Les Sceptiques du Québec

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À partir d’avant-hierLes Chroniques Zététiques

La difficulté d’écrire

Par : crayongra

Ce petit billet pour simplement parler de l’évolution de ce blog, si tant est que ça intéresse quelqu’un :

Le faible nombre d’articles présents indique ma vitesse d’écriture… En effet, dès le premier article publié ici, je me suis fixé des standards personnels de documentation et de rédaction. Si bien que chaque publication représentait un travail étalé sur un mois ! C’est beaucoup trop, d’autant que ça m’occupait l’esprit pendant tout ce temps.

En attendant, j’avais ma page Facebook dédiée à mes illustrations, et progressivement j’ai défoulé mon envie de communiquer sur celle-ci. En fait, mes lectures et autres réflexions, quand elles me donnaient envie d’écrire, ne justifiaient par forcément un article complet, long et référencé. Le format plus court que j’utilise sur Facebook est plus approprié, je pense. En plus, je m’y sens plus libre d’être moins rigoureux quand effectivement il n’y a pas besoin de l’être !

Voilà. Donc je ne sais pas à quelle fréquence j’alimenterai ce blog, ou si j’y publierai à l’occasion un format se rapprochant de celui que j’utilise sur Facebook. En attendant, mes dessins et mes partages de lectures et de liens – que je juge – intéressants sont ici :

GRA

A bientôt !

 

narrateurspubliversion

crayongra

Infoxication au glyphosate

Par : crayongra

Pour lever toute ambiguïté immédiatement, cet article n’a pas vocation à défendre le glyphosate, ni à prôner son utilisation.

Nous avouons notre ignorance quasi totale à propos de l’agriculture, du fonctionnement de la santé humaine, des interactions des écosystèmes, et vous êtes obligé.e (à moins que vous ne soyez effectivement un.e expert.e dans un de ces domaines) d’en faire de même. Un effort de recherche et de compréhension est nécessaire, mais toujours insuffisant.
Aussi, un tel article ne peut avoir aucune prétention, si ce n’est celle de vérifier, avec les informations disponibles, le degré de vérité des allégations à propos du glyphosate.

Introduction

Pourquoi écrire un n-ième article sur le glyphosate ? Y a-t-il besoin de rappeler encore et toujours les mêmes choses à son sujet ?

C’est LE scandale du moment, les médias se déchaînent dessus, les politiques débattent… L’opinion publique est majoritairement contre, et les articles démontant les mauvaises informations au sujet du pesticide sont pourris de commentaires imposant leur subjectivité, qui restent hermétiques aux résultats scientifiques les plus solides.

Alors un article de plus, ça ne fera pas de mal.

De quoi parle-t-on ici ?

Le glyphosate est une molécule active, à la base de la composition de plus de 750 produits commercialisés par plus de 90 fabricants.
C’est un herbicide total, le plus utilisé dans le monde, à raison de 700 000 à 800 000 tonnes par an dans le monde, dont 10 000 en France.
Il est peu cher, et élimine des plantes qui résistent à plus de 100 produits.
Pour ne pas rentrer dans des détails de physiologie végétale, il s’attaque à une enzyme faisant partie d’une chaîne de synthèse d’acides aminés aromatiques. Ce mécanisme est propre aux organismes photosynthétiques, donc n’existe pas chez l’humain, ni chez aucun autre animal.
Pour bien pénétrer dans les feuilles, le glyphosate est souvent associé à des tensioactifs.
Comme c’est un herbicide total, les plantes cultivées doivent être rendues résistantes, et c’est souvent par modification du génome.
Le glyphosate est aussi le pesticide le plus étudié scientifiquement au monde, et actuellement le plus discuté en politique.
Parfait, ça nous fait de la matière.

Classification et politiques

On commence par ce qui est le plus répandu dans les médias : la classification du CIRC du glyphosate en « cancérogène probable pour l’homme » (2A), qui cache beaucoup de choses.

Le CIRC est une branche de l’OMS, qui a pour mission d’évaluer les dangers, mais non les risques. Cette identification ne prend donc en compte ni les doses, ni les fréquences d’exposition des populations. C’est pourquoi les boissons chaudes sont également classées 2A, et que la charcuterie est un niveau au-dessus, classe 1, « cancérogène avéré ». Vous arrêterez-vous de manger du saucisson pour autant ?
Le CIRC ne prend en compte dans ses commissions que les publications scientifiques, et élude volontairement les données fabricants, qui peuvent être utiles et pleines de ressources.

De plus, la classification 2A du glyphosate est sûrement erronée, car le président de la commission du CIRC a avoué sous serment qu’une étude prospective d’ampleur (voir plus loin) ne révélant aucun problème de santé dû au glyphosate avait été écartée à tort lors de la discussion, alors que la commission en avait connaissance. Selon lui, la classification aurait été plus favorable si elle avait été prise en compte.

Le CIRC n’est pas le seul organisme a avoir émis un avis sur le glyphosate. 14 agences sanitaires (voir la liste en fin d’article) ont conclu à une improbabilité de la toxicité du glyphosate (et des produits qui lui sont associés dans ses utilisations) pour l’homme, dans des conditions d’exposition professionnelles ou civiles.

Mais ce consensus est largement ignoré, comme l’a mis en évidence une revue médiatique : sur 81 articles de presse de médias français, le CIRC est cité 30 fois, contre 11 et 10 pour l’EFSA et l’ECHA, qui font parties des agences favorables. Hormis 2 autres citations d’agences, rien de plus.

Toutes ces agences se basent sur l’ensemble de la littérature scientifique et des données existantes sur le glyphosate, c’est donc un consensus actuel très robuste.

Peut-être pourrait-on soutenir une comparaison avec l’industrie du tabac, en ce sens que les sommes financières en jeu orientent nécessairement les acteurs ?
Impossible de nier les conflits d’intérêt dans les deux cas, c’est certain. Mais rappelons que le consensus scientifique a toujours été clair sur la toxicité du tabac. Les lobbys ont joué dans l’acceptation sociale à travers les publicités et la législation.

Pour le glyphosate, le consensus conclut à l’innocuité du produit, et l’opinion publique est manipulée, avec moins d’argent en jeu mais tout autant d’efficacité, par les industries du bio et les ONG.

Le 24 octobre dernier, le parlement européen a voté une résolution pour interdire le glyphosate d’ici à 2022. Cette résolution veut faire pression sur la commissions européenne qui souhaite le renouvellement de son autorisation pour 15 ans.

En France, tous les partis politiques sont évidemment contre le glyphosate. Nous ne ferons pas de procès d’intention, aussi nous ne pouvons dire si c’est par populisme ou si réellement, ils sont dans l’ignorance des dernières conclusions scientifiques.

La même revue médiatique que nous citions plus haut a analysé les arguments anti- et pro-glyphosate selon les courants politiques des médias.
Les médias de gauche sont toujours contre, et leurs arguments sont systématiquement sanitaires. Ce sont ceux qui touchent le plus facilement le public, ceux qui sont les plus intuitifs, mais leur pertinence laisse à désirer, nous le verrons.

Les médias de droite s’affichent volontiers pro-glyphosate, et leurs arguments sont d’ordre économique.

Monsanto

Le nom du géant Monsanto revient souvent lorsqu’on parle du glyphosate, ainsi que celui du Round’Up.

Monsanto, en tant qu’entreprise capitaliste multinationale, est très critiquable. On peut lui reprocher à peu près tout ce qu’on veut avec pertinence. Mais là n’est pas le débat : pour critiquer le glyphosate, il faut parler du glyphosate.

L’hégémonie du glyphosate, quoi qu’on en pense, n’est aujourd’hui pas due à Monsanto, mais à son efficacité, à sa très faible toxicité (on y reviendra) et à ses avantages en agriculture (on y reviendra aussi). Car oui, le brevet du glyphosate étant public depuis 2000, n’importe qui peut en produire et en acheter, et personne ne peut contraindre à en utiliser. Pour paraphraser le principe sous-jacent de l’évolution en biologie, on peut dire que les produits les plus adaptés aux besoins des marchés et des cultures humaines survivent et connaissent le succès !

Puisqu’il faut les évoquer : les Monsanto Papers. Ce sont des documents et des communications internes de l’entreprise qui ont été dévoilés cette année. Forcément, comme toute révélation, cela a fait grand bruit. Dommage, car on n’y apprend pas grand-chose.
Nul part on ne peut y voir Monsanto manipuler des chiffres, ni payer de scientifiques pour cacher ou inventer des résultats.
Des scientifiques ont bien été payés pour effectuer des études, mais c’est normal, la loi oblige toute entreprise à faire évaluer ses produits.
Toutes les études ont déclaré leur financement, et leurs résultats sont en accord avec le reste de la littérature scientifique sur le glyphosate. Seules les conclusions sont parfois embellies, et si cela est critiquable déontologiquement parlant, ce n’est pas inhérent à Monsanto ni au glyphosate : les recherches en psychologie montrent que leurs chercheurs financés ont systématiquement tendance à sur-interpréter leurs résultats.

Il n’y a donc pas eu de ghostwriting. En fait, sur plus de 1000 études, seules 4 sont potentiellement douteuses, mais elles déclarent leur conflit d’intérêt.

On peut finalement évoquer la soi-disant controverse du rapport de l’EFSA, l’une des agences favorable au glyphosate, qui aurait été écrit par la Glyphosate Task Force.

C’est juste un peu exagéré, car sur 4300 pages du rapport de l’EFSA, 100 ont été reprises du rapport de la Task Force, mais commentées et modifiées, et une partie était occupée par des listes de références et des abstracts.

Santé humaine

Même si elle a été démontée de nombreuses fois, il est toujours bon de revenir brièvement sur l’étude de 2012 de Gilles-Eric Séralini. Ce chercheur avait prétendu démontrer la cancérogénécité du glyphosate en nourrissant des rats au Round’Up. Il a pu observer se développer des tumeurs presque aussi grosses que les rats qui les portaient.

Outre les graves manquements aux normes d’éthique animale, son étude est farcie de défauts qui l’invalident complètement.

  • Statistiquement, le nombre de rats était trop faible
  • Le nombre de variables trop important pour discriminer quoi que ce soit
  • La souche de rat de l’étude est connue pour développer spontanément des tumeurs
  • Le mot « cancer » n’est jamais employé dans l’étude

Après évaluation, l’AESA, la BfR, l’ANSES, le HCB et les six académies françaises (Agriculture, Médecine, Pharmacie, Sciences, Technologies, Vétérinaire) ont donné un avis défavorable à cette étude.
Permettons-nous de préciser que l’étude était financée par Carrefour. Nous ne pouvons utiliser cela comme une preuve de quoi que ce soit, mais si on accepte que les scientifiques financés par Monsanto sont influencés dans les interprétations des résultats, alors on doit accepter que Séralini l’a été par Carrefour. Et Carrefour, comme tous les industriels de l’alimentaire, a un marché conséquent à saisir dans le bio.

L’exemple inverse en terme de rigueur est représenté par une étude prospective parue récemment, qui a suivi 54 000 agriculteurs sur 20 ans.
Le groupe témoin n’utilise pas de glyphosate, et quatre autres groupes ont été formés en fonction de la quantité à laquelle ils sont exposés. Les chercheurs se sont assurés que les groupes étaient comparables en termes socioéconomiques.
Les incidences de 22 types de cancers ont été mesurées, et aucun groupe, pour aucun cancer, n’a dépassé le seuil statistique indiquant l’existence d’un lien entre l’exposition au glyphosate et l’apparition d’un cancer.
Dans le cas des lymphomes non-hodgkiniens, soupçonnés jusqu’alors d’être causés par le glyphosate, le groupe témoin en développe même légèrement plus. C’est évidemment une fluctuation statistique à partir de laquelle on ne peut rien conclure.
Seule la leucémie myéloïde aiguë tend vers le seuil significatif, les chercheurs pensent donc qu’une étude poussée sur cette pathologie serait nécessaire pour évacuer/confirmer les doutes.

C’est à ce jour l’étude épidémiologique la plus grande et la plus complète qui ait été réalisée, et ses résultats sont en accord avec le reste de la littérature scientifique concernant les impacts du glyphosate sur la santé humaine.

Se rajoutent à cela les études AGRICAN et Agricultural Health Study, qui se concentrent sur la santé des agriculteurs et montrent qu’ils ont en général moins de cancers et vivent plus longtemps que le reste de la population.

Attention toutefois à ne pas généraliser le cas du glyphosate à tous les pesticides, ni aux modes d’utilisation.
Des scandales sanitaires existent, ils sont dramatiques. Gardons-les en tête pour rester prudent, sans toutefois appliquer bêtement le principe de précaution. Et surtout évitons les conclusions hâtives.
Monsanto a commercialisé des produits contenant du benzène, cela ne fait pas automatiquement de tous ses produits des poisons.

Dans plusieurs pays d’Amérique du Sud, le glyphosate est épandu par avion, trop près des habitations. Les populations ont eu de nombreux problèmes de santé, comme de l’asthme, liés aux aérosols. Il n’y a actuellement pas de preuve que le glyphosate soit directement responsable de ces maux.

Impacts écologiques

Le glyphosate est le pesticide le plus fréquemment et le plus massivement retrouvé dans la nature. Dans la mesure où il est également le plus utilisé dans le monde, c’est assez normal. Cela n’indique rien de sa toxicité.

La biodégradabilité du glyphosate n’est pas parfaite mais relativement bonne dans des sols riches (demi-vie de 4 à 189 jours). C’est son utilisation sur des sols « morts » (comme en viticulture ou en milieu urbain) qui participe le plus à sa dispersion dans les écosystèmes.

Cela dit, sa concentration moyenne dans la nature est 300 fois inférieure à la « concentration prédite sans effet », et ses concentrations dans les cours d’eau français (ainsi que les concentrations de son principal produit de dégradation, l’AMPA) n’ont jamais dépassé les seuils d’écotoxicité.

Il est responsable, selon le ministère de la santé, de 3% des occurrences de passage en catégorie NC2 (concentration arbitraire « impliquant des risques si maintenue longtemps ») de la qualité de l’eau du robinet, 6ième derrière l’atrazine à 65%.

Son utilisation massive cause cependant d’autres problèmes d’ordres pratiques.
Bien que des techniques existent pour contrer l’apparition de résistances chez les plantes visées, il arrive que des agriculteurs ne les maîtrisent pas, et se voient obligés d’utiliser de plus en plus de glyphosate, ou de le coupler à d’autres herbicides dont la toxicité est avérée.

Mais alors pourquoi n’utiliser que ce produit ? Encore une fois, parce qu’on n’a pas trouvé mieux jusqu’à maintenant. Il faut tenir compte des services rendus, et le glyphosate en rend beaucoup.

Il permet l’agriculture de conservation : laisser les résidus de culture au sol, pour laisser la dégradation naturelle enrichir la terre et sa faune. Les pesticides sont ainsi laissés au soleil et mieux dégradés. On évite de labourer, ce qui n’expose pas les nutriments au soleil (donc ne les dégrade pas) et laisse tranquille la microfaune. De plus, on protège les sols de l’érosion.

Selon l’INRA, ce type de culture obtient de meilleurs rendements que l’agriculture biologique, et de meilleurs résultats dans l’amélioration des sols, au niveau de la macro-faune, des nématodes et des micro-organismes.

Plusieurs études se sont concentrées sur les impacts environnementaux négatifs du glyphosate, en tant que polluant. Malgré ses records d’utilisation, il ne semble contribuer que faiblement à la pollution générale.

On pourrait arguer alors que tout risque et toute nocivité doivent être évités. C’est ne pas réaliser que le glyphosate, dans le contexte agricole actuel, sera obligatoirement remplacé, pour que les services qu’il rend soient assurés. Or, comme on l’a dit, il n’a pas de produit concurrent en efficacité et faible toxicité.

Questions d’opinion

En regard de toutes ces informations, on se demande pourquoi la presse, l’opinion publique et les politiques voient toujours d’un si mauvais œil le glyphosate.

Cette focalisation est idéologique. Elle part d’une peur intuitive de l’inconnu. Du moins de ce qu’on perçoit comme inconnu.

Pour émettre un jugement, nous avons besoin d’informations, de beaucoup d’informations. Or ces informations peuvent être difficiles à obtenir, à comprendre, à mettre en relation. Elles peuvent aussi être fausses, qu’elles soient relayées honnêtement ou non, ou tout simplement erronées, la science n’étant pas infaillible.

Souvent, ce qu’on pense être inconnu ne l’est que jusqu’à ce qu’on fasse des recherches. Il faut alors faire l’effort de changer d’avis si les résultats de ces recherches le demandent.

Il ne s’agit pas de se soumettre à un supposé dogme scientifique ou à des autorités supérieures. Si la recherche scientifique est accessible à n’importe qui s’en donnant les moyens, elle ne fait pas appel à l’opinion et aux préférences de chacun.

Les technologies comme les pesticides de synthèse font peur car on les connaît généralement mal, et on leur préfère d’emblée quelque chose de « naturel ». Naturel ou synthétique, les deux sont chimiques, et les termes n’ont pas de valeur en soi. Beaucoup de médicaments sont parfaitement synthétiques (comme l’aspirine), et des produits naturels peuvent être très toxiques : tout le monde connaît l’exemple de la bouillie bordelaise, un pesticide utilisé en agriculture biologique.

L’agriculture biologique regroupe un large panel de pratiques plus ou moins écologiques qu’on ne peut pas mettre dans le même panier. L’industrie exploite notre attirance pour des concepts flous, causée par une méconnaissance de ce qui se fait, tant en agriculture biologique que conventionnelle.

Conclusion

Par manque de documentation, nous ne pouvons fournir ici que de maigres pistes du changement vers une agriculture durable et écologique. Les liens sont en bas.

Nous ne souhaitons pas poser un faux dilemme entre « utilisation massive du glyphosate » et « interdiction totale ». Actuellement, il faut simplement considérer le consensus scientifique sur son efficacité, sa toxicité et l’amélioration des sols.
La critique rationnelle est celle qui dénonce, à travers le glyphosate, le système agricole ultra-productiviste écartant les alternatives potentielles.
Toutes les alternatives ne sont pas bonnes à prendre, et supprimer le glyphosate ne peut être une fin en soi.

Cherchons les solutions prometteuses, et donnons-leur une chance, sans faire de déni de science ni de bon sens !

 

 

Les (maigres) pistes d’alternatives agricoles :

Les agences sanitaires favorables au glyphosate :

  • OMS et FAO (Food and Agricultural Organization)
  • ANSES (Agence National française de Sécurité Sanitaire de l’alimentation)
  • ECHA (Agence européenne des produits chimiques)
  • APVMA (Autorité australienne des pesticides et médicaments vétérinaires)
  • FSCJ (Commission japonaise de sécurité des aliments)
  • US EPA (US Environmental Protection Agency)
  • NZ EPA (New-Zealand Environmental Protection Agency)
  • BfR (Institut fédéral allemand d’évaluation des risques)
  • BauA (Institut fédéral allemandpour la sécurité et la santé au travail)
  • PMRA (Pest Management Regulatory Agency Canada)
  • RDA (Administration du développement rural de Corée du Sud)
  • AESA (Autorité européenne de sécurité des aliments)

Nos autres sources :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1850

http://www.bunkerd.fr/greenpeace-manipule/

https://blogs.mediapart.fr/pierre-yves-morvan/blog/111017/glyphosate-saucisson-et-trump

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2596

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1945

http://menace-theoriste.fr/le-principe-de-precaution-la-prudence-nest-pas-une-fin-en-soi/

https://sciencetonnante.wordpress.com/2017/11/12/glyphosate-le-nouvel-amiante/

http://imposteurs.over-blog.com/2017/11/glyphosate-perturbateurs-endocriniens-nous-et-nos-enfants-allons-tous-trepasser-dans-d-atroces-souffrances-par-jerome-quirant.html

https://www.facebook.com/LeBunkerD/posts/1918506958414521

http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/08/08/en-argentine-les-habitants-exposes-a-l-herbicide-se-plaignent-de-multiples-affections_1557289_3244.html

https://theierecosmique.com/2017/11/28/glyphosate-comment-en-est-on-arrive-la/

http://imposteurs.over-blog.com/2017/12/glyphosate-le-nouveau-ddt-par-jerome-quirant.html

http://seppi.over-blog.com/2017/12/osmobio-le-successeur-du-glyphosate-serait-la.vraiment.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

http://chevrepensante.fr/2017/12/09/glyphosate-un-echec-mediatique-analyse/

https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-25719-chiffres-pesticides-cours-eau.pdf

https://www.franceinter.fr/emissions/affaires-sensibles/affaires-sensibles-08-mars-2017

http://seppi.over-blog.com/2017/11/glyphosate-l-agricultural-health-study-a-enfin-parle-messieurs-du-circ-a-vous.html

RemplissageBlog

crayongra

Ajouts et corrections à propos du « monde végan »

Par : crayongra

Nous revenons quelque peu sur l’article précédent, portant sur une revue médiatique de la prospective d’un véganisme globalisé.

Certaines données se sont révélées inexactes, certains sujets n’avaient été qu’évoqués. Nous pensons que le propos militant affiché se doit d’être le plus rigoureux, car il est le plus sujet à la critique. Voici donc de quoi en remettre en couche !

Corrections et nouveaux chiffres sur l’élevage

En premier lieu, nous avions évoqué 14,5% des gaz à effet de serre (GES) d’origine anthropique émis par les élevages, contre 14% pour les transports.

Ce qu’il fallait savoir à ce propos, c’est que les chiffres des GES des élevages sont calculés par la FAO, en prenant en compte entre autres de la production des aliments et intrants des animaux, de la transformation des aliments issus de ces animaux, et des transports associés.

