pourtant, ce n’est pas du tout l’impression que Mme Bergeron laisse dans ces entrevues. Elle continue de marteler que cette recherche permet de mieux mesurer l’ampleur des violences sexuelles, ce qui est, à mon avis, complètement faux. Cette recherche permet plutôt d’amplifier le phénomène, dans le but de faire réagir le public, les universités et le gouvernement.

Finalement, il faut reconnaître qu'il peut y avoir un problème avec le savoir scientifique lorsqu'il est utilisé pour défendre des idéologies. La science en elle-même est neutre à ce sujet. Par ailleurs, lorsque mal utilisée, elle peut servir indûment à défendre l’eugénisme, le racisme, la théorie du genre, etc.

Dans le cas présent, ce qui a été critiqué, c’est d’abord et avant tout la méthodologie utilisée dans le rapport ESSIMU sur les violences sexuelles, ainsi que l’identification d’incivilités et d’agressions non violentes comme des « violences sexuelles », dans le but de gonfler des statistiques et les rendre beaucoup plus alarmantes. Cela n’est pas de la science, mais plutôt de la politique basée sur des demi-vérités. Le texte présenté ici, par Francine Descarries et Sandrine Ricci, ne répond malheureusement pas à ces critiques.

Comment prouver l’existence des miracles ? Ben voyons ! Par un sondage…

Ce n’est pas non plus parce que différents sondages donnent des résultats similaires que c’est scientifique. La méthode de sondage utilisée dans le rapport ESSIMU, l’échantillon de convenance, s’apparente à une accumulation de témoignages, et elle pourrait servir à démontrer que les miracles existent et qu’ils sont fréquents, ou que n’importe quelle médecine alternative est efficace.

Par exemple, dans un sondage sur les miracles, on pourrait utiliser la définition suivante, très inclusive : guérison inexpliquée, peu importe l’avis des médecins. Et pour augmenter le nombre de miracles, on pose des questions du genre : Avez-vous été témoin de guérisons inexpliquées ? Croyez-vous que la prière a facilité votre guérison, ou celle de l’un de vos proches ? Comme répondants au sondage, il suffit de rejoindre un très grand nombre de chrétiens sur ce sujet et espérer que les plus croyants vont répondre de façon majoritaire, ce qui augmentera le pourcentage de miraculés dans l’échantillon.
 

Comparaison entre sondages 

Devant les résultats étonnants qu’on pourra en tirer, des recommandations pourraient ensuite être faites aux gouvernements pour favoriser les prières d’intercession et ainsi améliorer la santé des gens. De plus, on aurait ainsi de « bonnes raisons » de remettre des cours de religion chrétienne dans les écoles.

En bref, ce genre de sondage peut permettre d’identifier certains problèmes, mais non leur prévalence. Cela correspond à une accumulation de témoignages et c’est la méthode pseudoscientifique par excellence utilisée par les croyants pour défendre des idéologies, des politiques, des religions et des médecines alternatives.

Conclusion

Concluons ici en citant Yves Boisvert : « La question, c’est : pourquoi écrire des chiffres s’ils sont scientifiquement invalides ? La réponse est simple : ce sont des chiffres rhétoriques. Ils ont pour but de dénoncer. Ils sont artificiellement gonflés pour cette seule et unique fin. C’est le mérite des militants : faire bouger les choses en faisant du bruit. C’est plein de vertus. Ça se défend. Et ça fonctionne d’ailleurs : l’ex-ministre Hélène David a assisté au dévoilement de l’étude et a fondé sa politique dessus. Mais ce n’est pas de la science. Alors “scientifique de l’année”, vraiment ? Pauvre science. Pauvre journalisme. » 

 

Sur ce sujet :

Discussion sur le forum sceptique.

 

Références

Une version courte de cet article a déjà été publiée : 
Belley, Michel (2019, 4 févr.), Sexologie et politique victimaire, La Presse.

 

L’auteur est un chercheur retraité du domaine pharmaceutique.