De plus, on généralise beaucoup, mais les GES provenant directement d’animaux sont principalement ceux des éructations des ruminants, et il y a des différences entre les feedlots américains et les pâturages de montagne.

Côté émissions des transports humains, les chiffres viennent du GIEC, et ne représentent que les émissions des véhicules en circulation. Si les processus de fabrication et la gestion des véhicules en fin de vie étaient pris en compte, cette part serait plus grande.

Ces nuances n’invalident pas la critique originale, mais viennent simplement apporter des précisions.

Même chose pour l’eau utilisée par les élevages. Les volumes d’eau que nous annoncions, par exemple 15000 pour 1kg de viande de bœuf, comprennent l’eau bleue (la consommation des animaux et les irrigations), l’eau verte (l’eau de pluie) et l’eau grise (utilisée pour dépolluer l’eau des affluents et le recyclage). Ce calcul ne prend pas en compte les cycles biologiques, et ce kilogramme de bœuf coûterait finalement en « eau utile » 50 litres.

Nous ne disposons pas des chiffres en « eau utile » correspondant aux fruits, légumes et céréales, mais si les proportions sont les mêmes, alors la critique est toujours légitime car ils consommeraient environ 10 fois moins.

Concernant la nourriture des élevages, 70% sont des fourrages et d’autres produits non consommables par l’homme, et 30% sont des aliments concentrés qui valorisent les résidus des cultures et les sous-produits de l’alimentation humaine.
Tout de même, 32% de la production mondiale de céréales sert à nourrir les animaux d’élevage.

Beaucoup des terres agricoles occupées par les élevages sont non-labourables, et donc économiquement optimisées. Cela ne suppose pas qu’il soit indispensable que ces terres soient occupées par des élevages. Selon les terrains, des cultures peuvent y être implantées avec plus ou moins d’efficacité.

Pour les élevages dont les animaux sont nourris en partie sur des prairies, ils entretiennent des écosystèmes extrêmement importants. Les prairies sont riches en biomasse microbienne, elles favorisent les pollinisateurs par leur biodiversité, absorbent beaucoup de CO2 (et compenseraient d’ailleurs 80% des émissions de méthane des ruminants), et filtrent très bien les eaux.

Quels que soient les types d’élevages, les animaux produisent des matières organiques fertilisantes.

Pour rester dans le propos militant, nous ferons remarquer que ces considérations sur l’importance des interactions entre les animaux et leur environnement ne supposent pas de les tuer une fois leur service écologique rendu. On ne fait qu’expliquer comment les écosystèmes fonctionnent… Comme nous l’avions déjà dit, un véganisme que nous jugeons rationnel ne s’opposerait par principe à tous types d’élevage.

Remise en cause éthique ?

Au sujet des élevages, nous sommes tombés sur une étude intéressante, dont les auteurs, sociologues, pensent que les animaux « travaillant » (pour reprendre un terme humain) se devaient d’être étudiés par la sociologie plutôt que par l’éthologie. Leurs travaux prennent place dans une petite exploitation laitière, et en viennent à la conclusion que les vaches expriment leur reconnaissance au travail en se montrant plus participatives et dociles, quand leurs conditions de travail et de vie sont confortables. L’étude se justifie d’un corpus théorique, citant Marx et les concepts d’aliénation au travail, pour légitimer la place de la sociologie dans l’étude des animaux au travail. Nous n’avons pas été convaincus de cette lecture, et les auteurs rappellent eux-mêmes que les vaches ne trouvent pas de satisfaction à produire, ni quantitativement ni qualitativement. Nous doutons beaucoup de la pertinence d’invoquer alors de tels concepts quand l’éthologie peut fournir une lecture de ces comportements. Il semble presque évident que des animaux bien traités, subissant du stress, sont plus à même de faire ce qu’on leur demande et ce pour quoi on les a conditionnés.

Manger, c’est compliqué

Nous avions également parlé des régimes végétariens et végétaliens.

Une étude du rapport DUALINE (dont le graphique synthétisant les résultats) a dressé la relation entre la quantité de calories consommées et l’impact carbone associé, par habitant.

Le calcul de l’impact carbone semble assez complet, incluant la production agricole, les transformations alimentaires, le conditionnement et l’emballage, le transport, la distribution et le stockage. Seuls sont exclus les transports du consommateur et ses gaspillages éventuels.

La distribution est linéaire telle qu’attendue : l’impact carbone augmente proportionnellement avec la consommation de calories.

L’originalité est que les chercheurs ont en plus déterminé les proportions d’aliments végétaux et d’origine animale chez les consommateurs étudiés, et les ont représentés dans les résultats. On observe que, à consommation égale de calories, les consommateurs ingérant proportionnellement davantage de produits animaux ont un impact carbone plus fort. Cependant, différentes variables rentrent en jeu dans le calcul, et il semble que les proportions animaux/végétaux soient beaucoup moins responsables de cet effet que la quantité globale de calories ingérées. (Voir le détail des données et du calcul dans l’étude)

L’effet est tout de même présent, et notons que des études prospectives disent qu’il serait possible de nourrir 9 milliard d’humains en 2050 en abaissant la consommation moyenne quotidienne par habitant à 2000 kCal, avec une disponibilité de 3000 kCal/hab/jour.

Nous n’avions pas parlé de la viande artificielle. En dehors de la prouesse technologique qu’elle représente, elle ne sera pas une alternative intéressante avant un sérieux progrès dans les recherches, voire jamais. En effet, aujourd’hui on la produit à partir d’hormones de croissance, de serum de veau fœtal, d’antibiotiques et de fongicides. Certains des procédés sont même interdits en élevage. Donc contrairement à ce qu’on pourrait croire, pour l’instant, la viande artificielle n’est pas totalement éthique. L’impact carbone, si on venait à produire ce type de viande industriellement, serait très certainement comparable à celui de l’élevage actuel.

Au niveau de la santé, nous avons légèrement creusé le sujet, mais au vu de son étendue et de sa complexité, cela reste encore très superficiel. Chaque point mériterait un approfondissement à lui tout seul.

Nous évoquions une hypocrisie concernant les hormones de croissance et les médicaments, desquels on ne parle pas dans les conclusions d’articles journalistiques qui recommandent mollement de baisser sa consommation de viande.

Nous ne retirons rien : ces produits sont bels et bien présents dans la viande. Mais si des hormones de croissance ont été les sources de véritables scandales sanitaires dans la passé, aujourd’hui les normes ont évoluées, les produits et leurs doses changées. Selon plusieurs agences de sécurité sanitaire, il n’y a plus de risques pour la population en considérant les doses d’exposition.

Rappelons qu’il est impossible de démontrer l’innocuité absolue de quelque substance que ce soit, et qu’appliquer bêtement un principe de précaution n’est pas rationnel quand de nombreuses études d’origines variées portent un faisceau d’indices conséquent concernant cette innocuité.

Il est toujours utile de raisonner en proportions. Chez le bœuf traité aux œstrogènes, on retrouve 1,4 nanogramme (milliardième de gramme) pour 100 grammes de viande, contre 1,1 pour un bœuf non-traité. Le pain blanc en contient environ 56 000 nanogrammes pour 100 grammes, les haricots rouges 163 000 ng, et la farine de soja 137 000 000 ng. Ne concluons pas hâtivement, les effets des phytohormones ne sont pas assimilables à ceux des nôtres, et s’ils étaient si dévastateurs que de simples chiffres pourraient le suggérer, ces aliments seraient depuis longtemps interdits.

Des questions se posent toujours concernant les effets des hormones et antibiotiques des viandes d’élevage sur les fœtus humains, dont les interactions avec les éléments extérieurs sont encore très méconnus.

Cela étant dit, le fond demeure : l’éthique nous autorise-t-elle à accélérer la croissance d’animaux dans le seul but de les exploiter ? Nous humains avons le choix d’ingérer des substances modifiant notre métabolisme, tout en étant encadrés par des professionnels de la santé. En l’absence de choix des animaux et en regard du but recherché (les manger), leur imposer cela tout en leur accordant le statut d’être sensible est incohérent, même en sachant les normes de traitement imposées en industries (quand elles sont respectées).

Restons dans la santé humaine, avec les problèmes de besoins et de carences.

On vante souvent la meilleure santé des végétariens et végétaliens, mais il semble que cela est surtout dû au fait qu’une prise de conscience sur des pratiques alimentaires entraîne souvent plusieurs changements de comportements liés à la santé.

Des contre-exemples existent, notamment aux USA, où des recommandations de réduire les apports en graisses animales ont causé l’augmentation des sucres dans l’alimentation. En a résulté une augmentation des diabètes de type 2 et de la prévalence de l’obésité, de 14% à 30% de 1971 à 2010. Ces recommandations ont finalement été retirées.

Les méfaits de la viande rouge sont néanmoins avérés. Le fer qu’elle contient réagi avec les lipides pour former des aldéhydes qui finissent par causer des cancers du côlon. Pour reprendre les USA, les incidences de cancers ont baissées dans le même temps des recommandations sus-citées.

Comme rien n’est jamais simple, notons que le fer est un nutriment essentiel et que celui d’origine animale (héminique) est plus facilement assimilable par l’organisme, à hauteur de 10 à 30%, contre 1 à 5% pour le fer non héminique, d’origine végétale, qu’il faut en plus combiner avec des apports en vitamine C. Nos apports quotidiens sont censés être largement suffisant pour pouvoir se passer de viande sans soucis, ce qui n’est pas le cas de la vitamine B12.

Essentielle également, dont les carences peuvent amener de graves troubles, elle ne se trouve que dans les produits animaux, et bien plus dans la viande que dans les produits laitiers et les œufs. Un régime végétarien peut être trop pauvre en B12 si les apports ne sont pas surveillés.

Heureusement, la chimie de synthèse et nous offre aujourd’hui des solutions variées pour suppléer à tous ces manques qui sont potentiellement créés par des choix alimentaires. Des produits enrichis en B12 et des gélules sont disponibles, car la vitamine est synthétisée par des bactéries dans des quantités qui permettraient de combler les besoins de l’humanité entière ; le fer est facilement trouvé dans les végétaux, et manger sans viande ne cause pas nécessairement un déséquilibre dans l’apport en sucre si on prend un peu la peine de cuisiner autre chose que des pâtes.

Que conclure de cela ?

Vous l’avez remarqué, nous n’avons pas changé la ligne du propos, mais seulement apporté des précisions et des corrections. Le fond idéologique demeure, car l’éthique se moque bien des chiffres. Nous apprécions peu de contraindre des volontés louables par une pensée économique. Car oui, la transition que nous pensons souhaitable coûtera cher à tout le monde, en argent comme en investissement mental pour changer ses habitudes de vie. Peut-être est-il mieux de ne pas rester dans ce paradigme rigide et bien installé. Le système change quand les individus changent leurs comportements.

Ce genre d’article a pour vocation de susciter le questionnement, tout en sachant ou orienter son énergie pour ne pas se battre dans le vide. C’est pour cela que nous souhaitons être au plus proche des données, quitte à sembler nous contredire.

Nous sommes conscients que la nourriture est un sujet sensible, qui véhicule bien des croyances, et répond à beaucoup d’habitudes ancrées. Ce que nous mangeons touche à notre identité, il est donc difficile de vouloir modifier drastiquement cela. Prendre conscience des choses et se poser des questions est sûrement une excellente première étape.

NDLR : Le blog Pensées psycho-sceptiques nous a cité dans son Liebster Award 2017, nous en sommes flattés et en profitons pour vous orienter vers ce site qui vaut le détour.

 

SOURCES

Les dossiers longs et complets du CNRS :

http://www.inra.fr/Chercheurs-etudiants/Systemes-agricoles/Tous-les-dossiers/Fausse-viande-ou-vrai-elevage/Quelques-idees-fausses-sur-la-viande-et-l-elevage

http://www.inra.fr/Chercheurs-etudiants/Securite-alimentaire-mondiale/Tous-les-dossiers/Vers-une-alimentation-plus-durable/alimentation-non-durable/(key)/0

L’étude sur les impacts carbone des régimes alimentaires :

http://inra.dam.front.pad.brainsonic.com/ressources/afile/225048-ecc38-resource-dualine-chapitre-3.html

Hormones et médicaments pour animaux :

https://www.agrireseau.net/bovinsboucherie/documents/TM2003charriere.pdf

https://www.cahi-icsa.ca/fr/hormones

http://www.canalvie.com/sante-beaute/nutrition/infos-et-conseils/la-viande-traitee-aux-hormones-1.812012

L’étude sociologique des vaches laitières :

http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2010-1-page-235.htm

 

 

 

 

Déb'bros

crayongra

« Et si le monde devenait végan ? », et si on en parlait ?

Par : crayongra

Pour nous amuser, nous sommes allé taper innocemment « Et si le monde devenait végan » dans le moteur de recherche de notre cher Gougueule, histoire de voir comment les médias voyaient le sujet, et si l’on pouvait éventuellement choper une ou deux sources sérieuses.

Les résultats de notre recherche nous ont motivé à écrire ce billet.

Notice d’utilisation de ce billet : Ce qui est écrit ici se veut à la fois militant et objectif. Les données scientifiques présentées ne sont pas détournées, mais appuient un propos moral pour le sortir de la simple idéologie. Ceci n’est pas un réquisitoire, n’a pas vocation à être culpabilisant ni à légitimer absolument une pratique ou une pensée. Aucun animal n’a été maltraité pendant la rédaction du billet.

En effet, pour nous montrer impartial autant que possible, nous n’avons consulté que les sites apparaissant dans la première page de résultats de recherche. Ils représentent les liens les plus consultés, qui le seront encore davantage par la suite, car personne ne va voir la deuxième page…

Vous trouverez les liens vers les articles tout en bas.

En fait, notre surprise est venue de l’écart présent dans les articles entre d’une part, le contenu argumenté et les sources scientifiques utilisées, et d’autre part les conclusions apportées. Nous voulions vous faire part de cela, en toute humilité et bienveillance.

Nous commencerons par présenter les chiffres et les prospections, qui bien qu’étant produits avec une méthode objective, semblent ne pouvoir être interprétés qu’en faveur d’un accroissement de l’adoption du végétarisme/véganisme.

Ces chiffres et prospections sont d’ailleurs à peu de choses près les mêmes dans tous les articles, ce qui est selon nous un indice de confiance.

Tout d’abord, des chiffres

Selon un rapport de l’ONU, 15% des émissions de gaz à effet de serre de l’activité humaine sont dues à l’élevage, ce qui fait davantage que tous les avions, bateaux et voitures réunis. De plus, le bétail génère du méthane, un gaz dont l’impact sur l’effet de serre est 25 fois supérieur à celui du CO2.

Pour l’illustration, un des articles indique qu’une famille américaine de quatre personnes a une empreinte carbone supérieure par sa consommation de viande que par la conduite de deux voitures.

Selon les critères choisis, on trouve que les pâturages occupent entre 20 et 25% des terres émergées du globe (!), que les cultures végétales destinées à nourrir les élevages occupent 33% des terres arables (!!), et qu’au total de 70 à 75% des terres agricoles étaient utilisées directement ou indirectement pour l’élevage (!!!).

On estime le nombre de ruminants domestiques dans le monde à 3,5 milliards, celui des poulets à 20 milliards.
Concernant les humains, il y aurait 3 à 4% de végétariens aux États-Unis et au Canada, pour 30% en Inde.

En ce qui concerne l’eau, 70% des ressources potables sont utilisées pour l’agriculture, tous usages confondus.

En considérant toutes les étapes nécessitant de l’eau pour aboutir à un kilo de produit, on compte 15000 litres pour de la viande de bœuf, 6000L pour du porc, 4000L pour du poulet, 1600L en moyenne pour des céréales, 900L pour des fruits et 600L pour des légumes de jardin.

Même en sachant qu’un kilo de viande contient plus de calories que les végétaux, le rapport « eau consommée/calories produites » reste en faveur de ces derniers. En effet, à production égale de calories, la production de viande nécessite 5 fois plus d’eau que celle des fruits, 7 fois plus que celle des légumes et 20 fois plus que celle des céréales.

En terme de prospection, dont la vraisemblance est difficilement évaluable mais dont l’occurrence est indubitable dans l’hypothèse d’un végétarisme/véganisme global, on parle de consacrer au moins 80% des terres actuellement liées à l’élevage pour la restauration de prairies et forêts.

La conséquence évidente est une grande captation du carbone, vient ensuite un renouveau de la biodiversité à la condition d’une bonne gestion des terres.

Les 20% restant seraient reconvertis dans des cultures alimentaires, ce qui serait suffisant pour combler ce que l’élevage n’assurerait plus par la viande. Là aussi, convertir ces terres ne serait pas une mince affaire, les terres d’élevage étant souvent peu favorables aux cultures végétales.

L’étude de Springmann

Pour continuer un peu sur des prospections, on retrouve dans plusieurs des articles que nous avons épluché des citations d’une étude de 2015, réalisée par des chercheurs de l’Université d’Oxford (lien).

Cette étude a modélisé par informatique 4 scénarios de régimes alimentaires suivis par l’humanité, et leurs conséquences jusqu’en 2050.

Les scénarios donnent le choix entre poursuivre les habitudes actuelles de consommation, réduire la consommation de viande, devenir végétariens, et devenir végétaliens.

En premier lieu, les résultats indiquent une baisse de la mortalité de 5,1 millions de personnes par an dans le cas de la réduction de consommation de viande ; 7,3 millions pour le végétarisme et 8,1 millions pour le végétalisme. Cela s’expliquerait par la baisse des maladies liées à la viande rouge, et à la réduction du nombre de calories ingérées (due à une plus grande consommation de fruits et légumes).

Tout aussi impressionnant, les émissions de gaz à effet de serre liées à l’alimentation baisseraient de 30% en réduisant la consommation de viande, 63% en étant végétariens et 70% en étant végétaliens.

Enfin, les chercheurs ont estimé que les économies de frais médicaux aujourd’hui engendrés par les maladies liées à la consommation de viande se chiffreraient en centaines de millions d’euros, pour un total de 2 à 3% du PIB mondial.

Oui, ça fait beaucoup.

On commence à s’en apercevoir, la consommation actuelle de viande pose de nombreux problèmes dont l’importance n’est pas négligeable, et qui entretient ce qui se profile avec de plus en plus de précision : un désastre écologique. L’empreinte carbone, la consommation d’eau et la place occupée sont des points préoccupant dans le contexte écologique d’aujourd’hui.

L’étude de Peters et al.

Quelle ne fut pas notre surprise en tombant sur cet article intitulé : « Si nous voulons nourrir un maximum de monde, il ne faut pas devenir végan » ! Cela allait à l’encontre des conclusions que nous pensions pouvoir tirer de nos précédentes recherches.

Par honnêteté intellectuelle, nous l’avons cependant lu, et nous lui devons le mérite de s’appuyer sur une étude, et de bien en rendre compte selon nous.

Pour vous la faire courte, l’étude s’inscrit dans le cadre d’une estimation de la FAO (Food and Agriculture Organization) d’une augmentation nécessaire de la production de nourriture de 60% pour nourrir le monde dans les 35 prochaines années.

Elle cherche donc comment, par l’adoption globale d’un régime alimentaire, nourrir plus de monde.

Pour cela, les chercheurs ont établis dix régimes alimentaires. Dans l’ordre :

-Un omnivore de référence (d’une famille moyenne aux états-unis) ;

-Un omnivore « sain » ;

-4 régimes omnivores avec une part croissante de végétarisme (20% ; 40% ; 60% ; 80%) ;

-Un régime végétarien avec œufs et produits laitiers ;

-Un régime végétarien avec produits laitiers ;

-Un régime végan.

Puis, en considérant les moyens de production agricole des États-Unis et des paramètres comme les pertes, le gaspillage, etc, ils ont calculé le nombre de personnes pouvant être nourris en fonction de chaque régime (et des demandes en nourriture qu’il supposent, bien sûr).

Le tableau des résultats est dans l’article en lien, on vous laisse aller le voir en détail. Voici en substance ce qu’il avance : Le nombre de personnes potentiellement nourries croît au fur et à mesure qu’on va du régime de référence vers un régime végan. Ce nombre atteint un pic au régime n’incluant que les produits laitiers. On y nourrit alors deux fois plus de monde qu’avec le régime de référence. Le régime végan lui, retombe à une valeur se situant entre les régimes omnivores avec 40% et 60% de végétarisme.

Quelque chose nous a tout de suite fait tilter concernant les résultats de l’étude… Effectivement, avant cet article, nous avions déjà lu plusieurs sources qui nous ont servi à écrire le début du présent billet. On y parle de conversion des terres, vous vous souvenez ?

Et bien l’étude de Peters, certainement dans un soucis de précision des données utilisées, ne prend pas cette possibilité en compte. Le système sur lequel elle se base pour calculer ses résultats est fixé. Nous en voulons pour preuve ce paragraphe tiré de l’étude en question :

« Dix scénarios de régime distincts ont été analysés dans cette étude (tableau 1). Les scénarios se sont concentrés uniquement sur les différences dans les habitudes de consommation alimentaire; les paramètres relatifs aux pertes et gaspillages alimentaires, aux conversions de traitement, aux besoins en aliments du bétail, aux rendements des cultures, à la disponibilité des terres et à l’aptitude des terres ont été maintenus constants. »

Nous comprenons pourquoi. Il est hasardeux de prévoir comment les pratiques (les pertes agricoles, le gaspillage industriel et domestique…) évolueront, et avec quelle efficacité les terres seront converties. Mais par conséquent, les résultats de l’étude négligent beaucoup de facteurs qui sont voués à changer dans le contexte d’une transition alimentaire.

De plus, l’étude se limite à l’agriculture des États-Unis. Là encore, il aurait été beaucoup, beaucoup plus difficile de réaliser des calculs similaires à l’échelle mondiale. Mais on ne peut se permettre d’étendre les résultats à toutes les agricultures du monde.

Outre les limites de l’étude, l’article nous fait subir les biais argumentatifs de la journaliste qui la relaie. Nous avons dit qu’elle rendait bien compte de l’étude en cela qu’elle l’explique bien.

Mais son sous-titre est en désaccord avec les résultats : « Une nouvelle étude montre qu’avec nos terres agricoles et capacités de production actuelles, nous ne devrions sans doute pas renoncer à la viande si nous voulons nourrir tout le monde ».

Elle généralise donc les résultats américains au monde, omet que le pic atteint par les calculs l’est par un régime sans viande, et surtout, parle de nourrir tout le monde. En quoi est-ce fallacieux ?

On entend souvent que les production terrestres en nourriture dépassent nos besoins réels. Le régime végan, dans les calculs de l’étude, permet de produire 1,83 fois davantage que le régime de référence. C’est déjà beaucoup, sûrement assez pour tout le monde, non ?

Dans la conclusion de son article, la journaliste en vient à dire qu’au vu des pauvres 2% d’américains végétariens et végans, il est illusoire d’en venir ne serait-ce qu’à un régime végétarien, et donc que le mieux est de réduire sa consommation de viande. C’est tout.

Chacun fait ce qu’il veut avec son alimentation, nous ne voulons rien imposer, ni idéologies ni pratiques, ça c’est l’affaire des sectes. Nous reprochons simplement à la journaliste de conclure ainsi après les explications claires qu’elle fournit sur l’étude. C’est le contraire du bon sens, et c’est assez triste.

D’autres arguments récurrents

Au cours de notre recherche nous avons trouvé plusieurs fois des arguments défavorables au véganisme, qui ont certes leur valeur, mais qui sont très critiquables.

Pour commencer, le patrimoine culturel. Un arrêt de la consommation de viande serait une immense perte culturelle, nous en convenons. Nous avons également perdu beaucoup de ce qui faisait notre culture quand nous avons mis fin à l’esclavage. Est-ce un mal en soi ?

La culture évolue, c’est un réflexe conservateur que de vouloir la maintenir dans son état actuel. Les trouvailles culinaires des régimes sans viande sont d’ailleurs bluffantes d’inventivité, la perspective d’en faire un patrimoine culinaire apprécié de tous nous semble réjouissante.

Ensuite, parce qu’il le fallait bien, le chômage. Ce faux argument est issu d’une vision à court-terme des pratiques et de l’économie, ainsi que d’une caricature du concept de transition alimentaire.

Si le monde devient du jour au lendemain végan, alors oui, nombre d’éleveurs se retrouveront au chômage. Mais cela ne peut pas arriver. Si transition il y a, elle se fera sur un temps long, et les pratiques agricoles suivront, en encourageant les habitudes alimentaires dans un cercle vertueux. La reconversion des éleveurs est possible, d’autant plus si elle s’opère sur plusieurs générations.

Cette situation est une évolution sociale comme une autre, comme il y en a eu déjà d’innombrables au cours de l’histoire. Les métiers évoluent avec la société, ils ne peuvent être un frein au changement du fait de leur seule existence.

Vient quelques fois un argument qui est évidemment absurde : « Dans un monde végan, beaucoup d’animaux mourraient ». C’est-à-dire que tous les animaux qui vivent uniquement parce que l’homme les utilise seraient totalement inadaptés à la vie en liberté, et succomberaient de leur manque d’autonomie.

Reformulons l’argument : « Si on arrête de tuer en masse des animaux et qu’on les lâche dans la nature, beaucoup de ces mêmes animaux mourront ». Comment dire…

On parle ici d’animaux qui ont été sélectionnés pour être facilement exploités et tués. Nous pensons que l’acte le plus immoral est là, et non dans la mort « naturelle » quand bien même causée indirectement par l’homme. D’ailleurs, il existe déjà des refuges pour les animaux exfiltrés, tenus par des associations. Encore une fois les solutions existent, il suffit de bien se mettre dans la tête que les enclos et les abattoirs ne disparaîtront pas en une nuit. Ni en deux.

Un argument qui semble de taille, est que des populations souffrant de malnutrition ou sous-nutrition (principalement des les pays pauvres et en développement) tirent une grande partie de leurs apports caloriques de la viande. Devenir végan leur causerait de gros ennuis.

L’argument s’étend aux peuplades nomades, comme les berbères et les mongols, dont le mode vie dépend de leur bétail. Entre autres choses, on les obligerait à s’installer dans des villages ou des villes.

Cet argument amène deux clarifications. Premièrement, que le problème des populations sous-alimentées n’est pas inhérent à la consommation de viande. Le réduire à cela, c’est refuser de voir le désastre causé par le système de production alimentaire et de répartition de cette production. On l’a évoqué, on produit sur Terre plus que ce dont nous avons besoin. Pourtant, 15% de la population mondiale ne mange pas à sa faim. Résoudre ce paradoxe ne sera pas simple et si, dans un premier temps, il serait contre-productif de forcer les gens à adopter un régime qui leur serait délétère, on le redit, la transition se fera sur le long terme. De plus, ce problème ne s’applique pas partout, il ne peut donc pas servir d’excuse à des pays comme le nôtre !

Deuxièmement, le véganisme à grande échelle que certains (dont nous) souhaiteraient se place surtout en opposition à l’exploitation industrielle des animaux. En tant que nomades, certains peuples ont un réel besoin des animaux dans tous les aspects de leur vie, contrairement à nous. Une rapide comparaison (que nous ne ferons pas ici) entre les modes de vie d’un français moyen et d’un mongol vous en convaincra. L’argument des peuples nomades est totalement hypocrite quand proféré à l’encontre du véganisme.

De plus, la relation qu’entretiennent ces peuples avec leurs animaux est assurément différente de la nôtre. Ils les côtoient, les protègent, en prennent soin, ne vendent pas leurs produits sur un marché mondialisé…

Finalement

En lisant les conclusions de plusieurs articles, il nous apparaît une autre hypocrisie. Bien souvent, les auteurs tentent de nuancer, et appellent à une « réduction de la consommation de viande ». C’est très vague, et clairement insuffisant en regard des études, constats et prospectives qui peuplent leurs textes. On l’impression d’une personne qui crierait haut et fort ses idéaux, et qui, au moment d’agir, retournerait siroter son chocolat sous prétexte qu’il pleut.

Les journalistes sont également toujours prompts à taper sur les OGM et le glyphosate, quand bien même les résultats scientifiques les contrediraient. (étude amiante). En revanche, dans les articles que nous avons lu, il n’y a pas un mot sur les OGM, ni sur les hormones de croissances, ni sur les pesticides, qui sont pourtant bien tous présents dans la viande de tous les jours. Cela constituerait un argument contre la consommation de viande, selon ce que pensent la presse à scandale et son public de ces produits. Mais non, on préfère le taire, car c’est ainsi plus simple de rester cohérent.

Ce qui nous a en fait le plus étonné, et nous conclurons là-dessus, c’est l’absence totale (avec une toute petite exception) du point de vue éthique dans notre revue médiatique.

En effet, partout des chiffres, de l’économie, du patrimoine humain, des simulations, mais de l’animal jamais. Nous trouvons cela très gênant, car ces articles font partie des plus populaires et seront les plus consultés, car ils sont les premiers à apparaître dans le fil de recherche. Ils participent de ce fait d’une large diffusion d’une vision économique et distancée du rapport à l’animal qui, déjà acceptée par la majorité d’entre nous, peinera encore davantage à être remise en question.

Il n’est pas question ici de se montrer totalitaire, nous faisons de notre mieux pour montrer notre tolérance. Nous pensons que la pédagogie est le meilleur moyen (peut-être le seul?) de faire changer les choses à grande échelle. Oblitérer des questionnements éthiques pour lui substituer des calculs économiques et des appels aux émotions traditionalistes, c’est foutre tout le travail de conscientisation dans le fumier.

L’éthique devrait être le phare de la réflexion sur nos relations avec les animaux. La science peut aider à cela, notamment à travers la biologie et l’éthologie, qui nous rappellent sans cesse à quel point nous sommes proches des autres animaux, jusqu’à briser toutes les définitions des soi-disant « propres de l’homme ».

Par soucis éthiques et de cohérence mentale, à la rédaction, nous entamons depuis peu notre transition, et nous essayons d’en faire part autour de nous. Ce billet fait partie des modestes actes militants que nous pouvons, que vous pouvez, faire au quotidien.

Incarnez la société que vous voulez voir émerger, car la révolution part de ceux qui y croient.

 

Liste des articles lus pour l’occasion :

Le Monde, une vidéo qui présente bien le véganisme, et qui est notre seule source parlant d’éthique.

BBC, article long et complet, qui invite uniquement à manger sainement, sans forcement réduire la viande.

Slate, copié-collé de l’article de la BBC. On trouve plusieurs autres plagiats, aux titres racoleurs qu’on vous épargne.

Bio à la Une, vidéo qui présente très bien les chiffres actuels et les prospections.

Sain et Naturel, article résumant l’étude de Springmann.

Vice, article résumant l’étude de Peters, mais en tirant de mauvaises conclusions.

L’étude de Springmann

L’étude de Peters

 

Dure à cuire

crayongra

Thérapies quantiques, huiles essentielles et faiblesses épistémiques

Par : crayongra

Je dois vous faire une confession… Je suis allé mener une croisade personnelle dans le but caché de pousser dans leurs retranchements des individus bienveillants et de bonne foi…

Récemment, ce mois de mai 2017, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec deux praticiennes de ce qu’elles et leurs confrères appellent des médecines douces ou alternatives. Ces dames tenaient un stand dans une foire, lequel m’a intrigué, et j’ai donc attendu la fin de l’atelier en cours pour aller parler, le plus naïvement du monde, aux dames qui présentaient leurs talents et des démonstrations.

Il s’agissait d’une entreprise « née de la rencontre de deux amies thérapeutes et de l’union de leurs outils pour créer une approche Somato-Olfacto-Sonore unique » [Sic leur prospectus]. L’une des amies se présente comme sophrologue, somatothérapeute, master PNL et Reiki, l’autre comme soigneuse holistique et quantique, utilisant des huiles essentielles.

Si vous me lisez, c’est sûrement que, pour la majorité d’entre vous, vous n’êtes pas très convaincus par ce genre de pratiques. Mais avez-vous seulement déjà eu l’occasion d’explorer réellement le milieu des tenants ? Et bien pour moi ce fut une première. Par curiosité, je me suis dit qu’il était bon de savoir ce que l’on critique, pour éviter les hommes de paille, les procès d’intention et les pétitions de principe. Ne voulant pas brusquer ni fermer la discussion d’emblée, je me suis présenté au stand comme quelqu’un de curieux, qui avait entendu parler des thérapies douces, quantiques, basées sur les ondes et qui cherchait à en savoir plus, pour comprendre de quoi il s’agissait. Ce qui est partiellement vrai, car je ne m’étais jusqu’à ce jour renseigné uniquement via internet, et principalement sur des ressources sceptiques.

S’ensuivit un échange très cordial et ouvert avec la thérapeute spécialiste des huiles essentielles, qui m’est apparu dès les premiers instants comme une fidèle incarnation de ce que j’avais pu lire ça et là sur internet. Je lui demandai donc des précisions sur ces thérapies intrigantes. Je vais essayer de résumer le plus clairement possible ce qui m’a été avancé, sans déformer aucun propos. Le paragraphe qui suit est donc une retranscription et n’a pas vocation à se montrer critique. Chaque chose en son temps.

La sauce quantique

La thérapeute a commencé par m’expliquer pourquoi elle pratiquait avec des huiles essentielles. Sa méthode repose sur les interactions des fréquences vibratoires entre les organes corporels et les huiles essentielles. Selon elle : les organes « vibrent » (comprendre : « émettent des ondes ») à une fréquence qui leur est propre, et fixe pour un bon état de santé. L’ensemble des fréquences ainsi produites du corps humain forme une harmonie. Le stress, au sens le plus commun du terme, vient perturber cette harmonie : quand la fréquence vibratoire d’un organe est modifiée, les autres organes compensent en modulant leur fréquence. La maladie provient de ce déséquilibre. En fait, toutes les maladies et tous les autres maux y trouvent leur origine.

Si les ondes sont au cœur du mal, c’est avec ça que l’on veut donc soigner. La seconde étape est d’exploiter les ondes émises par les huiles essentielles, qui vont interagir avec celles du corps. Ainsi, sans appliquer les substances ni même en apprécier les arômes, les fréquences se modulent entre elles pour retrouver l’équilibre, et finalement retourner à un état vibratoire naturel et harmonieux : la santé.

Bien sûr, cela ne se fait pas au hasard, les thérapeutes disposent de tables de fréquences, sortes de catalogues recensant les ondes naturelles propres de chaque organe, de chaque huile, mais aussi de beaucoup d’aliments communs. Plus tard dans la discussion, le même principe d’harmonie a été élargi à la nourriture : les aliments disposeraient également de leurs fréquences qui, selon le même principe, réguleraient celles des organes.

Mon interlocutrice n’en n’est pas restée là. Pour l’instant, il ne s’agissait que de traiter des symptômes, et tout l’intérêt supposé de leur méthode arrive avec ce qui suit. En effet, l’objectif de ce type de cure est d’apprendre aux patients à devenir autonomes, à savoir à terme choisir des huiles adaptées à leurs troubles. Tout un chacun peut, en y accordant un minimum d’intérêt et après avoir assimilé quelques bases, devenir capable de s’auto-traiter aux soins « quantiques ».

La touche finale, ce que l’on cherche à trouver et réparer, c’est évidemment la cause première du trouble. Pour l’expliquer, je vais reprendre l’habile analogie de la madeleine de Proust utilisée par la thérapeute. Lors de cette étape, les huiles peuvent éventuellement être senties, voire appliquées sur la peau. Les sensations ressenties, olfactives, tactiles ou provenant des composés des huiles, font remonter des souvenirs, qui par chance, au fil des huiles utilisées, finiront par révéler la cause d’un trouble. L’idée me semble assez proche de l’association libre psychanalytique. Une fois que le patient a réussi à mettre le doigt sur l’origine d’un stress, il va pouvoir travailler à partir du souvenir en question, pour trouver ce qui empêcherait ce stress d’envahir le corps.

S’ensuivit un discours teinté d’essentialisme, dans lequel la thérapeute me rappela la supériorité des traitements naturels sur ceux subissant des transformations chimiques relativement importantes ou de ceux de synthèse. Il ne fut pas question d’opposer radicalement et définitivement le chimique au naturel, mais de prôner un avantage incontestable des soins purement naturels car leurs effets, s’ils sont démontrés bénéfiques et efficaces, n’auraient nul besoin d’ajouts ni de transformations. La pureté des médicaments et des traitements naturels se suffirait à elle-même et sa puissance rendrait superflu tout produit synthétique.

Ce passage, dans le flot de la discussion, s’est quelque peu mélangé avec une critique de l’industrie de la santé et des lobbys pharmaceutiques. Selon la thérapeute, les traitements « quantiques » sont trop peu connus et répandus aujourd’hui à cause des grands groupes qui cherchent à vendre des médicaments moins efficaces pour fidéliser leur clientèle malgré elle, tout en étouffant les méthodes « parallèles » et « douce ». Ces dites médecines détiendraient les clefs de la santé et du bien-être, nos sociétés commencent à peine à les redécouvrir, mais il est certain, selon leurs défenseurs, qu’elles demeurent les solutions de demain.

Voici donc à peu de choses près ce que j’ai pu entendre. Évidemment je ne suis pas resté coi face à tant d’informations, mais la démarche qui était la mienne en allant parler à des pratiquants de bonne foi se devait d’être précautionneuse. Aussi me suis-je montré naïf et n’ai-je pas posé toutes les questions qui auraient posé un problème fondamental, ni exprimé des contradictions factuelles, dans l’optique de faire durer une discussion honnête.

Une expérience de zénitude

Je reviendrai sur l’aspect critique, mais avant cela je tiens à relater l’expérience qui m’a été offerte par le duo qui, remarquant ma curiosité, m’a proposé d’essayer pour que je me fasse une idée.

La thérapeute spécialiste des sons m’a convié à m’asseoir au milieu d’un drap sur lequel étaient disposés de multiples instruments à percussion, comme une sorte de xylophone, des bols en cristal et des bols tibétains. La réplique de séance consistait en un dialogue sonore, durant lequel chacun notre tour, à l’aide de baguettes, nous faisions entendre le timbre des différents objets. Sur le même principe que les huiles essentielles, l’apaisement induit par le jeu musical couplé aux sensations sonores est supposé rappeler à la mémoire toutes sortes de situations potentiellement révélatrices de troubles, tout en communiquant des ondes sonores pour rétablir les harmonies corporelles. Un soin plus que complet, donc.

Dans une deuxième phase, j’ai été invité à m’asseoir sur une chaise, le plus détendu possible, puis à fermer les yeux. La thérapeute s’est mise à produire des sons en manipulant les instruments autour de ma tête. L’un d’eux, un coffre cylindrique rempli de petites billes, simulait l’océan de façon saisissante. J’ai fait de mon mieux pour tenter de ressentir quelque chose de profond durant la séance, pour percevoir ce qu’on m’avait promis précédemment, et je dois dire qu’à part l’expérience inhabituelle aux inspirations orientales stéréotypées, je ne me suis jamais senti dans un état particulier. Il serait cependant malvenu d’en tirer une conclusion. En effet, les thérapeutes avaient insisté sur l’importance de l’implication du curiste, et j’étais manifestement en état permanent d’alerte intellectuelle et de réflexion critique. En outre, l’atmosphère de la foire environnante n’était décidément pas propice à la méditation. Nous étions conscients de ces limites et aussi nous savions que le but de ces essais n’était pas de me convaincre définitivement ni de prouver scientifiquement un effet quelconque.

Les questions qui fâchent

Durant ma discussion avec les deux spécialistes, j’ai posé à plusieurs reprises des questions pour obliger certains propos à se justifier scientifiquement, ou au moins à nuancer leurs prétentions.

En guise d’introduction, une peu d’étymologie « à la Grimault » : la « maladie », c’est le « mal-a-dit ». C’est-à-dire qu’il faut écouter son corps, auquel on peut se fier pour connaître son état de santé et savoir de quoi on a besoin pour aller mieux. Outre les dangers liés à l’automédication que représentent ce genre de préceptes, il est faux que le corps se livre aussi docilement : il est tant possible d’ignorer ses maux (comme une tumeur) que de souffrir sans cause réelle (l’effet nocebo). D’ailleurs, « maladie » vient du latin male habitus.

Concernant les ondes émises par les huiles essentielles, la médecine quantique produit un discours extrêmement simpliste, mais confondant pour n’importe qui ayant de vagues souvenirs des cours de physique de lycée. Les vibrations de chaque huile sont supposées connues, et après une rapide recherche on trouve facilement des tables de fréquences. On constate qu’elles se répartissent de quelques dizaines à quelques centaines de mégaHertz. Première coquille : la thérapeute m’expliquait qu’il y avait besoin de grosses machines (développées pendant la guerre froide en Russie et aux USA [sic]) pour connaître ces fréquences, donc qu’il était impossible de me prouver les valeurs des fréquences de visu, tandis que ça et là sur internet, d’autres sites des mêmes mouvances parlent plutôt d’appareils assez communs, disponible à l’achat particulier. Passons ce détail, car ces vibrations ne correspondent en fait à rien, mais le peu de vrai dont elles sont issues suffit à embrouiller. Il y a effectivement des ondes électromagnétiques provenant de tous les objets environnants. Une huile rayonne dans le visible et dans l’infrarouge, comme à peu près n’importe quel objet. C’est fréquences correspondent à des théraHertz : pour se faire une idée, c’est environ un million de fois supérieur à des mégaHertz, émis par des appareils tels que certaines radios ou des télévisions. De plus, la prétendue simplicité des fréquences propres à chaque huile ne rend absolument pas compte de ce qu’est un réel spectre électromagnétique.

Rappelons au passage que les infrarouges et la lumière visible sont des rayonnements non-ionisants, donc pas assez puissants pour provoquer des réactions moléculaires. Si l’on ne peut pas conclure catégoriquement que les rayonnements des huiles n’influent en aucune sorte sur notre corps, les principes qui justifieraient une interaction effective vont à l’encontre des données scientifiques.

Je ne voudrais pas travestir les explications que j’ai reçu à propos de la guérison par les ondes, mais la théorie de la mémoire de l’eau a été évoquée. Cette théorie pseudo-scientifique séduisante permettrait aux bonnes ondes de communiquer les propriétés harmonieuses et parfaites des plantes aux cellules, et encore une fois c’est une pure spéculation interprétative.

Dans cette lignée de prétentions largement exagérées, si ce n’est totalement infondées, une thérapeute m’a avancé qu’un chercheur avait réussi à trouver des fréquences sonores qui guériraient des cancers.

Sur internet, on tombe rapidement sur un certain Royal Raymond Rife, chercheur indépendant qui, aux environs de 1930, auraient prouvé une origine virale aux cancers, ainsi qu’un traitement extrêmement efficace, débarrassant à la fois des symptômes et de la cause. Une machine de son cru devait pouvoir émettre des fréquences spécifiques pour faire exploser des cellules ciblées. Malheureusement pour Rife, ses travaux n’ont jamais été publiés et il a essuyé plusieurs procès. La plupart des médecins et chercheurs qui ont poursuivit l’œuvre de Rife en utilisant sa machine ont eu des problèmes avec la justice ou avec l’ordre des médecins. Beaucoup d’articles qui font l’éloge des travaux de Rife versent dans le complotisme, ce qui n’est jamais bon pour créditer une cause. Les lobbys scientifiques feraient ainsi en sorte d’étouffer ce genre de traitements miraculeux, car les revenus financiers seraient bien inférieurs à ceux dégagés actuellement par la médecine « conventionnelle ». Cet argument souffre d’incohérences et de failles multiples, il est facile de comprendre en quoi il n’est qu’un écran de fumée.

On trouve également quelques informations sur Björn Nordenstrom, un autre prétendant à la guérison du cancer. Là non plus, impossible de trouver des articles sérieux et sourcés. Il y a sûrement une base valide, mais on ne s’y arrête jamais.

Au delà de tous ces arguments prétendument scientifiquement valides, il faut admettre que les thérapies quantiques s’appuient sur beaucoup de bases plus solide et largement acceptées, si ce n’est plébiscitées, par la communauté scientifique.

Un détail parmi d’autres est ce qu’elles disent des fréquences électromagnétiques du cerveau. Le rythme cérébral est bel et bien caractérisé par des fréquences associées à des « états d’esprit » que sont l’agitation, l’attention profonde, l’apaisement total ou le sommeil. On appelle ces fréquences les ondes alpha, bêta, thêta, gamma… Mais le problème vient de l’interprétation qui en est faite par les thérapeutes quantiques : vous l’avez peut-être deviné, les huiles essentielles devraient être en mesure de vous apaiser directement par interaction ondulatoire, en recalibrant la fréquence de votre cerveau. Bien sûr, comme expliqué brièvement plus haut, cela n’a aucune raison de se produire. De plus, c’est très matérialiste comme vision des choses (dans le sens scientifique du terme, ce qui dans l’absolu ne dérange pas), ce qui est assez coquasse quand on sait comment le terme « matérialisme » est utilisé par la médecine « alternative » pour dévoyer celle « conventionnelle ».

Le point le plus sensible selon moi est ce qui attrait à la méditation. Il est admis que la méditation possède de nombreux bienfaits parfois incroyables, tellement incroyables, en fait, qu’on lui en attribue souvent trop.

La méditation apaise et fait baisser le stress. Au quotidien, cette pratique couplée à des exercices de respiration peut apprendre beaucoup sur la façon dont on fonctionne et être un bon outil pour gérer ses émotions, positives comme négatives. Si l’on ajoute la prémisse anti-scientifique énoncée plus haut, stipulant que le stress est le premier responsable de TOUS les maux, on peut facilement conclure que la méditation est LA solution, tant sur le plan des symptômes que sur celui des causes.

Ainsi ai-je osé demander si était possible de guérir par la pensée : absolument, selon les thérapeutes quantiques. Pas seulement soigner, mais guérir, et de tout (y compris du cancer [sic]).

La condition à cela est de s’impliquer dans la thérapie et d’y développer une certaine autonomie. Un environnement propice à l’apaisement, une bonne alimentation, s’obliger à adopter un état d’esprit particulier… toutes ces variables, qui sont assurément appréciables par une majorité d’entre nous, même en dehors du cadre d’une thérapie, sont justifiées par des principes pseudo-scientifiques qui leur donnent beaucoup de crédit auprès des personnes non averties. On explique alors que ce sont les ondes communiquées par les huiles, les sons et les différents objets « quantiques » qui guérissent.

Mon interlocutrice m’a également certifié que « le temps s’accélère ». Cette « vérité » permet aux thérapies quantiques de légitimer davantage encore leurs hypothèses du stress comme cause première. Encore une fois, cela va à l’encontre de tout ce que la science a établi jusqu’à aujourd’hui, et il n’y a pas l’once d’un début d’indice qui pourrait faire penser que ce genre d’idée puisse être démontrée.

Pour finir avec ça, j’ai pu entendre le discours habituel sur les lobbys. Oui, les lobbys existent et sont très influents, et aussi très pratiques pour leur jeter la pierre à n’importe quel prétexte tout en semblant raisonnable. Dans le cas qui nous intéresse, les soi-disant lobbys sont mis en cause pour leur perversité à cacher les « vrais » remèdes efficaces, ceux qui guérissent le cancer par l’esprit. Il me semble évident que si un tel traitement se révélait réellement efficace, les lobbys chercheraient par tous les moyens à se l’approprier et à développer un modèle économique sur le dos des curistes.

En attendant, les accusations d’accaparement financier et de cynisme qu’essuient les industriels pharmaceutiques s’appliquent tout autant (à une échelle légèrement moindre) aux thérapies quantiques. Leur business est fructueux : les séances sont chères et les produits de toutes sortes qu’ils proposent jouissent d’une communication bien huilée (haha). Et oui, à partir du moment où l’étiquette « quantique » est apposée, le produit se dote d’une efficacité miraculeuse.

Nous venons de le voir, il y a du vrai dans ce que nous disent les « alternatifs ». Ce vrai est utilisé en toute bienveillance pour faire passer des notions sans fondements scientifiques, ainsi n’y voit-on que du feu.

Il convient néanmoins d’alerter sur les dangers de ce type de pratiques, qui sont variés et souvent insoupçonnés par les ceux qui se laissent bercer par de belles histoires. Et comment les juger ? L’attrait de ces hypothèses est évident, et il est tentant de leur accorder une confiance qu’elles semblent mériter.

Les mauvaises ondes

En matière de santé, l’ensemble du discours des thérapies quantiques tend à discréditer la médecine « conventionnelle » et à l’inverse rendre plausibles tous les effets du stress. Il peut donc en résulter un abandon des traitements efficaces pour d’autres qui ne le sont pas. Cette stratégie a des chances d’être privilégiée par l’individu qui expérimente l’effet placebo induit par tous les facteurs entrant en jeu dans la thérapie. l’effet se montre alors pervers : sur le court terme, il donne la sensation d’aller mieux, mais ne guérit en aucune sorte. Soit le trouble est mineur et se résorbe naturellement, et on attribue la guérison à la thérapie ; soit le trouble est plus grave et empire car il n’est pas traité, et le curiste qui se sent mieux durant le temps qui suit la séance tend à se fidéliser.

Sauf que les études menées depuis des années sur ces thérapies n’ont jamais trouvé le moindre effet thérapeutique propre ! Rien n’est guéri par l’action de ces thérapies, elles ne peuvent servir que d’appui psychologique pour les personnes qui y sont sensibles, en parallèle à un vrai traitement. Même comme cela, le risque est d’attribuer la réussite d’un traitement à la thérapie « alternative », et de contribuer au négationnisme de la médecine basée sur la science. Progressivement, à l’échelle individuelle autant qu’à l’échelle des populations, ces idées font leur chemin, amenant à croire à d’autres idées similaires n’ayant parfois comme rapport que le rejet du consensus scientifique.

Est-ce grave ? Tout dépend du nombre de croyants et des implications de leurs croyances. Par exemple, lorsque l’on se contente de penser que la méditation supprime les effets secondaires des médicaments, je pense qu’il ne faut pas se priver. En revanche, les conséquences de l’établissement d’un lien (factice) entre les vaccins et des maladies auto-immunes sont à prendre en considération. Ce genre d’idée est du même acabit, malheureusement.

Nuançons notre jugement

Peut-on pour autant blâmer ces praticiens à la lisière de la science ? Oui et non.

Après tout, les avancées scientifiques, dans le domaine ou non de la médecine, deviennent tellement complexes qu’elles nécessitent de longues années d’étude pour estimer être compétent dans un domaine extrêmement restreint. Les hypothèses « alternatives » étant contradictoires aux connaissances scientifiques, il est fort probable que leurs promoteurs n’aient pas compris ces connaissances scientifiques.

Cependant, ces gens se réclament d’exercer du soin, et devraient donc être attachés à prouver l’efficacité de leurs méthodes, et de ne jamais se reposer sur des témoignages ou des hypothèses non testées.

Ce qui m’a le plus frappé en discutant, c’est la bienveillance quasiment parentale dont ils font preuve, ainsi que l’honnêteté évidente qu’ils affichent. Ils ne sont pas extrémistes au point de vouloir supprimer tous les médicaments, nuancent l’opposition naturel/chimique, incitent à l’autonomie… : ils souhaitent de tout cœur éveiller quelque chose en leurs patients, et défendent le bien-être et la joie de vivre. Peut-être certaines médecines devraient-elles s’inspirer de la forme (mais pas du fond hein !) de ces discours, qui semblent persuader efficacement par les émotions positives. Finalement, pour beaucoup de gens c’est cela qui compte : l’esthétique et la sincérité plus que les arguments scientifiques.

Je suis ressorti de cet échange avec un grand désarroi. J’étais convaincu de l’intérêt d’une grande partie de leur objet thérapeutique, concernant la méditation. Le reste, si je peux m’autoriser à m’exprimer crument, c’est du vent. Du vent coloré de celui qui peuple nos rêves, mais du vent quand même. En voulant à tout prix donner une consistance à ce vent, on lui retire sa magie et on ne parvient qu’à provoquer des courants d’air.

Le droit au rêve a pour pendant le devoir de vigilance. Je pense qu’il ne faut pas se priver de rêver, d’imaginer les grandes idées de demain, tout en sachant ce qui appartient à l’imagination et ce qui reste sur Terre. De grandes théories à présent validées ont d’abord semblé folles, mais toutes ne suivent pas le même chemin, loin de là. Il faut admettre que certaines restent des rêves, et ce n’est pas rabat-joie que de dire cela : elles ont alors tout le loisir d’évoluer pour se tester à nouveau, jusqu’à peut-être un jour trouver la forme qui du rêve les fera devenir réalité.

Avant ce jour, prenons ce qui fonctionne, la méditation comme les molécules modifiées, qui recèlent déjà bien assez de merveilles, et qui n’ont pas fini d’être les sources de rêves les tirant inexorablement vers le haut.

Trou

crayongra

Le jour où la Terre marchera

Par : crayongra

Sacré Donald…

Le saviez-tu ? Donald J. Trump est un des plus grands mathématiciens du monde : il a prouvé il y a peu l’hypothèse de Riemann, un des 7 problèmes du millénaire. Grâce à la théorie des Faits Alternatifs, qui stipule que « certaines propositions sont vraies ou fausses en fonction du contexte et de la motivation de l’agent qui l’énonce », il est en effet capable de démontrer ce qu’il veut, ou de le réfuter, voire les deux en même temps.

Pour la faire courte : l’hypothèse de Riemann s’intéresse à la répartition des nombres premiers, et un bref coup d’œil à la simple page Wikipédia vous donnera un aperçu de la complexité de la chose. Pour la résoudre, Trump pose le raisonnement suivant : Si M est la motivation à ce que cette conjecture soit vraie et que C consiste à dire qu’on se fiche des contradictions rationnelles, alors la conjecture est prouvée.

Magnifique, non ? En science, il est coutume de dire qu’on aime l’élégance. Une telle théorie est l’élégance même ! Avec une simplicité à couper le souffle, il est maintenant possible de résoudre tous les problèmes théoriques et pratiques en quelques lignes et un tampon présidentiel.

Depuis le jour de son investiture, le nouveau président des États-Unis se sert de cette théorie pour prendre des décisions absurdes, irrationnelles, liberticides, fondées sur sa seule idéologie. Notamment, il a placé un climato-sceptique à la tête de l’agence de la protection de l’environnement, menace de couper les crédits de la recherche, et a même interdit l’entrée sur le territoire à plusieurs pays, en invoquant une menace terroriste basée sur aucune statistique dans le cas de certains pays !

La Marche pour la Science

Cette accumulation a poussé depuis les organismes scientifiques américains à créer des comptes « alternatifs » sur les réseaux sociaux pour se libérer de l’emprise du gouvernement. Et maintenant, c’est un événement d’une autre ampleur qui est lancé : la Marche pour la Science. Pas seulement pour et par la communauté scientifique, mais aussi pour l’acceptation et la pratique de la démarche du même nom, ainsi que pour tous les trucs cool qui existent grâce à ceux et celles qui l’appliquent tous les jours, qui ne sont pas forcément des scientifiques selon l’emploi commun du terme.

La marche se déroulera le samedi 22 Avril dans le monde entier, date choisie pour être également celle du Jour de la Terre. Par un heureux hasard, c’est aussi en France la veille du premier tour des élections présidentielles. Histoire d’engager le futur gouvernement à partir sur de bonnes bases.

Je pense qu’il faut rappeler que cette manifestation n’est pas une marche contre Trump, mais comme l’indique son nom, une marche pour la science. Évidemment, elle participe à la contestation générale (oserai-je dire globale?) du nouveau président illégitime des États-Unis, et si elle peut avoir un impact de ce côté là, tant mieux. Cependant les actions de Trump ne sont qu’un prétexte pour organiser ce mouvement d’ampleur dont le but est de faire valoir l’importance de la science dans les décisions politiques, dans la conception qu’on a du monde, dans la culture générale… En effet, les gouvernements font parfois depuis longtemps ce qui leur chante avec les faits, en tordant la vérité scientifique, en la niant, en l’utilisant sans la comprendre, ce qui n’est jamais sans répercussion sur les peuples concernés. Récemment, en France, nous avons eu le retour des éhontés anti-vaccins, qui ont marqué une petite victoire au parlement européen, les négationnistes du sida s’activent déjà depuis plusieurs lustres en Afrique avec l’aide des politiques, et attention point Godwin, l’holocauste disposait aussi d’arguments empruntés à la science, tellement travestis qu’ils mériteraient la Face Palm d’Or si le sujet n’était si sérieux.

La marche pour la science a pour but de se battre contre tout ça. Elle n’est pas un acte idéologique, mais une incitation à suivre une voie qui, bien exploitée, ne peut que mener à une amélioration de nos conditions de vie. Certes, ce n’est pas à la portée de tout le monde, mais ce qui est génial avec la science, c’est que c’est vrai même pour ceux qui ne la comprennent pas. C’est grâce à elle qu’on soigne des maladies : ça a l’air trivial dit comme ça, mais certaines croyances sus-citées me font penser que ce n’est pas tant le cas. Il faut donc montrer aux gouvernements et aux grandes institutions que tous sont concernés, pas seulement quelques cas isolés.

La controverse scientifique est parfois invoquée pour justifier des mesures inutiles ou nuisibles, voire servant une idéologie, ou encore le principe de précaution. Ce concept est bien utile, mais en vérité, la controverse n’est pas scientifique, elle est d’opinion. La science dispose d’un consensus, que les gens croient ou pas. Il n’y a pas de controverse sur le réchauffement climatique, sur le fait que les vaccins de causent pas l’autisme ni le sida, sur l’innocuité des aliments OGM sur l’organisme… Mais la science n’est que descriptive, elle ne prétend pas dire ce qu’il faut faire. Chacun croit ce qu’il veut, non ?

Après tout, personne n’a à dire ce qu’on doit croire. C’est indiscutable. Autre chose est indiscutable, c’est que nos croyances ont des implications éthiques. Toute décision ayant une conséquence peut être réfléchie selon ce qu’on pense vrai, et plus la conséquence est large et d’importance, plus la décision doit être réfléchie selon ce qui est vrai selon la science. Œuvrer pour le bien de son peuple, voilà qui n’est pas une mince affaire : c’est peut-être là que la science est la plus indispensable.

C’est pourquoi, même si la science, dans l’absolu, n’a pas de but, elle est politique. Tous est politique, dit-on. [ Elle l’est au moins dans les transformations sociales qu’elle initie ] . Il est presque déplorable que l’on en soit arrivé à organiser une marche pour la science : cela signifie que certains vivent dans un monde parallèle, où il n’est pas besoin d’avancer quelque raison que ça soit pour justifier ses propos. C’est l’enjeu de tous que de sortir ces gens de leur monde parallèle, dans lequel bâtir une politique est une impossibilité logique si chacun peut inventer des faits à sa guise.

Rejoignez la Marche, ça va être bien !

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crayongra

Les vaguelettes de Luc Montagnier

Par : crayongra

A l’heure où le consensus scientifique n’est plus un consensus que pour les scientifiques, et où des hurluberlus arrivent enfin au pouvoir pour populariser cette « vérité alternative » déjà si chère à beaucoup, les mythes modernes vont bon train. Oui, désolé, la « règle des 5 secondes » qui vous permet de récupérer votre tartine tombée à terre avant qu’elle ne soit contaminée par toutes les vilaines bactéries de votre cuisine, la science a tranché, c’est du flan. Mais avec un peu d’épaississant et d’habileté, on peut faire ressembler ce flan à un gâteau basque. C’est pourquoi certaines croyances ont la vie dure, d’autant plus que ce sont des scientifiques, des vrais, qui en ont fait la pâte.

La réapparition d’une de ces grandes figures dans l’univers médiatique a été l’occasion de revenir sur sa vie et son œuvre. Ce début Février 2017, Luc Montagnier est invité à une opération anti-vaccination au Parlement Européen. En ses qualités de professeur émérite à l’Institut Pasteur, directeur émérite de recherches au CNRS et de lauréat d’un Nobel de médecine, il a tout l’air d’être un choix pertinent comme représentant scientifique. Ce qu’il fut sûrement. Depuis une bonne décennie, son imagination semble lui inspirer pas mal d’idées farfelues, et prendre le pas sur la réalité, la réalité cruelle, celle qui contamine les tartines tombées. Qu’entends-je ? Qui sommes-nous, qui n’avons même pas de prix Nobel, pour oser douter des travaux aboutissant de toute une vie de recherches ? Des sceptiques. Et justement, le doute, tel un couteau, nous le voulons bien aiguisé. Il vient alors à bout des croûtes brûlées les plus épaisses. Sous la croûte de Mr. Montagnier (aucun rapport avec son âge vénérable), nous allons voir que s’agitent des vagues de foutaises mal cuites, d’une grande amplitude sur l’échelle de Grimault.

La grimpette de petit Montagnier

Si Luc Montagnier avait eu à l’idée de développer un vaccin anti-contamination-des-tartines, il n’aurait pas lâché l’affaire avant de le trouver. L’homme est pour sûr un grand philanthrope aux ambitions louables et globales.

Il naît quasiment en même temps que la discipline qui le conduira à sa vocation de virologue : la biologie moléculaire. Combinant la génétique, la biochimie et la physique, cette approche le rend incroyablement fécond dans ses recherches. Il fait sa première découverte à 21 ans, puis devient assistant à la faculté de sciences de Paris. A 27 ans, il intègre le CNRS, et entre deux stages en Grande-Bretagne, il enchaîne les découvertes sur les rétrovirus. Entre autres et pas des moindres, il découvre chez un rétrovirus un mécanisme de réplication à ARN analogue à celui par ADN, alors que la structure de l’ADN n’avait été dévoilée que dix ans auparavant. Un petit génie, on vous le dit.

Loin de se reposer sur ses lauriers, il crée en 1972 l’unité d’oncologie virale à l’institut Pasteur qu’il dirigera jusqu’en 2000. En 1975, il s’associe avec Jean-Claude Chermann et Françoise Barré-Sinoussi (spoiler alert : retenez leur nom, on les retrouvera plus loin) dans la recherche et l’étude de rétrovirus infectant les humains. Leur collaboration porte vite ses fruits puisqu’en 1983, l’équipe découvre le virus du sida, rien que ça ! Cela leur vaudra un prix Nobel qui… ah… oups, on me dit dans l’oreillette que vous attendrez la fin de l’étalage des louanges pour connaître les détails de l’affaire. Oui ça pique.

Toujours est-il que le domaine de recherche de Luc Montagnier et ses préoccupations sur la santé publique lui valent d’être nommé chef du département « Sida et rétrovirus » lors de son ouverture à l’Institut Pasteur. Il crée dans la foulée la Fondation Mondiale de Prévention et Recherche sur le Sida en collaboration avec l’UNESCO, dont suivent des centres de recherche sur le sida à Abidjan et au Cameroun. L’année suivante, en 1994, il lance le premier Sidaction. Il participe également à de nombreuses conférences de lutte contre la propagation du sida en Afrique. Vous l’aurez compris, c’est un pionnier, un vrai découvreur, qui a été au front d’une lutte se poursuivant depuis. Il est par ailleurs récipiendaire d’assez de prix scientifiques pour en recouvrir entièrement sa cheminée. Étant auteur ou co-auteur de 350 publications scientifiques, détenteur de 750 brevets, fondateur de plusieurs compagnies de biotechnologie aux États-Unis et en France, c’est un euphémisme de dire que la recherche sur le sida lui doit beaucoup.

Le bug de l’an 2000

Il est impossible de savoir exactement ce qui s’est passé dans la tête de ce monsieur, pourtant si érudit et rodé à la méthode scientifique, vers le début des années 2000. Dans un soucis de clarté rédactionnelle, les faits ne sont pas exposés ici chronologiquement, mais plutôt par thème.

Luc, tu n’es pas le père

La première affaire intéressante le concernant, c’est celle du fameux prix Nobel, relayée à différents degrés d’exhaustivité par les médias. Avant les détails, rappelons seulement que le prix Nobel de médecine a été attribué en 2008 à Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi pour la découverte du virus du sida, Jean-Claude Chermann étant absent du palmarès. La plupart du temps, les articles de presse traitant du prix mentionnent Chermann, le qualifiant de « grand oublié », et ça s’arrête là. C’est déjà pas mal, car il ne faut pas oublier que les articles scientifiques associés aux découvertes récompensées (et les articles scientifiques en général) sont co-signés par toute une équipe de chercheurs, qui ne seront jamais connus du public malgré leurs apports. Mais bon, on n’a pas 36 pages à accorder à tous ces noms. En revanche, la moindre évocation médiatique du Pr. Montagnier est depuis accompagnée de son Nobel, souvent sans sa collaboratrice officielle. On nous rabâche ce prestige, qui est en plus concevable par n’importe qui : tout le monde est sensibilisé au sida, on connaît l’importance de la lutte et ses enjeux. Ce petit macaron fait partie intégrante du personnage, et joue comme un argument d’autorité bien lourd dans l’opinion publique et les médias.

Il suffit cependant de creuser un tout petit peu pour relativiser sa paternité de la découverte. Cela n’a pas vocation à discréditer les compétences scientifiques du bonhomme (après tout, il n’est pas à une découverte près), mais à mettre en lumière la perfidie de son utilisation, qu’il revendique lui-même.

Les recherches qui s’avèreront cruciales commencent en 1982, au sein de l’institut Pasteur, avec une équipe comportant Françoise Barré-Sinoussi et Jean-Claude Chermann. Ils travaillaient sur un rétrovirus impliqué dans des symptômes inédits, pour la première fois observés aux États-Unis. Lorsqu’ils parviennent à isoler le rétrovirus, ils le renvoient de l’autre côté de l’Atlantique, pour demander son expertise à Robert Gallo, une autre pointure dans le domaine à l’époque. La course est alors lancée pour la mise au point d’un test de dépistage, ce que l’équipe française réussit, suivie de peu par les américains. Mais Gallo alimente une controverse sur la paternité de la découverte, et Montagnier devient alors directeur des recherches de l’équipe de l’institut Pasteur pour défendre les français. En 1986, c’est Jacques Chirac (premier ministre) qui décide d’établir un accord de co-découverte franco-américain, que Chermann signe contraint par Montagnier. En réalité, c’est par chez nous que les travaux ont abouti en premier, de l’isolement du rétrovirus au séquençage de son génome, ce que le Nobel reflète. Voilà pour la petite histoire dans les grandes lignes, qui varie légèrement selon les sources.

Il n’empêche que Chermann, cachant à peine son indignation par rapport à son écartement du prix Nobel, est avec Sinoussi le principal responsable de la découverte. Dans une interview, il dénonce les agissements de Montagnier, qui ne s’est greffé à l’équipe que tard. Chermann ne voulait pas signer l’accord franco-américain, mais Montagnier l’y a obligé, ce qui a pu valoir à celui-ci une reconnaissance dans les hautes sphères politiques impliquées. Deux ans plus tard, en 1988, Chermann démissionne de l’institut Pasteur pour poursuivre ses recherches sur le sida de son côté, car il reproche l’hégémonie de Montagnier en tant que directeur du département. Il pense également que son accaparement médiatique a rendu sa nomination au Nobel inévitable. Le livre de Chermann revient sur ce qui semble être une usurpation assumée de découverte.

On comprend alors le tollé en réaction à l’annonce de ce Nobel, attendu 25 ans par l’équipe. En effet, il n’y a que trois places pour ce prix. En 2008, ce sont Sinoussi, Montagnier et le découvreur du papillomavirus qui y sont désignés. Lors d’une conférence de presse dont Montagnier s’excuse de l’absence, Sinoussi regrette que Chermann n’ait pas été co-récipiendaire. Le sentiment d’injustice est général, jusqu’à Sarkosy qui promet de financer Chermann dans ses recherches.

En attendant, l’histoire oublie les seconds, et c’est Luc Montagnier qui bénéficie de l’autorité du prix Nobel. Alors qu’il a incontestablement fait avancer la connaissance des rétrovirus à grands pas, puis spécifiquement sur le sida après sa découverte, on ne retient souvent de lui qu’une distinction dont le mérite est à relativiser. Quelque part, c’est sans importance : une fois de plus on démontre que le grand public ne se focalise pas sur ce qu’il faut. Le problème est l’utilisation que Montagnier fait de cette focalisation. Bien qu’aujourd’hui la communauté scientifique ne le prend plus au sérieux, les politiques et l’opinion publique lui accordent un crédit inconditionnel. Il a par exemple été entendu comme témoin dans l’affaire des hormones de croissances, et ses déclarations sont largement répandues par la presse, trop souvent sans aucun recul critique. Le plus grave est sûrement son grand projet, qui tombe presque malgré lui dans la dérive sectaire.

Le nouvel espoir des vagues fantômes

Il n’y a, tout compte fait, qu’une seule autre affaire d’une ampleur comparable à celle nu Nobel dans sa carrière, mais c’est un tel tsunami que ses répercussions en sont désastreuses et multiples. Vous avez certainement déjà entendu parler de « la mémoire de l’eau » : c’est ce concept qui est au centre de tout. Tout ! Une explication monocausale vous dites ? Mais nan, c’est Montagnier qui a commencé ! Pour vous le montrer, une petite rétrospective s’impose…

L’origine du début se passe au laboratoire-bungalow préfabriqué de Jacques Benveniste, en 1988. Cet immunologue reconnu vient d’aboutir à la soi-disant découverte de la mémoire de l’eau, ce qui est relayé par Le Monde (avec moult sensationnalisme) puis le lendemain par Nature (avec moult doutes). Nature, justement, trouve cela tellement étrange qu’un comité formé du directeur de la revue, un expert en supercherie scientifique et James Randi, prestidigitateur, est dépêché pour examiner les expériences de Benveniste. Malheureusement pour Benveniste, les tests échouent devant les grands méchants sceptiques. La légende veut qu’il en soit mort de tristesse. Bon, cette affaire a été démystifiée, Henri Broch a écrit dessus, autant dire que c’est considéré classé pour tous les scientifiques.

Tous ? Non, un petit homme tient l’hypothèse encore et toujours dans son cœur. En 2005, Luc Montagnier accompli un passage de relai en reprenant les travaux de Benveniste, mort l’année précédente. Il est décidé à prouver la mémoire de l’eau à l’aide des techniques modernes, s’associe avec Jamal Aïssa, un ancien collaborateur de Benveniste, et va jusqu’à s’installer dans les vieux locaux de celui-ci.

Les expériences menées par Montagnier diffèrent cependant de celles de son prédécesseur [lien de l’article plus loin]. Pour faire simple, la théorie de la mémoire de l’eau stipule que l’eau enregistrerait les ondes électro-magnétiques (EM) émises par les molécules qui y sont plongées, car ces ondes « construiraient » des nano-structures dans l’eau, des copies fantômes des molécules. Tout corps dont la température est supérieure au zéro absolu émet bien un rayonnement EM, ça c’est vrai. Le coup des nano-structures, c’est plus chaud à avaler. Pour le prouver, l’expérience n’est pas si compliquée, et repose sur une technique employée par la police scientifique. Il s’agit de mettre des molécules d’ADN dans un tube d’eau (qui provoqueraient l’apparition de nano-structures identiques), puis d’effectuer des dilutions jusqu’à ce qu’il n’y ai plus aucune molécule d’ADN dans cette eau. Ensuite, les ondes EM en provenance du tube sont mesurées : à présent, ce seraient les nano-structures qui les émettraient puisqu’il n’y a plus d’ADN présentes dans l’eau. Un fichier numérique est produit à partir de l’enregistrement, ce qui permet de reproduire les ondes, et de les retransmettre à un autre tube d’eau pure, ce qui selon l’hypothèse reforme les nano-structures dans cette eau. Finalement, on introduit dans ce tube des nucléotides et une enzyme polymérase. Les nucléotides sont les briques élémentaires de l’ADN, et la polymérase est capable de les assembler pour reconstituer tout un brin d’ADN à partir d’un fragment de celui-ci. Elle utilise le fragment comme modèle (incomplet) pour reconstruire toute la structure (complète). Ici, ce sont les hypothétiques nano-structures qui serviraient de modèle à la polymérase. En analysant le tube, on cherche les traces d’ADN et on les compare à celui d’origine.

Voilà pour le protocole tel qu’établi par l’équipe de Montagnier. Il est relativement simple, facile à comprendre, et ne requière pas de manipulation particulièrement compliquée. Attention, la complexité n’est pas a priori un critère de jugement, une expérience simple peut être à l’origine de grandes découvertes ! La légende veut qu’Eratosthène ait calculé la circonférence de la Terre en comptant les pas d’un chameau… Derrière un protocole simple se cachent des raisonnement complexes ou d’autres découvertes moins évidentes : les grecs étaient balèzes en maths, et il a bien fallu découvrir et détailler la réaction en chaîne par polymérase pour pouvoir permettre à Montagnier de l’utiliser. Il est plus pertinent de juger Montagnier sur des critères plus solides, pour éviter d’alimenter la bataille idéologique et ne pas s’abaisser à son niveau. Il se plaint par exemple du rejet par principe de la validité de ses travaux, car ils sont liés à la triste histoire de la fraude de Benveniste. On peut l’entendre dans un documentaire de France 5 tourné en 2009, aux côtés d’autres discours fallacieux. Benveniste disait déjà que ses recherches dérangeaient par leurs « résultats déviants ». Franck Nouchi, un ami journaliste de Benveniste qui avait infiltré le laboratoire pour surveiller le comité d’expertise de Nature, est persuadé que ce comité à fait échouer les tests. Un certain Jacques Testard déplore qu’aucune institution ne finance Montagnier, par peur qu’il soit combattu par « la science », et que de toute façon, même s’il découvre quoi que ce soit, il sera rejeté à cause de son âge. Oui, ça sonne un peu complotiste tout ça. Encore une fois, ça ne veut rien dire, quelques sophismes de bas étage ne permettent pas de se soustraire à la responsabilité d’un examen objectif.

Alors, que vaut vraiment son protocole ? Dans le documentaire de France 5, l’expérience a été menée devant les journalistes. Si ces derniers ont pu être abusés ou rater des détails, il n’est pas déraisonnable de leur accorder la bonne foi. Premier fait amusant : Montagnier demande aux journalistes d’éteindre leurs téléphones portables et d’échanger leurs lourdes caméras par d’autres plus petites. Il fait aussi remarquer qu’il espère que le nombre de personnes présentes dans le labo ne va pas troubler le test par l’émission d’ondes EM. Là, c’est clairement un manque de rigueur, quand on prétend effectuer des tests contrôlés, que de laisser une telle part d’incertitude à autant de facteurs ! Même en admettant que les conditions des tests précédents aient été parfaites, comment savoir si les résultats, positifs ou non, obtenus cette fois-ci, ne sont pas des artefacts ? Hum, continuons. Ce sont donc, pour cette expérience, des fragment d’ADN du virus du VIH qui ont été introduits dans l’eau, pour être ensuite dilués. Pour créer les conditions de double aveugle, un des journalistes va poser seul des étiquettes sur dix tubes ne contenant que de l’eau pure, et dix tubes contenant la dilution (ayant contenu, mains ne contenant plus d’ADN). Jamal Aïssa s’occupe d’enregistrer les variations du champ magnétique, en posant chacun des tubes sur une petite plateforme reliée à son ordinateur. Il trouve des variations significatives pour deux des tubes, et le journaliste lui certifie que les étiquettes correspondent à deux des dilutions. Aïe. Entendre le témoignage du journaliste au moment crucial, ça fait bien à la télé, mais ce n’est pas rigoureux dans le protocole. Il vient de faire tomber les conditions de double aveugle en plein milieu de l’expérience. Je n’en dis pas plus, on en n’est pas encore à spéculer sur l’honnêteté des chercheurs, mais qui sait ce qu’ils pourraient faire de ces informations, intentionnellement ou non ?

Lors de la deuxième phase du test, le fichier numérisé des signaux EM est envoyé à un laboratoire italien de l’université de Benevento, et réceptionné par le professeur Vittorio Coluantoni, qui se présente comme sceptique et ouvert d’esprit. En revanche, c’est le professeur Giuseppe Vitellio, de l’université de Salerno, qui va effectuer les manipulations de la phase 2. Vitellio a co-signé des publications et participé à des colloques sur la mémoire de l’eau avec Montagnier, c’est lui un fervent partisan. Il va donc placer un tube d’eau pure dans une bobine magnétique qui l’isole du milieu extérieur, et lui transmet les ondes synthétisées à partir du fichier, ceci une heure durant.

Une biologiste s’occupe ensuite d’introduire les nucléotides et l’enzyme polymérase dans ce tube. Si de l’ADN est synthétisée, c’est que la polymérase a bien disposé d’un modèle à disposition pour en reproduire, que ça soit de vraies molécules d’ADN ou les hypothétiques nano-structures. Dans le documentaire, il n’y a pas de traces d’un quelconque dépistage de contamination. Enfin, le tube est analysé pour détecter la présence d’ADN. Et là, oh surprise, il y en a. Mais on ne voit pas non plus les manipulations qui ont permis de produire les images qui s’affichent à l’écran de l’ordinateur de Vitellio. Les voir n’aurait rien prouvé, et ne pas les voir ne prouve rien non plus, c’est tout de même gênant que l’expérience s’opacifie au fur et à mesure que le documentaire avance…

L’étape finale est bien sûr la comparaison des séquences de l’ADN introduit et dilué par Montagnier avec celui obtenu par PCR chez Vitellio. On saura seulement que c’est un « laboratoire indépendant » qui s’en charge. Pas de pays, de nom, mais directement Montagnier annonçant qu’il vient de recevoir les résultats : 98% de ressemblance, ce qui est suffisant pour confirmer que la séquence d’ADN a bien été copiée en Italie. La marge d’erreur, étant donnés les nombreux intermédiaires, semble acceptable. L’erreur de réplication fait d’ailleurs partie intégrante du vivant, il arrive aussi que vos polymérases se gourent, ça s’appelle une mutation.

Évidemment, un résultat si surprenant annoncé de la sorte ne pouvait qu’être repris dans les médias à grands renforts de titres très parlants, sans la nuance exemplaire dont avait fait preuve Nature avec Benveniste. Un documentaire TV n’a pas forcément à se montrer parfaitement objectif dans son traitement du sujet. Si son but est d’exposer une théorie, et le point de vue d’un groupe de chercheurs, il peut très bien faire l’impasse sur le reste de l’avis scientifique. D’autres médias, quand ils relaient l’information, commettent parfois l’erreur de penser qu’elle a déjà subi une vérification et une revue des pairs. Ou alors ils délaissent complètement cet aspect, et tapent dans ce qui fait vendre. Ainsi, par exemple, un article cite et paraphrase le documentaire de France 5 sans jamais y faire référence.

Le minimum syndical du travail des journalistes est faisable par n’importe qui. Un documentaire ou une interview, quelle qu’en soit la qualité, n’est pas un article scientifique. En se contentant d’aller chercher la publication issue des expériences de Montagnier, les premiers « vrais » problèmes surgissent. Le papier a été envoyé à une revue présidée par Montagnier et dont l’éditeur en chef est professeur à l’université de Shanghai Jiao Tong (que Montagnier a intégré grâce à sa réputation). Dans les co-signataires, on remarque Jamal Aïssa et Jean-Luc Montagnier, respectivement l’ancien assistant de Benveniste et fils de Montagnier. Cette publication est issue d’un véritable circuit fermé, entre tenants de toujours, famille et collègues flattés de collaborer avec un Nobel. C’est fallacieux, mais c’est tentant et plutôt réaliste de supposer que cette petite bulle a facilité l’acceptation de l’article. Il a été reçu le O3 Janvier 2009, corrigé le 05 et accepté le 06. C’est proprement exceptionnel pour une publication scientifique ! Le processus de peer-reviewing est normalement d’autant plus long que la découverte est importante. Lors de la découverte des ondes gravitationnelles, par précaution, les expériences et les calculs avaient dus être refaits, la publication et sa médiatisation avait été très supervisée par les chercheurs eux-mêmes pour éviter les déformations. Montagnier n’a pas juste laissé couler la « mémoire de l’eau », il a substitué l’entonnoir du processus par un tuyau d’arrosage.

Il y a fort à parier que jamais l’article n’aurait survécu à un réel examen. Il n’y a pas de sections indépendantes pour la méthode et les résultats et les fautes d’anglais fréquentes (un relecteur scientifique les aurait possiblement laissé passer, pas un correcteur se focalisant sur la syntaxe). Les figures sont soit des schémas ridicules, soit des captures d’écran (avec l’interface de Windows visible) montrant des courbes directement sur les logiciels d’enregistrement, sans annotations ni mesures chiffrées. Il est impossible d’analyser quoi que ce soit. Au niveau des références, deux ont pour premier auteur Benveniste, une est co-signée par Vitellio, deux autres par Montagnier. S’il est fréquent de reprendre ses propres travaux comme base, ici c’est presque grossier, car sur un total de 10 références, la proportion sujette au doute est importante. Autre point gênant : au début de l’article, il est fait mention d’observations d’une régénération de microorganismes dans un fluide qui en avait été stérilisé par filtration, puis de la découverte que les filtrats produisaient des ondes EM. Ce sont deux allégations extraordinaires, et aucun détail n’est donné à leur propos : pas de référence ni de méthode expérimentale. En fait, on peut légitimement se demander si ça n’a pas été inventé pour servir de point de départ aux expériences décrites plus haut, et rendre la démarche circulaire.

En plus de l’aspect douteux des travaux sus-cités, des risques probables et des incohérences les entachent. En premier lieu, la contamination en ADN est très dangereuse en PCR, car une seule molécule suffit pour fausser les tests. De l’ADN différent de celui que l’on cherche à amplifier peut s’introduire facilement dans les tubes et entrer en compétition avec lui. Même si Montagnier affirme que les tubes d’eau pure sont utilisés pour contrôler cette contamination et qu’ils sont tous négatifs, il relativise en parlant de « contamination magnétique » due aux autres tubes, aux humains et aux machines autour. Il invoque une justification qui suppose l’existence de l’effet qu’il cherche à prouver : c’est un magnifique raisonnement circulaire. De plus, le fragment d’ ADN de VIH utilisé dans les tests (un TLR) est une séquence qui se retrouve chez beaucoup d’organismes, notamment dans la moitié du génome humain. Ainsi, une contamination provenant d’humains, largement possible, aurait aboutie aux mêmes résultats. En admettant que l’ADN synthétisé au laboratoire italien soit bien celui propre au VIH, la contamination a pu se faire au sein du laboratoire, qui a sûrement manipulé le virus pour effectuer des tests de contrôle.

Montagnier instaure un flou dans les étapes à la base de ses expériences. Une filtration de la solution contenant les molécules d’ADN est supposée n’en laisser aucune passer. Or, des calculs certifiés corrects par lui-même estiment que 17 000 molécules sont présentes dans la dilution à 10^-6 (c’est-à-dire le volume original dilué à 1/10000000). Les dilutions ont-elles donc pour rôle d’éliminer de vraies molécules ou des nano-structures ? Encore mieux : Montagnier a prétendument détecté des signaux EM dans les dilutions à 10^-9 et 10^-12, dans lesquelles il n’est plus censé y avoir ni molécules ni nano-structures. Si ce genre de calcul semble opaque, c’est qu’il l’est rendu par l’ajout de conjectures auto-démontrées, et finalement on perd de vue ce que l’on calcule.

Enfin, le dispositif d’acquisition des données demande à être révisé. Le capteur d’ondes EM et la bobine pour les reproduire avaient été développés par Benveniste. C’est une omission déplorable que de ne pas chercher à évaluer l’efficacité de ces appareils. Le capteur n’a jamais fait preuve d’un réel fonctionnement, et la bobine n’est pas si différente de l’amplificateur d’un téléphone portable. D’ailleurs, ce matériel nécessite l’intervention de Jamal Aïssa pour rendre des résultats positifs. Sans lui, les expériences échouent systématiquement. Ce n’est peut-être pas sa faute, mais simplement du à des habitudes prises avec Benveniste, qu’il réplique fidèlement depuis.

Contrairement à ce que prétend Montagnier, la communauté scientifique n’est pas totalement fermée à ses idées. En fait, ça l’arrangerait bien. C’est comme ça que le questionnement scientifique fonctionne, malgré sa tendance à s’ériger en martyre. Il y a toujours une évaluation critique selon les connaissances de chacun. En effet, beaucoup de points tendent à décrédibiliser la chose a priori, mais certains ont réagi à son appel à l’émotion, et ont cherché plus loin. Des biologistes moléculaires lui ont envoyé un email dans lequel ils proposent des manipulations relativement simples pour lever les incertitudes des expériences et des résultats. Il n’a jamais répondu, et la tentation est forte d’ajouter « évidemment ». Montagnier semble volontairement se détourner de la bonne façon d’étudier son sujet. Dans les références de son article, on trouve notamment une étude publiée dans Nature qui contredit ses conclusions, et ceci dès l’abstract : des variations de structure de l’eau induites par des vibrations s’effacent en 50 femtosecondes, ce qui n’est pas perceptible humainement.

L’ancêtre contre-attaque

L’importance de montrer que la théorie de la mémoire de l’eau est fumeuse, et qu’elle se noie toute seule à la fois dans ses postulats et dans ses conclusions, est réelle. Descendre un monsieur vénérable n’est bien sûr pas un but honorable. Mais ce que ses recherches impliquent est sérieux, et mérite toute l’attention de la communauté scientifique et du public. Si elles s’avéraient justes, ce serait pour le meilleur. Cela reste à prouver. En attendant, leur application est désastreuse et nuisible.

Ésotérisme en eaux troubles et papaye papale

En effet, Montagnier aspire à un changement de paradigme en médecine, grâce à ses travaux. Aujourd’hui, étant donnée la somme des connaissances médicales, qui se croisent avec celles de beaucoup de domaines scientifiques, une telle prétention demanderait à être soutenue plus solidement que par un brouillon d’article. « Nous devons nous incliner devant les faits », dit-il. Oui, à condition d’établir clairement leur existence, et de les rendre reproductibles. En particulier s’il s’agit de traiter des malades, l’efficacité se doit d’être au rendez-vous.

En premier lieu, une capacité de diagnostic pourrait découler du « paradigme médical Montagnier » (c’est moi qui ai trouvé ça, ça claque non?). Si vous avez bien compris le principe de la mémoire de l’eau, il serait possible de déceler des maladies chez des patients uniquement par l’analyse de leurs émissions EM. Le signal de chaque bactérie serait caractéristique et identifiable, donc le diagnostic serait sûr à 100%. Montagnier va plus loin encore : comme il pense que les maladies chroniques sont d’origine bactérienne (si si, c’est dans le documentaire), elles seraient alors détectables de la même manière. Et hop, encore une affirmation qui va à l’encontre de tout ce qu’on sait. Elle est pratique, car cohérente avec le reste de son système, mais tout aussi dénuée de preuves.

Ensuite, logiquement, il serait envisageable de guérir par les ondes. Selon la théorie, toute molécule a un signal caractéristique identifiable et reproductible, et l’eau est capable, à condition d’être en présence des bons composants, de re-synthétiser ces molécules en étant soumise aux ondes. Ainsi, en enregistrant les signaux de molécules actives, en les amplifiant et en les communiquant à un patient, il synthétiserait lui-même avec son eau corporelle le médicament à l’intérieur de ses cellules. Avouez que ça fait rêver, le nombre d’applications est conséquent. Au moins autant que celui de présupposés non démontrés. Reste que Montagnier est convaincu de leur validité. Notamment, l’origine bactérienne des maladies telles qu’Alzheimer et l’autisme lui permet de trouver des remèdes là où les autres échouent. Il est tombé dans le mythe des aliments antioxydants, qui sont supposés guérir naturellement en retardant le stress oxydatif des cellules. C’est une croyance qui semble basée sur un fonctionnement biochimique complexe, et qui est partagée justement parce qu’on pense y comprendre quelque chose. En fait, le sujet ne fait actuellement pas consensus, mais il est certain que ces « alicaments » n’ont pas l’effet magique qu’on leur attribue. Montagnier contribue à leur aura, encore une fois à l’aide de son autorité, quand il les prescrit au pape ou comme traitement contre le sida. Selon lui, très sérieusement, tous les problèmes des maladies chroniques peuvent être réglés par un mix d’ondes et de bon aliments boostant le système immunitaire. Sur la question de l’autisme en particulier, en passant sur sa confusion entre une épidémie et un dépistage plus efficace, il avance que la maladie provient d’une faiblesse immunitaire laissant passer des bactéries dans le sang, et induisant du stress oxydatif.

Oui, cet homme, qui un temps a fait trembler le sida, fait maintenant peur aux médecins s’occupant d’infectés du VIH, d’autistes, et d’autres maladies graves. Par désespoir, certains décident de changer leur traitement pour suivre de nouvelles voies qui semblent prometteuses. Bien que les thérapies réellement efficaces ne soient pas incompatibles avec le fait d’absorber des ondes ni de manger des brocolis, le combat médiatique crée une opposition entre deux visions médicales, et appelle à choisir son camp. Le biais consiste à se dire ouvert d’esprit, et à adopter un courant stigmatisant une science archaïque et dogmatique.

Par manque de patience, par perte de confiance dans les traitements « classiques », par une mauvaise compréhension du fonctionnement des traitements, la conversion à des idées dites révolutionnaires est normale. Un personnage comme Montagnier, qui vire clairement dans la pseudo-médecine, fait risquer une obscure confusion à de nombreux patients et médecins qui n’iront pas regarder ce qu’il y a derrière l’écran de fumée qu’on leur présente.

Des vaguelettes au tsunami

Les incompréhensions de la théorie de la mémoire de l’eau dépassent de loin son but originel. Son modèle théorique, ou en tout cas l’idée globale exprimée, a été repris pour prouver l’effet thérapeutique de l’homéopathie. Quelles qu’aient été les motivations de Benveniste au moment de ses recherches, Montagnier n’avait pas pour objectif de trouver le mécanisme explicatif de l’homéopathie. Ce sont les charlatans et les crédules qui ont cru voir dans « la mémoire de l’eau » un quelconque crédit à leurs pratiques rejetées par la science conformiste (j’espère que vous êtes réceptifs à l’ironie).

L’homéopathie consiste à diluer un agent pathogène en solution jusqu’à ce que les concentrations soient si faibles qu’il est absolument impossible que la moindre molécule active subsiste. Impossible selon les calculs (dilution jusqu’à 10^-15) et selon les tests. Les homéopathes le disent eux-mêmes, et la seule garantie d’un médicament homéopathique, obligatoire pour sa mise sur le marché, est la preuve de son innocuité. Lors de son invention au début des années 1800, rien n’était en mesure d’expliquer son fonctionnement. Pour résumer, l’homéopathie croit que l’on peut traiter des symptômes en provoquant les mêmes symptômes chez le patient. N’importe quel produit étant à l’origine de tels symptômes peut alors être utilisé, et il subit de hautes dilutions pour éviter de tuer le patient. Enfin, pour compenser l’absence de substance active, il faut « dynamiser » la solution, c’est-à-dire secouer de l’eau pure. C’est là qu’un modèle explicatif manquait, jusqu’à l’arrivée de la mémoire de l’eau. Appliquée à l’homéopathie, la théorie de la mémoire de l’eau stipule que les substances originales imprimeraient des nano-structures à l’eau, qui demeureraient après dilution, et provoqueraient ainsi les mêmes effets. La suite est inhérente à l’homéopathie, et reste du domaine de la croyance.

Alors que l’existence d’effets propres à l’homéopathie n’est pas prouvée, leur fonctionnement est déjà expliqué, par un mécanisme dont l’existence n’est pas non plus prouvé ! C’est absurde. Le plus croustillant, c’est que les expériences de Montagnier tendent plutôt à invalider l’hypothétique effet de l’homéopathie. Comme son étude le conclue, ses résultats offrent potentiellement de nouvelles possibilités de détection de maladies chroniques infectieuses, ce qui n’a rien à voir avec l’homéopathie. L’étude trouve également que les effets décelés finissent par disparaître avec des dilutions trop hautes, ainsi qu’avec le temps car ils ne subsistent pas au-delà de deux jours. Les défenseurs de l’homéopathie n’ont vraisemblablement pas lu l’étude, car leurs remèdes sont théoriquement efficaces à des dilutions parfois plus fortes que celles testées par Montagnier, et le restent des années durant sur les étagères des pharmacies.

En détournant des résultats déjà douteux, ceux qui prônent une médecine « alternative » ne prouvent que leur ignorance du sujet, l’incohérence de leurs propos et leur volonté de justifier a posteriori une hypothèse infondée. Cependant, les prétentions de l’homéopathie ne sont pas à minimiser du point de vue de la santé publique. De même qu’avec les traitements électro-magnétiques de Montagnier, se qualifier de « révolutionnaire » ou « contre-courant » vient à séduire le public, voire à le convertir et à le faire abandonner les médicaments et autres thérapies qui ont fait leurs preuves. Une information présentée sous couvert scientifique se diffuse facilement, c’est pourquoi l’humilité doit faire partie de toute volonté d’innovation.

Il est frappant de constater que les mêmes arguments viennent parfois indépendamment des partisans de l’homéopathie et de la mémoire de l’eau pour défendre leur théorie respective, et qu’ils ne tiennent pas debout, ni d’un côté ni de l’autre. L’effet thérapeutique spécifique si doux qu’il en deviendrait indécelable, serait une preuve de la supériorité des médecines douces sur la médecine « orthodoxe ». Bien, si l’effet placebo et la rémission spontanée sont plus efficaces qu’un traitement, il n’y a aucune pertinence à recommander celui-ci. Ces médecines se réclament d’un modèle épistémique différent, ce qui rend possible de nier ou d’utiliser la science selon les situations. Quand il s’agit de convaincre de l’efficacité, des protocoles expérimentaux et des preuves sont amenés, mais quand la validité de ces protocoles et de ces preuves est mise en cause, le soi-disant raisonnement dogmatique de la science est rejeté en bloc.

Le Galilée des temps modernes

Le professeur Luc Montagnier en a trop fait, trop dit, a été trop utilisé fallacieusement par la pseudo-médecine pour rester une figure sûre dans le monde scientifique. Douter de ses allégations est, au vu de ses recherches depuis plus de dix ans, devenu nécessaire. La liste n’est pas finie : infections froides, médecine orthomoléculaire… il est aujourd’hui affilié à toutes sortes de croyances ayant attrait à ses travaux, qu’il tend à légitimer par son autorité. Une autorité qui semble intouchable, tant la mauvaise interprétation des médias de la vérité scientifique et la séduction du public pour les prétendus remèdes miracles sont fortes.

Montagnier doit cependant s’éloigner du milieu qui l’a vu se construire puis s’effondrer. Avec son association CHRONIMED, il s’est assuré de fédérer des médecins acquis à sa cause, qui alimentent jusqu’à l’écœurement un blog de toutes les sources inimaginables défendant ses idées. Il s’isole, victime de la perte de sérieux dont il est seul responsable, bien que toujours résolu à continuer son combat. C’est ce qui s’appelle un syndrome de Galilée. En 2010, il a été recruté par l’université chinoise dont il présidait déjà le journal de publication, et dont les membres étaient flattés d’accueillir un nom aussi connu et réputé. Tout récemment, il s’est arrangé pour reparaître sur la scène médiatique en participant à la projection du film anti-vaccins d’Andrew Wakefield au parlement européen. C’est dire où il en est.

Que doit-on retenir de tout cela ? En fait, le monsieur a contribué à la recherche jusqu’à sa retraite, en particulier sur les rétrovirus, le sida et les remèdes associés, mais quelque part sans parvenir à la consécration ultime : LE remède. Le découvrir aurait été achever ce qu’il avait initié. Jean-Claude Chermann a en quelque sorte suivi les mêmes aspirations depuis qu’il fait cavalier seul, la pseudo-science en moins, mais des soucis en plus. On peut estimer qu’il est dommage que Luc Montagnier continue à proclamer des découvertes qui n’en sont pas, sans apporter de preuves et en travestissant une méthode qui avait fait sa renommée, la méthode scientifique.

Gratter les croûtes brûlées n’est pas si compliqué quand on dispose d’un bon couteau. Même les grands chefs doivent se retirer si leurs compétences laissent à désirer, ou accepter les reproches pour réagir efficacement. Ce que l’affaire Montagnier nous apprend, c’est que n’importe qui doit pouvoir être en mesure de sentir les défaillances et de les mettre en lumière, pour faire la part des choses et trancher là où il faut.

montagnier

crayongra

L’anthropodéni, un anti-évolutionnisme insidieux

Par : crayongra

Aujourd’hui un sujet quelque peu inhabituel sur ce blog, dont l’illustrateur, qui a pris la plume pour l’occasion, avait à cœur de vous parler : les animaux et l’éthologie. Pour bien commencer, définissions les termes : l’homme est bien entendu un animal, mais par souci de rédaction, ici tout « animal » renvoie aux animaux non-humains. L’éthologie est une des branches de la zoologie, elle s’intéresse au comportement animal et humain, mais on détaillera ça plus loin. Attention, avec un « n » en plus ça donne « ethnologie », ce qui est quand même bien différent, puisque c’est la science étudiant les caractères sociaux et culturels des humains, pour savoir ce qui constitue leurs « ethnies ». Bon, on en n’est même pas à l’introduction que ça devient long… Allez, bonne lecture !

Les croyances et les idées reçues sont nombreuses concernant les animaux. La notion d’anthropomorphisme est largement répandue, et aujourd’hui beaucoup de gens ont plus ou moins conscience des biais à éviter à son sujet, et veillent à conserver une distance de sécurité entre la civilisation et les bêtes en se gardant de dresser des comparaisons hasardeuses. L’humain fait preuve d’une fâcheuse tendance à s’estimer supérieur à ses contemporains qualifiés de « non-humains », à défaut de terme plus approprié. Une définition absolue de l’homme est supposée trouver ce qui ferait de nous des êtres transcendants, ce qui nous distinguerait dans le monde du vivant. Même chez les biologistes, et en particulier dans les diverses branches étudiant les animaux, l’anthropomorphisme parasite parfois le raisonnement, agit comme un grain de sable dans l’engrenage de la méthodologie scientifique. Poser un écart par principe est salutaire et assez évident, parce que quand même, ça se voit qu’ils sont pas comme nous. Cependant, un excès de méfiance envers l’anthropomorphisme conduit vite à la tendance inverse, moins connue, et qui dessert tout autant (sinon plus ?) la recherche en éthologie : l’anthropodéni.

L’anthropomorphisme…

L’anthropomorphisme est l’attribution de caractéristiques comportementales ou morphologiques humaines à toute entité non-humaine. Il peut être appliqué à n’importe quoi : des objets, des idées, des êtres vivants, des phénomènes naturels… On parle par exemple de la « tête d’une entreprise ». Il est plus ou moins justifié, et la plupart du temps aisément discernable de la réalité. Tout le monde sait (enfin j’espère) que les lapins ne marchent pas sur deux jambes et ne parlent pas, bien qu’un certain Bugs Bunny tente de nous le faire croire.

Quand l’anthropomorphisme intervient en éthologie, il projette des motivations et des émotions humaines sur l’animal. Brièvement et pour clarifier les choses, il n’est nullement postulé que ces motivations et émotions sont propres à l’homme, et le terme animal se réfère au non-humain. Ces notions sont explicitées tout au long de l’article… Une telle projection cause parfois des problèmes, graves ou non, qui découlent d’une mauvaise compréhension et/ou interprétation des comportements animaux. Que doit-on comprendre face à telle action ? Comment réagir ? A-t-elle le même sens dans un contexte différent ? A-t-elle au moins un sens ? Le réflexe anthropomorphe permet au moins une tentative de réaction, qui semble aller de soi. En essuyer les déboires, par exemple en se faisant agresser par les singes qu’on pensait bien connaître et qu’on voulait naïvement étudier, tend à confirmer que les animaux ont cependant leur propre caractère.

…et l’anthropodéni

La méfiance envers l’anthropomorphisme, comme je le disais en introduction, devient un biais lorsqu’elle est poussée vers l’extrême opposé. C’est ce que l’éthologue Franz de Waal appelle l’anthropodéni. Avec l’étude florissante et relativement récente du comportement animal ainsi que de sa cognition, les éthologues tentent de mettre au goût du jour un anthropomorphisme raisonné. Effectivement, il est souvent largement justifié de caractériser des comportements animaux avec des mots employés couramment pour l’homme, et ce n’est nullement subjectif. Bien que les animaux ne s’expriment pas de la même manière que nous, ils communiquent tout autant leurs émotions, qui sont semblables aux nôtres. Faire de l’anthropodéni, c’est ne pas comprendre que les moyens de communication sont différents d’une espèce à une autre. En quelque sorte, c’est en accord avec le concept d’animal-machine de Descartes : l’animal ne fait que répondre à des stimuli par automatisme, il ne les comprend pas, ne réfléchi pas, n’éprouve pas de désir. En raisonnant de la sorte, tous les animaux sont jetés dans le même panier, et on approche de l’anti-évolutionnisme.

La cognition, qui sous-tend les comportements, est un phénomène biologique issu des connexions neuronales. Si l’on admet l’évolution, alors on admet celle du cerveau et de ses structures. Logiquement, cela revient à admettre que la cognition évolue. Or, si l’on prétend une différence si grande entre les cognitions non-humaines et humaines, on nie l’évolution de la cognition chez les animaux jusqu’à l’apparition de la lignée humaine. C’est une position anti-scientifique néanmoins adoptée largement, car nombreux sont les réticents à rapprocher humain et animal.

Rendez-nous le thé !

Ce point de vue arrogant s’observe sous différentes formes. On traite volontiers son prochain d’animal, on lui reproche d’agir « comme une bête », de se comporter « comme un sauvage ». Ceux qui se moquent en utilisant la comparaison avec les singes seraient surpris de voir que parfois, ces derniers peuvent se montrer bien plus « civilisés » que nous. L’homme ressent un besoin irrépressible de s’élever au-dessus de la nature, qui transparaît dans ses comportements et dans le langage. Une peur diffuse provoque immédiatement le rejet de toute comparaison avec ce qui lui semble être inférieur.

Une anecdote convient parfaitement pour illustrer cela : Vers 1950, le London Zoo a commencé à entraîner des chimpanzés pour faire des représentations de Tea Party, dans le plus pur style british. Dans cette vidéo de 1955, ils étaient si bien formés qu’ils effectuaient le service en bons lords maniérés, devant un public amusé et impressionné. Les chimpanzés ont finis par servir le thé si bien qu’ils renvoyaient une image d’hommes aux hommes, et cela n’a pas plu. Les responsables du show ont été forcés à apprendre à leurs singes à retrouver un comportement qui correspondait mieux à ce qu’on attendait d’eux en tant que singes. Une vidéo de 1964 montre ce que deviennent donc les Chimp’s Tea Party, plus en adéquation avec la représentations stéréotypée du singe.

L’inclination à s’estimer supérieur illustrée ici parasite souvent différents domaines d’étude, scientifiques ou non, en poussant des chercheurs à se questionner sur la distinction entre l’homme et le reste du monde animal. C’est une véritable obsession que de chercher une définition claire et non ambiguë de l’homme, un trait unique, si possible qui le rendrait par nature supérieur. La philosophie et les sciences dites humaines sont sûrement les domaines qui se penchent le plus là-dessus. Ironiquement, aux côtés de ceux qui prétendent trouver le propre de l’homme en une caractéristique, travaillent ceux qui prouvent que cette caractéristique est en fait répandue chez d’autres espèces. Il ne faut pas y voir une compétition, car seul l’un des deux partis vise un but. Un but qu’il se voit obligé de déplacer régulièrement. En effet, la connaissance objective avance, grâce aux nouvelles technologies, à l’établissement de protocoles adaptés, parfois par sérendipité, et plus elle avance, plus on comprend comment la faire avancer, notamment en apprenant les biais à éviter. Là où ceux qui cherchent le propre de l’homme formulent une théorie qu’ils tenteront de justifier a posteriori, ceux qui l’étendent à d’autres espèces utilisent une méthode scientifique dénuée d’idéologie. Quand bien même des éthologues sont intimement convaincus (oui, ça arrive d’être amoureux d’une idée) qu’une caractéristique de l’homme ne lui est pas exclusive, ces convictions n’interféreront jamais avec son travail.

Ainsi le propre de l’homme ne cesse d’être redéfini : pendant longtemps il a été la conscience de soi. Or avec des tests du miroirs et autres on sait que beaucoup d’autres animaux possède cette conscience, et pour ceux qui échouent la question se pose de savoir si le test est adapté ou non (mais j’y reviendrai). Le langage, défini comme l’utilisation de symboles, lui a succédé, et là non plus n’a pas tenu face aux faits. Les linguistes ont alors modifié la définition du langage pour qu’il reste exclusif aux humains, sous forme de grammaire et de syntaxe. Malheureusement pour eux, les éthologues sont déjà en passe de trouver de telles facultés chez les animaux. L’arrogance ne serait-elle tout ce qui reste à l’homme ? Peut-être les animaux nous méprisent-ils, après tout…

L’homme a définitivement plus en commun avec les animaux que ce qu’on est porté à croire au premier abord, il a en fait plus de similitudes avec ceux-ci que de différences. Mais même en prenant conscience de cela, il est difficile de cesser de se focaliser sur les différences, tant elles forment un paradigme dominant dans une société où l’animal est exploité et parfois assimilé à un objet.

L’image correspondant à la situation est celle d’un iceberg. La partie visible est faite des différences, qui sautent aux yeux plus ou moins évidemment, tandis que la partie immergée, largement majoritaire en proportions, constitue les similitudes. La partie immergée, si elle est négligée, peut se révéler dangereuse ; de même, sous-estimer les similitudes entre notre espèce et les autres nuit aux études sur le monde animal.

De l’arbre au buisson

En réalité, la limite entre les similitudes et les différences n’est pas aussi nette que celle d’un iceberg. Presque systématiquement, dans le vivant, on a affaire à un continuum. Il n’est possible que de définir des concepts, et les limites entre ceux-ci sont arbitraires. Il est important de réaliser que ces limites n’existent pas, ne peuvent pas exister, mais que l’esprit humain (et non-humain [page 48] !) doit s’en représenter mentalement pour permettre une meilleure efficacité cognitive. Selon la théorie de l’évolution, tout caractère provient d’un autre le précédant. Les innovations évolutives s’accumulent et divergent selon les lignées, elles façonnent progressivement la diversité et accentuent les différences.

Au fur et à mesure de l’avancée de la compréhension des mécanismes de l’évolution, le concept d’espèce a aussi évolué. Tout a commencé par une conception fixiste issue de l’esprit (trop) fertile d’Aristote qui hiérarchisait le monde naturel selon la proximité avec les dieux et donc, sans surprise, l’homme au sommet. Succéda à cela une classification utilitaire selon les besoins humains, puis, avec les avancées méthodologiques de la science et une volonté grandissante d’objectivation, c’est une discrimination morphologique qui fit bientôt autorité. Aujourd’hui, une espèce est définie par des individus ressemblants morphologiquement, interféconds et dont la descendance est fertile. Mais quand on étudie les organismes unicellulaires (végétaux ou animaux), ces critères ne tiennent plus. Soit dit en passant, le critère morphologique est déjà très faible chez les animaux, où le dimorphisme sexuel provoque souvent la confusion. Chez les unicellulaires, les ressemblances d’apparence sont évidemment beaucoup plus fréquentes et importantes. Et l’interfécondité, pour un organisme se reproduisant par division d’une cellule mère en deux cellules filles, n’a juste pas de sens.

Les végétaux sont eux aussi issus de limites mentales créées par l’homme. Ils ne possèdent pas d’ancêtre commun qui leur est propre, comme c’est le cas pour les animaux ou les champignons. L’ancêtre commun à tous les végétaux l’est en fait aussi aux animaux et aux champignons.

Seule une analyse génétique permet de discriminer ou de regrouper efficacement des ensembles d’individus. Mais même comme ça, la limite peut être floue, la question se posant de savoir à partir de combien de différences génétiques elle se pose.

Tout cela pour dire que le concept d’espèce est voué à être abandonné, car jugé inapproprié au paradigme actuel en biologie. Il reste pour l’instant le moyen le plus pratique de se comprendre, car l’homme a besoin de compartimentations mentales, et faute de mieux, il continuera d’être employé par le monde scientifique, tout en comportant implicitement son invalidité.

Charles Darwin disait déjà en reprenant le principe de continuité que « La nature ne fait pas de saut ».

Si elle ne fait pas de saut, elle fait au moins des bifurcations. Les différentes lignées du vivant résultent d’une différenciation génétique par accumulation de mutations. Elles suivent ensuite une histoire évolutive différente. Ce qu’il faut comprendre, c’est l’aspect non-linéaire de la diversité du vivant ; on parle d’une diversité buissonnante, et cela est valable pour la morphologie comme pour la cognition. Aucun individu actuel n’est moins ou plus évolué qu’un autre. Il faut abandonner la vision véhiculée par des adages du type : « L’homme descend du singe », car l’homme et le singe sont des espèces actuelles, et descendent donc d’un ancêtre commun, qui n’était ni un singe, ni un homme. D’ailleurs, l’ancêtre commun est un être fictif. Encore une fois, c’est une représentation mentale qui permet de se représenter une limite (qui, encore une fois, n’existe que dans notre esprit).

Il est intéressant de constater que des biologistes (ainsi que d’autres scientifiques et non-scientifiques), qui vous expliqueraient ces notions bien mieux que je ne saurais le faire, les oublient quand il s’agit d’étudier l’intelligence et la cognition. Il est absurde de considérer qu’une aile est supérieure à une main, ou qu’un nez est mieux qu’une truffe ; Il est tout aussi absurde de hiérarchiser les cognitions, car elles non plus n’évoluent pas linéairement. La morphologie et la cognition évoluent pour s’adapter à l’environnement, et ce différemment selon les espèces.

Actuellement, toutes les cognitions sont également évoluées, diffèrent et se ressemblent en bien des points. Toutefois elles n’assurent pas les même fonctions, ni ne les assurent par les mêmes mécanismes.

First Person Scientist

Le biais persistant faisant inlassablement répéter l’homme que telle espèce est moins évoluée que telle autre (en parlant d’espèces actuelles) vient de cette maxime proclamant que « L’homme est la mesure de toute chose ». Passionnants en cours de philo, les grecs anciens gagneraient à rester discrets dans les sciences naturelles. Notamment en biologie, placer l’homme en unité de référence n’est décidément pas un bon choix. Il doit rester un outil mental de représentation et de comparaison, pour conceptualiser le vivant à partir de ce que l’on est capable d’en percevoir. Comment, par exemple, appréhender l’olfaction en faisant abstraction de ce que l’on en connaît ? Prendre une référence connue est inévitable, mais il faut garder en tête qu’il ne peut y en avoir d’absolue en biologie, en raison de son aspect buissonnant.

En éthologie, les chercheurs ont bien compris que partir de l’homme était ambivalent pour tenter d’approcher les cognitions des autres espèces : inévitable et biaisé. C’est pourquoi un certain Uexküll a trouvé la notion d’Umwelt : il s’agit de l’environnement perçu subjectivement par un organisme (Ja, c’est de l’allemand, traduisez par « monde propre »). S’il est assez aisé de s’imaginer que chaque organisme perçoit le monde différemment, il est impossible de réellement le percevoir comme lui. Cette notion est fondamentale, car elle implique que pour étudier le comportement d’un animal, comprendre ses interactions avec son environnement, produire des hypothèses et les tester, l’umwelt de l’animal considéré doit être compris le mieux possible. Ce n’est pas une mince affaire, et les techniques modernes apportent une aide considérable dans ce domaine, avec entre autres l’exploration du système nerveux, l’ensemble d’organes responsable de la cognition. Cette cognition a comme rôle premier de réduire le flux d’information arrivant à l’animal pour qu’il puisse l’assimiler. Ce qui en résulte constitue l’umwelt. Connaître l’umwelt d’un organisme permet de formuler des hypothèses raisonnables à partir d’observations, voire directement d’élaborer des théories solides, nécessitant peu de preuves pour être validées. On sait ce qui atteint et n’atteint pas l’animal, on accède donc à un pouvoir prédictif conséquent.

Là où une connaissance de l’umwelt n’est pas seulement pratique, mais bien nécessaire, c’est dans la conception de tests adaptés. En effet, lors de la phase de la démarche scientifique consistant à tester les hypothèses, savoir si une réaction de la part de l’animal est au moins possible est crucial. On n’imagine pas évaluer les facultés empathiques d’un aveugle en lui présentant une série de portraits photo… Ces tests se doivent de comporter le moins possible de postulats infondés, et il est souvent ardu de savoir quelle approche adopter avec telle espèce. Le célèbre test du miroir et de la tache a permis de révéler la conscience de soi chez plusieurs espèces : un individu marqué sous anesthésie d’une tache qu’il ne peut pas voir, est amené à se reconnaître dans un miroir et à tenter d’effacer la tache. Les pies, les éléphants, les singes réussissent ce test, mais pas les chiens. Sont-ils pour autant dénués de conscience de soi ? Ou bien le test, entièrement visuel, ne leur permet-il pas d’en faire preuve, l’odorat prévalant sur la vue chez les chiens ? Nous devons donc connaître au mieux l’umwelt de nos amis canins, et passer outre notre propre perception pour concevoir un test du miroir analogue pour l’olfaction.

L’environnement dans lequel le test se déroule induit également des biais s’il n’est pas contrôlé. Nombreux sont les tests comparant les facultés des singes à celles des humains à avoir été complètement erronés, montrant une supériorité significative de tous les traits cognitifs étudiés de petits enfants sur des chimpanzés – cela dit, la plupart du temps, les chercheurs en cause visaient justement à démontrer cette supériorité, en laquelle il avaient une foi inconditionnelle. En fait, les gamins étaient très largement favorisés par le fait d’interagir avec des chercheurs humains, dans un environnement ressemblant à leur chambre, avec des objets familiers, voire carrément assis sur les genoux de leurs parents (qui pouvaient les guider sans le savoir ). Bien entendu, même pour un chimpanzé né et élevé en institut de recherche, le contexte ne facilite pas les choses. Mais grâce à des tests taillés sur mesure, nous savons aujourd’hui que les facultés mentales que l’homme partage avec des animaux ne sont pas forcément plus performantes chez lui : le chimpanzé dispose par exemple d’une meilleure mémoire immédiate.

Tout compte fait, quand on étudie les facultés mentales des animaux, on compare des cognitions et non des intelligences. La cognition est le processus par lequel les informations provenant du monde sont traitées par l’animal, elle crée l’umwelt. L’intelligence est la capacité à utiliser par la suite ces données, les comprendre. Comparer des intelligences entre espèces n’a pas de pertinence, car elles résultent des processus cognitifs les précédant. Il est possible d’aboutir à un même résultat par des voies différentes : une abeille réalise une sorte de danse pour indiquer précisément la localisation d’une source de nourriture, quand nous pouvons délivrer l’information par la parole, un geste ou même un dessin.

Un canon qui fait des vagues

Plusieurs routes mènent au même endroit (mais pas toutes à Rome). Entre temps, les bifurcations s’adaptent aux besoins : depuis le bureau, vous pouvez rentrer chez vous en passant chez l’épicier, la pharmacie, ou les deux (un biologiste me tuerait s’il lisait une telle analogie…).

En morphologie, les fossiles permettent facilement la rétrospection et la connaissance de l’histoire évolutive précise. Simplement en datant les spécimens retrouvés, si l’on en collecte assez, on est capable de retracer les mutations graduelles que ces derniers ont subi.

Cette démarche est évidemment impossible pour la cognition : un cerveau ne fossilise pas ! Et quand bien même, on aurait besoin d’observer son activité et sa conséquence sur le comportement de l’organisme. C’est pour cela qu’il est nécessaire de prendre comme point de départ les mécanismes cognitifs de l’homme. Cependant, on ne considère pas que les autres espèces on arrêté leur évolution cognitive là où leur lignée a divergé de celle empruntée par l’homme. Chacune a développé ses spécificités, ses innovations. Si on trouve un trait commun à l’homme et à une autre espèce, alors ce trait a pu apparaître chez leur ancêtre commun. Cela permet de généraliser le trait à tous les descendants de cet ancêtre.

Au cours de cette rétrospection, on progresse avec la loi des vagues cognitives, qui stipule que toute aptitude cognitive se révèle plus ancienne et plus répandue qu’on ne le croyait au départ. Au fur et à mesure que l’on affine les tests, que l’on appréhende plus précisément les umwelten (pluriel de umwelt pour ceux qui n’ont pas fait allemand LV2), on décèle mieux ces aptitudes. Par exemple, utiliser un outil fut un temps un propre de l’homme, et il est maintenant de notoriété publique que les animaux en font régulièrement usage. Relativement récemment, c’est chez les oiseaux (particulièrement les corvidés) que l’on a prouvé cette capacité. Et que dire des céphalopodes (ceux avec pleins de bras et des cerveaux dedans) qui ramassent des coquilles pour se protéger avec ?

Systématiquement en sciences, la parcimonie est de règle lors de la formulation d’hypothèses. Nos amis zététiciens pensent bien sûr déjà au fameux rasoir d’Ockam. L’évolution cognitive dispose d’une variante : le canon de Morgan, qui recommande de ne pas postuler des capacités cognitives de haut niveau si des capacités de niveau inférieur peuvent expliquer un phénomène. Lloyd Morgan, qui l’énonça en 1894, à été poussé par de petits soucis potentiels de cohérence à émettre une réserve, en cela qu’il est tout à fait envisageable de proposer des interprétations cognitives plus complexes si l’espèce a déjà fait preuve d’une haute intelligence.

Si le sportif intelligent évite l’effort inutile, l’éthologue avisé évite de repartir à zéro. Finalement, le canon de Morgan nuancé permet de coupler les connaissances sur l’évolution à la parcimonie et à la plausibilité d’une hypothèse. La simplicité n’est pas nécessairement une preuve de vérité, et il ne faut pas la confondre avec la réalité. Comme la nature ne fait pas de saut (à part les kangourous, mais c’est une autre histoire), il est contre-productif de penser les mêmes fonctions sont assurées par des mécanismes radicalement différents chez deux espèces proches. Rechercher la parcimonie cognitive reviendrait parfois à rejeter la parcimonie évolutive, et tendrait à nous faire croire aux miracles : les hommes seraient dotés de facultés mentales si avancées par rapport au reste du monde animal, que nous serions distants de plusieurs années-lumières évolutives ! C’est absurde, vous en conviendrez, et personne n’est prêt à aller jusque là.

Néocréationnisme et noix de coco

En fait si. L’éthologie, dont j’ai exposé quelques principes, a connu des débuts difficiles. Le Béhaviorisme (cette fois-ci c’est de l’anglais, correspondant en français à « comportementalisme »), qui dominait alors, était centrée sur une approche psychologique, et mettait l’accent sur le comportement observable et l’apprentissage. Dans sa forme extrême, il réduisait même le comportement à des associations apprises et rejetait tout processus cognitif interne. C’est de la conviction que les comportements ne pouvaient pas se résumer à des incitations que l’éthologie moderne a pu prendre de l’ampleur, peu après la Seconde guerre mondiale, grâce aux efforts de Konrad Lorenz et Niko Timbergen. Celle-ci prône une approche biologique du comportement, et insiste sur le comportement propre en tant qu’adaptation à l’environnement naturel.

Peut-être avez-vous entendu parler de la boîte de Skinner ? B. F. Skinner, grand béhavioriste de son temps, avait placé des rats dans une boîte, qui recevaient ou non des chocs électriques ou de la nourriture selon le levier qu’ils activaient. Au bout d’un certain nombre d’essais, les rongeurs ne pouvaient plus se tromper, et activaient toujours le levier adapté à la situation, pour arrêter un choc ou délivrer la nourriture. C’est ce qu’on appelle le conditionnement opérant, et cela reste un outil précieux pour apprendre à des sujets d’expérience des comportements dont on se servira par la suite, mais l’erreur du béhaviorisme consistait à décréter que c’était la seule démarche possible.

Aujourd’hui encore, un béhaviorisme qui ne dit pas son nom traîne dans les labos, des chercheurs continuent de postuler l’impossibilité de hautes aptitudes mentales chez les animaux, ce qui oriente leurs expériences et ne peut donc en aucun cas aboutir à en déceler. Ils préfèrent penser que tout comportement complexe que l’on peut observer peut s’expliquer par une programmation à trouver des solutions adroites. Chaque thèse cognitive est isolée et substituée par une explication fondée sur l’apprentissage associatif. Comme on l’a dit, la parcimonie s’oppose parfois à la réalité, et les explications qu’ils sont obligés d’avancer sont souvent tirées par les cheveux. Postuler une capacité supplémentaire est parfois plus simple, tout en restant parcimonieux en regard des connaissances déjà acquises. De même, concernant des caractéristiques morphologiques, on préfère postuler que des ressemblances sont issues d’un ancêtre commun (par la suite on peut s’apercevoir que ce n’est pas le cas, comme avec l’aile qui est apparue plusieurs fois au cours de l’évolution). L’hypothèse la plus simple à propos de ressemblances comportementales est de postuler des processus mentaux communs. La charge de la preuve revient à ceux qui prétendent une plus grande complexité, car c’est plus coûteux.

L’idéologie de la supériorité de l’homme dans le monde vivant produit des opposants vigoureux et réactifs à toute démonstration d’égalité entre humain et animal. Certains sont convaincus qu’il est impossible d’apprendre quoi que ce soit sur la cognition animale, car ils confondent la difficulté et l’impossibilité. Si l’établissement de protocoles adaptés, la prise de perspective correcte et le contournement des biais naturellement commis par l’homme sont effectivement difficiles, l’éthologie a prouvé maintes fois les bénéfices de la persévérance. Malheureusement, ses moindres failles deviennent prétexte à l’attaquer toute entière : ces pseudo-sceptiques prennent en exemple des sujets très complexes, encore peu connus et dont le consensus n’est pas clairement établi, comme la conscience, et vont jusqu’à opposer des arguments philosophiques.

Encore plus radicaux, de fervents défenseurs idéologiques pensent, comme on l’a évoqué avec l’anti-évolutionnisme, que l’évolution a contourné la tête de l’homme. Le cerveau de l’homme serait tellement exceptionnel parmi le règne animal qu’il placerait à lui tout seul son porteur sur des sommets inatteignables pour les créatures qui l’entourent. Ce n’est pas tant le comportement de l’animal qui les intéresse mais la place prépondérante de l’homme dans l’univers. Justement, l’étude de l’animal et sa revalorisation constante qu’elle entraîne les contrarie, car elle tend à remettre en cause (sans en faire un objectif, hein!) la place que s’est attribué l’homme. Les recherches ont beau faire admettre à la majorité de la communauté scientifique que la partie immergée de l’iceberg est bien plus importante qu’elle ne paraît, cela ne provoque chez les partisans opposés qu’un impératif de surestimation de l’homme. Comme le dit si bien Jonathan Marks, anthropologue américain : « Si l’on appelle culture le comportement des grands singes, cela signifie simplement qu’il faut trouver un autre mot pour ce que font les humains ». Peut-être, au fond d’eux-mêmes, en tant que scientifiques sensibles à la démarche du même nom, ne font-ils preuve que d’une dissonance cognitive les obligeant à réfuter les théories venues chambouler ce qui semblait évident depuis des siècles.

De vrais sceptiques existent néanmoins qui remettent rationnellement en cause le travail des éthologues. A cause de l’histoire de la discipline, ceux-ci sont déjà bien au fait des travers possibles, mais personne n’est immunisé contre l’amour d’une idée, ni contre l’amour des animaux ! Le scepticisme invite une fois de plus à la parcimonie, qui peut être nuancée quand c’est justifié, et à l’impartialité de l’expérimentation.

Tout compte fait, s’il faut retenir une chose de ces querelles, c’est qu’elles finissent par tomber dans la métaphysique et desservent la science plus qu’elles ne la poussent à prouver, justement, sa scientificité. La confusion entre les différents sens du mot « science » est entretenue, et la médiatisation montre au public des pro-animaux en guerre idéologique contre des pro-humain, avec une incitation à prendre parti. Partir du principe que l’homme est au-dessus de tout est essentialiste, s’interroger sur ce qui lui est propre et sa nature est une perte de temps, et vouloir prouver le contraire biaise les études sur les animaux.

Quel est l’intérêt de se penser supérieur ? Quand bien même trouverait-on un trait qui ferait devenir acceptable ce point de vue, cela légitimerait-il quoi que ce soit dans nos agissements ? Nous sommes incontestablement plus doués dans beaucoup de domaines, mais encore faut-il pouvoir comparer ces domaines. Sans prendre en compte la technologie, il n’est pas possible de hiérarchiser notre sens de l’orientation avec celui des cétacés, car les mécanismes utilisés sont trop différents (l’exemple n’est pas parfait, tout ne se passant pas dans le cerveau). Mais ce n’est que cela, un plus sur des compétences données. Et si l’on décide quand même de comparer ces compétences en oubliant les différences de mécanisme qui les sous-tendent, alors il ne nous reste plus rien : les fourmis entrent dans des guerres de clans gigantesques, les singes entretiennent des relations politiques intra et extra-groupe complexes, des parasites en tous genres manipulent leur hôte, les oiseaux résolvent des casse-têtes, les crocodiles imitent des branches mortes pour chasser… Et les poulpes font des montagnes russes avec des noix de coco ! Oui, même les activités jugées superflues sont pratiquées partout dans la nature, on a d’ailleurs pu assister au lancement de mode chez des chimpanzés, (voire de comportements de coquetterie, une chimpanzé se coiffant d’une feuille d’arbre devant un miroir). Et pour ceux qui voudraient prouver une nature foncièrement mauvaise à l’homme, il n’est pas non plus le seul à tuer ses propres congénères.

On s’en rend de plus en plus compte, l’anthropomorphisme n’est pas nécessairement anthropocentrique. Dès lors qu’il est raisonnable de penser que les mêmes mécanismes sont présents chez l’homme et d’autres espèces, refuser de leur accorder les mêmes facultés mentales est du déni de réalité. A défaut de pouvoir appréhender le monde autrement qu’en tant qu’homme, ce déni est de l’anthropodéni : si le rire du singe n’en n’est pas un, alors celui de l’homme non plus.

En diffusant progressivement le paradigme actuel de la recherche animale et en justifiant auprès du public les conclusions auxquelles elle aboutit, peut-être la manière de voir les animaux évoluera-t-elle positivement. En tout cas mieux que par un militantisme agressif, qui pousse finalement davantage à réagir en réaffirmant des positions irrationnelles et complètement dépassées.

 

anthropodeni

crayongra

Scepticisme et scientisme: une même posture ?

Une réponse courante faite aux zététiciens et aux autres sceptiques lors des débats est de les traiter de scientistes. Simple, efficace et fallacieux, cet ad hominem est renforcé par la connotation extrêmement négative du terme et des différents sous-entendus qui l’accompagnent. Cela a souvent lieu quand un argument scientifique ou pseudo-scientifique surgit dans un débat idéologique.

Pour certains, le scepticisme est une posture scientiste, chose contre laquelle il faut lutter, le scientisme étant immoral (ce que je développe plus loin). Ils sont souvent associés lorsqu’un sceptique intervient dans un débat idéologique pour dénoncer un argument fallacieux ou invalide factuellement.

Cependant, le scientisme et le scepticisme sont deux positions difficilement comparables et lorsqu’elles le sont, c’est souvent en les caricaturant. Leurs véritables postures sont-elles vraiment comparables ?

La vision commune du scientisme

En premier lieu, il faut comprendre que le scientisme a été largement façonné par ses opposants, ce qui ouvre grand la porte aux critiques faciles.

On peut donc retrouver de nombreuses définitions grossières.

Celle qui fait passer le scientisme pour une religion :

Celui qui a comme dieu : la Science

Celle qui le fait passer pour un dogmatisme scientifique :

Croyance irraisonnée en la validité non contestable des résultats de la science

Celle qui fait passer la science pour une position morale :

Croyance que le progrès scientifique est bon et que la science est la référence morale absolue

Certaines postures (souvent plus connues que le scientisme lui-même) sont parfois qualifiées de scientistes tel que le transhumanisme ou l’eugénisme.

Le scientisme, la définition

Il faut comprendre que le scientisme a été une notion surtout forgée par ses opposants, très peu de penseurs s’étant réclamés du scientisme. En revanche beaucoup ont collé cette étiquette sur leurs ennemis. Ceci la rend particulièrement difficile à définir. Faut-il utiliser les définitions de ses adversaires (celles-ci étant plus ou moins pertinentes), ou la définir selon l’usage qu’en fait Felix le Dantec, qui fut le premier à se dire ouvertement scientiste ? Même si le terme était déjà apparu précédemment en réaction au livre L’Avenir de la Science de Ernest Renan ? La question est complexe et j’ai choisi de prendre la définition de Benoît Spinosa de sa conférence sur le scientisme que je conseille à tous pour une compréhension profonde du scientisme (le résumé que j’en fait ci-après n’est qu’un simple substrat) :

Le scientisme est défini comme le triomphe prétendu de la science contre toute forme de subjectivité. Sa confiance en l’unité des savoirs n’a d’égale que sa confiance en l’avenir de l’humanité (ce sont là deux formes de finitisme). Par sa méthode, sa rigueur, son langage univoque, il prétend unifier tous les savoirs en un seul discours, le plus souvent physique, et orienter socialement et politiquement sa théorie pour s’emparer du monopole de l’universel, du sens unique de l’absolu et de l’avenir construit de l’humanité tout entière.

Benoît Spinosa, Quelques remarques sur la notion de scientisme (conférence)

La science peut-elle juger de la beauté d’un tableau ? Peut-elle résoudre nos questions existentielles ? Transformer l’attirance de deux personnes en simple équation mathématique la privant de toute subjectivité ? Le scientisme dans sa forme la plus pure répondrait avec un retentissant oui.

Ce qu’il faut comprendre c’est que le scientisme a une prétention hégémonique à propos… d’à peu près tout, en fin de compte. Tout y passe :

Gouvernement :

  • La gouvernance idéale  est un gouvernement formé de scientifiques et d’experts permettant de résoudre chacun des problèmes de la manière la plus rationnelle et la plus adaptée possible sans faire laisser de place a la politique et aux idéologies.

Religion :

  • Dieu n’existe pas, il est possible de le prouver. Les questions métaphysiques n’ont aucun sens et il est inutile de les étudier.

Questions existentielles :

  • La science permet d’y répondre. (Comment ?)

Morale :

  • Toute situation morale peut être résolue rationnellement sans avoir recours à la morale.

Subjectivité :

  • Toute subjectivité peut être réduite à une base purement objective donc toute opposition due à la subjectivité est un simple problème de logique, qui peut être départagé objectivement en suivant les règles de la logique mathématique.

Et d’autre encore…

On voit ici une bonne partie des opinions scientistes et aussi déjà quelques réfutations des précédentes définitions, la référence morale n’est pas la science car tout problème de ce type peut être résolu sans y avoir recours. On peut dire dans ce sens que le scientisme se veut amoral. La science n’est pas non plus un dieu, elle n’est pas une entité morale, elle n’est que le moyen de « s’emparer du monopole de l’universel, du sens unique de l’absolu et de l’avenir construit de l’humanité tout entière. »  A vrai dire, ce ne sont pas les résultats de la science, les connaissances qui sont obtenues par la méthode scientifique qui sont incontestables, mais les solutions qui sont apportées par ces connaissances qui ne peuvent qu’être les meilleures solutions.

Toutefois il ne faut pas croire que le scientisme ne souffre pas de ses incohérences, la plupart de celles-ci se trouvant en effet à la racine de l’idéologie :

Le problème de la réduction du langage à une base purement logique est traitée sur le blog Philosophie Des Sciences en deux parties : ici et ici

Un autre problème est que le scientisme implique un finalisme, ce qui n’a rien de scientifique :

[…] La connaissance n’est pas ici une catégorie, un mode de la vision, elle est un mode, un ressort de l’action, elle est un moyen pour un but, elle suppose l’existence du but, elle implique finalisme. […] Le scientisme implique donc finalisme, finalisme au sens le plus métaphysique. Il suppose en fin de compte, dissimulée sous mille réticences, cette hypothèse que la vie a une fin prédéterminée, un sens, une direction connaissable et que l’organisation scientifique de la vie consisterait, après avoir distingué cette direction, à y pousser l’humanité. Or aucune conception n’est plus contraire à l’esprit scientifique que cette croyance en un finalisme métaphysique. C’est purement et simplement un acte de foi et le scientisme relève, sous ce jour, d’une croyance idéologique comme les diverses religions relèvent de la croyance théologique. C’est une croyance parce qu’aucun de ces postulats – le monde tend vers une fin – tout est connaissable – ne peut être démontré. […]

Jules de Gaultier, Revue philosophie de la France et de l’étranger, 1911. (citation dans son entièreté disponible ici

Petite remarque sur le positivisme d’Auguste Comte : il est souvent décrit comme étant scientiste, alors que de nombreux éléments caractéristiques en sont manquant, notamment l’aspiration métaphysique. Si les deux philosophies peuvent se recouper en certains points (la conviction que le progrès scientifique est bon, par exemple), elles ne sont pas semblables, et malgré les défauts dont souffre le positivisme de Comte il ne peut être qualifié de scientisme.

Et les différences alors ?

On peut voir d’ici certains parallèles qui peuvent être faits entre les deux postures, avec en premier lieu la science et la confiance en celle-ci. Il serait facile de voir dans le sceptique et le scientiste la même foi inconditionnelle en la science en toute circonstance.

Ce qui nous amène aux différences fondamentales de ces deux postures. J’en développe trois ci-dessous mais il n’est pas exclu qu’il y en aient d’autres toutes aussi importantes. C’est sur la première que reposent plus ou moins les deux autres mais il m’a semblé nécessaire de les détaillées tout de mêmes:

Le domaine scientifique

La science est, par nature, matérialiste. C’est-à-dire qu’elle n’explique pas des événements naturels par des actions ou entités surnaturelles. Néanmoins, cela implique en contrepartie de ne pas s’exprimer sur la métaphysique. Non pas de la « descendre » ou de proclamer son inutilité mais plutôt d’exclure cet objet de son champs d’étude pour une raison évidente de cohésion. Logiquement, expliquer un événement sans intervention métaphysique et en même temps étudier une métaphysique (qui nécessite par nature un recours à la métaphysique) est impossible.

Le fonctionnement de la science ne lui permet pas non plus de produire des idées. Elle ne fait qu’expliciter les lois qui sous-tendent le monde. De la manière la plus exacte et la plus objective possible, elle n’est qu’une tentative d’expression du réel. Des théories scientifiques peuvent ensuite être utilisées pour justifier des idées, alors que leur rôle premier n’était que descriptif. Citons le darwinisme social comme une utilisation fallacieuse d’une théorie scientifique, qui lui n’a absolument plus rien de scientifique. Les idées sont indépendantes des faits, même si -ce qui n’est pas forcément souhaitable- elles s’inspirent de ceux-ci.

La morale

La morale est aussi un gros point de divergence. Le scientisme est amoral (pas immoral dans l’absolu), son choix dans une situation morale est conditionné par les conséquences les plus optimisées.

De son côté, le scepticisme n’est absolument pas une position morale. Il n’en a que faire dans le sens où les sceptiques ont leurs propres positionnements moraux indépendamment du scepticisme. Celui-ci ne se prononce pas sur la morale mais ne la nie pas non plus. Encore une fois, il y a une différence entre là où s’arrête la science et où commence l’homme.

Le rapport aux idéologies

Le scepticisme et la zététique entretiennent un rapport très particulier avec les différentes idéologies et plus particulièrement les militantismes qui les diffusent. Cela fera l’objet d’un article à part. Pour l’instant, contentons-nous de dire que le scepticisme laisse libre court à toute idéologie et là non plus ne se prononce pas sur la validité ou l’invalidité de celles-ci. Le scepticisme s’occupera seulement des arguments de nature factuelle et scientifiques ainsi que des fautes de logique (paralogismes), voire des sophismes qui se cachent derrière les discours militants.

Quant à lui, le scientisme est une idéologie qui proclame explicitement sa supériorité absolue sur toute autre par son critère scientifique. Là encore il y a une différence et pas des moindres.

Conclusion

Le scientisme est une notion difficile à définir de par sa nature un peu particulière, toujours décrié par ses opposants mais jamais -ou presque- revendiqué. C’est presque un homme de paille à l’échelle d’une idéologie toute entière. Finalement une question se pose : est-il possible de définir objectivement le scientisme ? J’ai essayé de m’approcher de cette définition sans pouvoir la garantir.

Maintenant que la question de la définition est réglée, on peut légitimement se demander si le scepticisme s’approche du scientisme. Et la réponse est non. La différence se trouve principalement dans la conception de la science et dans la place qu’elle occupe ou devrait occuper dans la société. L’idéologie n’a pas une valeur de science, ni la science d’idéologie.

On se rend vite compte que le terme scientisme ne s’applique pas au scepticisme. Alors pourquoi est-il utilisé ainsi ? Sûrement à cause d’une mauvaise compréhension du scientisme, ainsi que d’un biais qui consiste à croire qu’une personne en accord avec un point d’un exposé l’est forcément avec tous les points de celui-ci.

 

Quelques ressources sur le sujet :

chroniquezetetique

U, les substances « controversées » et leur représentation

Les magasins U viennent de nous gratifier d’une magnifique pub pour des poulets sans OGM et des « substances controversées ». Bien sûr, le marketing a toujours utilisé le levier du non-OGM, du bio et du naturel pour faire des ventes, mais le gros problème de cette pub ne vient pas de là. Voyez plutôt… (J’ai fait un résumé succinct de la vidéo juste en-dessous).

Petit résumé

Attractive par son esthétique de film d’animation à la Moi, Moche et Méchant, la publicité s’ouvre sur un monstre vert avec une multitude d’yeux pendants (et ses valises entre les mains) qui se réfugie dans une grotte pendant une tempête de neige. Il y rencontre un homologue violet avec qui un échange de CV s’ensuit. Le premier luron s’avère être l’incarnation des OGMs, et son compère répondant au doux nom de E621 est un exhausteur d’arôme. On apprend que l’OGM vert travaille dans les côtes de porc et autres « produits comme ça quoi »,  mais qu’il a été dégagé et qu’il quémande l’asile politique. On découvre dans le dernier plan, oh surprise, qu’il est loin d’être le seul dans ce cas là.

Pour finir on a le droit à la phrase marketing :

Supprimer 90 substances controversées de plus de 6000 produits U, c’est l’engagement des magasins U. […]

Voilà pour les 30 secondes de pub…

Commençons par le commencement.

Les OGMs, une substance controversée ?

Scientifiquement parlant, très peu si ce n’est pas du tout. Je vous renvoie vers cet excellent article de la Théière Cosmique sur le sujet pour ce qui est de la dangerosité des OGMs. En fait, la plupart des arguments présents sur la page des magasins U qui présentent des controverses sur les OGMs ont déjà été traités par la Théière Cosmique (Traductions ou articles originaux), notamment :

  • Glyphosate (ou RoundUp) et cancer : ici et ici
  • Gène Terminator, brevets, semences : c’est ici

Quand vous cherchez des articles de vulgarisation fiables et bien sourcés sur le sujet des OGM, allez voir ici.

D’ailleurs, sur la page dédiée aux OGMs sur le site des magasins U, aucune allégation n’est sourcée. Il est vaguement fait référence à des études et à des méta-analyses sans donner de nom.

Les autres substances mises en cause

Voici la liste des autres substances mises métaphoriquement à la décharge, et la page de l’action en question.

On y retrouve un peu de tout : pesticide, aspartame, glyphosate (pas en lien avec les OGMs cette fois) avec un petit détour par l’aluminium… Plein de noms qui font peur accompagnés d’illustrations de ces substances sous forme de monstres. Heureusement, et contrairement à la page sur les OGMs, de nombreuses références à des études scientifiques sont présentes.

Pour les substances les plus connues, les présentations des différentes controverses à leur sujet ont été réalisées. Passons la « controverse » réglementaire, les magasins U utilisant le fait que ces substances soit réglementées au niveau national comme argument… Une controverse peut avoir lieu quand il s’agit d’appliquer une taxe sur les produits utilisant des substances à risque (on peut comprendre la volonté de U de l’éviter), mais pas s’il s’agit d’une réglementation imposant des doses limites quand elles sont justifiées. Passons aussi l’argument du peuple (ou alerte sociétale), c’est du marketing. Il est compréhensible que les enseignes s’adaptent à la volonté de leurs clients.

Concentrons-nous plutôt sur la controverse scientifique. Deux choses peuvent être remarquées : c’est sourcé avec des études scientifiques (c’est bien) et ça présente une majorité d’arguments (et donc d’études) visant à démontrer que toutes les substances de la liste sont néfastes.

L’action de communication de U a pu être sujette au cherry-picking (ne choisir que les études qui vont dans le sens de ce qu’on veut démontrer) et à un biais de publication (les études avec un résultat négatif ont moins de chance d’être publiées). Pour certaines substances on peut même se demander si U définit « controverse » de la même façon que le commun des mortels. Typiquement, la page sur le glyphosate (on en a déjà parlé avec les OGMs) ne contient aucun argument le soutenant. Il y a pourtant de nombreuses bonnes raisons de l’utiliser, et l’impact sur l’homme et l’environnement qu’on lui attribue sont plus que contestés.

A propos du glyphosate, il existe un site très complet sur le sujet : Le glyphosate dans les faitsIl est vrai que celui-ci a été financé par le GTF, mais ce dernier se repose sur une large base d’études scientifiques. Je ne suis pas capable de juger de la validité de ces études.

(Glyphosate Task Force ou GTF),[est] un consortium de sociétés ayant conjugué leurs ressources et leurs efforts afin de renouveler l’enregistrement européen du glyphosate par une soumission conjointe

Par ailleurs, il existe un rapport de la ANSES sur la dangerosité du glyphosate. Ainsi que la deuxième partie de l’article de BunkerD sur GreenPeace et glyphosate et un autre article de la Théière Cosmique

EDIT du 15/01/2017: Sur l’aspartame il y a cet article : L’aspartame des boissons light et des sucrettes vous empoisonne-t-il ? de Science Pop

Le problème de la représentation

Les approximations faites sur les OGMs ne sont finalement pas le fond du problème dans cette publicité. Il s’agit plutôt de la représentation qui est faites des OGMs et des autres substances.

Il y a déjà un décalage entre ce qui est dit et ce qui est montré. D’un coté le ton est assez léger et nuancé, on parle de controverse, mais d’un autre coté la représentation des substances en question est incontestablement et définitivement négative et repoussante. On passe d’une substance « controversée » à un produit monstrueux qu’il faut détruire. Les affiches sont explicites.

C’est un problème car les personnes qui pensent que les OGMs sont mauvais (dans tous les sens du terme) se voient renforcés dans leur croyance, et pour ceux qui n’avaient pas d’avis il ne peuvent qu’être influencés, poussés à arrêter leur opinion sur des idées populaires erronées.

Il y a autre chose de moins évident à déceler dans la manière de représenter graphiquement les OGMs et autres substances. Il est parfaitement possible que cela n’ai pas été fait consciemment par les concepteurs de la pub, mais je vois un lien établi entre les effets des produits (souvent dans l’imaginaire collectif) et l’apparence des monstres. Les yeux multiples du monstre peut être l’accusation (totalement fausse) envers les OGMs de pouvoir faire muter toute espèce en consommant me semble l’exemple le plus évident. Ce même argument est souvent repris pour tout produit « chimique ». Rappelons au passage que TOUT est chimique.

Conclusion

Au niveau des OGMs, quand on se penche sur le discours des magasins U, on remarque que les arguments scientifiques ne sont pas valides et que pour la plupart des autres on tombe dans la rhétorique classique anti-OGM (bien souvent fallacieuse). Sur ce point U a vraiment enchaîné les erreurs, rien qu’en omettant les sources sur le sujet.

En ce qui concerne les autres substances, il y a du bon et du moins bon. Sourcer ses propos est une bonne chose, mais ne présenter qu’une seule facette des avis scientifiques sur un sujet aussi sensible et controversé en est une plus répréhensible. D’ailleurs tous ces produits ne sont pas si controversés que ça, le glyphosate par exemple.

A l’écran et sur ses affiches, le marketing de U repose essentiellement sur un décalage entre la représentation et le propos. La représentation est toute particulièrement mise en cause de part sa manière de « diaboliser » les substances en les représentant comme des monstres aux attributs hideux. Il y a aussi cette volonté de les détruire qui peut être problématique surtout quand elles ne sont pas remises en cause au niveau scientifique.

EDIT du 15/01/2017: Slate en parle aussi dans un article : Le problème avec la dernière campagne de pub des magasins U on peut y lire :

Sauf qu’en feignant de confondre controverse scientifique et panique populaire, ils ne font que recycler les stratégies des «marchands de doute».

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De la nécessité du debunk

Une pratique se répand sur internet. De plus en plus fréquente, celle-ci lutte contre les fausses informations appelées hoax ou intox. Elle est connue sous le nom de debunking, debunkage ou plus généralement le debunk, ainsi que ses multiples dérivés. Mais qu’est-ce précisément et pourquoi une telle pratique ?

Qu’est-ce que donc ?

Le mot debunk est un anglicisme (enfin je crois) qui se traduit différemment selon les dérivés du mot (selon Google traduction) :

debunk :

  • discréditer
  • tourner en ridicule

debunking :

  • démystifier
  • discréditer

Son usage actuel peut nous permettre de le traduire de quelques autres manières :

  • démonter
  • déconstruire

De toute ces traductions, c’est celle de « démystifier » qui me parait le mieux représenter le concept, autant dans le principe que dans le but :

Selon le Larousse :

(Emploi critiqué.) Enlever à quelque chose son caractère mystérieux qui lui donnait un certain pouvoir, une certaine force. (sens 2)

Selon l’Internaute :

Détromper quelqu’un, lui montrer la réalité telle qu’elle est. (sens 1)

Au-delà de simples traductions ou définitions, le debunkage est un exercice qui consiste, face à une déclaration, à démontrer en quoi elle est fausse ou trompeuse.

Il s’applique à toute sorte d’information véhiculée par n’importe quel média. Cela peut aller du debunk d’une information isolée (comme celui-ci) à celui d’un documentaire complet (comme celui-là).

Un debunk comporte généralement trois étapes :

  • L’information debunkée est exposée telle quelle, sans déformation ;
  • Il est indiqué qu’il y a eu une manipulation et la nature de celle-ci ;
  • L’information réelle est rétablie, avec source.

Chaque information fausse est ainsi décortiquée minutieusement à la lumière des faits.  L’information en question peut être, plutôt que fausse, inappropriée pour l’usage qu’il en est fait ou tout simplement vraie.

Cela amène au fond du problème :

Pourquoi debunker ?

La désinformation est présente sur tous les médias, sur internet au moins autant que sur les autres : télévision, radio, littérature, etc… Il existe aussi de fausses informations mises à disposition ou relayées sans volonté de tromper. Ces deux pratiques ont cela de semblable d’affirmer la véracité d’informations pourtant fausses. Et malheureusement ce genre d’information se propage très rapidement pour de diverses raisons (voir cet article de Samuel Laurent).

En regard de cela, le debunkage est nécessaire : il permet d’abord de mesurer la proportion de vrai et de faux de l’affirmation concernée, et de transmettre cela à tout public assez critique pour vérifier la fiabilité de ce qu’il lit, écoute et voit. La médiatisation d’un débunkage, dans l’idéal, modère les conséquences potentiellement néfastes d’une fausse information.
Il ne s’agit pas de vouloir discréditer une source, mais de rétablir les faits, pointer les erreurs argumentatives, démontrer une fausseté quelle qu’elle soit.

Lorsque le debunkage met en évidence des manipulations manifestes sur un grand nombre des informations d’une même source, et surtout quand ces manipulations permettent de soutirer de l’argent ou soutiennent une idéologie (politique ou non), cela jette un discrédit sur la neutralité et la scientificité (quand la source se dit neutre ou scientifique) de cette source.

Il a aussi un rôle de sensibilisation, de transmission de l’esprit critique. Le debunkage compte autant dans son résultat que dans sa méthode. Dans la vérité que dans la manière d’y parvenir et surtout de la démontrer.

Souvent, il s’inscrit dans le mouvement du scepticisme scientifique qui lutte par nature contre les déformations de la science. Ces déformations sont extrêmement fréquentes et font systématiquement l’objet de debunkages.

 

En résumé, le debunkage permet de faciliter la vérification d’une affirmation pour tout un chacun, de limiter la propagation de la fausse information et à terme, si la manipulation est avérée, de jeter le discrédit sur une source d’information.  Ceci ne permet pas, rappelons-le, de considérer fausse toute information provenant de la dite source, mais enjoint à une prudence accrue à l’égard de cette dernière.

Quelques inconvénients…

Le debunk comporte malgré cela des inconvénients, autant pour son auteur que pour ceux à qui il s’adresse.

Créer une information fausse est quelque chose de facile, d’étonnamment facile. Même si c’est le cas pour beaucoup, toutes les informations qui sont debunkées ne sont pas de pures inventions, elles peuvent aussi bien être des croyances populaires ou des résultats de recherches sérieuses et bien menées.

En revanche, le debunk avec toute la rigueur qu’exige la méthodologie scientifique est extrêmement long : il demande de lire les études sur le sujet ainsi que les méta-analyses, d’en vérifier la fiabilité (se renseigner sur les critiques qui leur ont été faites et leur nature) et de consulter le consensus scientifique.

Bien sûr, la méthode scientifique ne permet pas de vérifier toutes les informations, notamment quand il est fait mention d’un événement récent. Mais ici aussi, le debunk est long : vérification des sources, consultation des sources alternatives ou encore prise de contact avec la source primaire pour lever une ambiguïté. Sans oublier la rédaction du debunk en lui-même, qui demande un travail de synthèse important.

Quand, pour des lecteurs neutres, les propos et le regard critique d’un debunk sont examinés sans a priori, un lecteur déjà adhérent à l’information debunkée peut voir dans le debunk une certaine violence. L’article de la Menace Théoriste en parle très bien.  Pour éviter cet effet de retour de flamme, qui risque de renforcer une croyance plutôt que de l’affaiblir, il existe la méthode de l’entretien épistémique qui permet de ne pas violenter frontalement les croyances.

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